– D'où viens-tu Sarah ?
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Je viens de ce pays où l'on connaît les siens à travers le combiné défaillant d'un téléphone. Où l'étreinte d'un père est science-fiction et celle d'une mère, brisée. Où les jeunes ne parlent que de « sortir », mais pas à voix haute, car se faire entendre c'est aussi se faire taire à jamais. Dans mon pays, vie rime avec départ, mais jamais celui-ci ne se prépare. On vit sans vivre, on s'arme sans se défendre, on sert un pays en rêvant d'ailleurs, et puis un jour on remarque qu'on ne peut plus continuer. On se fait enfermer une année ou plus, et ensuite sans savoir pourquoi, on nous libère. Mais peut-on seulement être libéré dans un pays sans libertés ?
D'abord tu grandis, entourée de tes sœurs, de tes tantes, de ta mère. Tu vis de ce qu'on ne t'enlève pas, et tu n'as pas besoin de comprendre pourquoi les hommes se cachent, et pourquoi un jour ou l'autre ils « sortiront ». Ou alors ils sont déjà partis « apprendre la discipline », pour mieux tirer sur ceux qui s'en vont. C'est la même chose pour les femmes, à moins qu'un mariage ou un accouchement ne les épargnent. Ma terre est malade. Le parasite s'enracine, mais oublie de la laisser respirer. Et c'est toutes ses cellules qui, petit à petit, prennent le large. Un jour tu observes, une nuit tu tentes ta chance. Et tant pis si ça ne marche pas. De toute façon, tu préfères décider de mourir que d'avoir ton avenir arraché par d'autres que toi. Le futur... On connait tous ce mot... rempli d'espoir, même dans un monde opprimé. Je crois que c'est Dieu le premier qui m'a appris à prier quoiqu'il arrive, à chercher le salut dans ma foi, dans mon intérieur. Tu sais cette petite étincelle qui peine à briller, mais que personne ne peut t'enlever.
La douzième année d'école se fait au camp militaire de Sawa. La nuit, dans le noir, ton grand frère parle. « Moi je ne vais pas faire Sawa, je sors, c'est décidé ». Et tu ne sais pas si c'est vraiment les murs d'argile qui ont des oreilles, ou si c'est le hasard, mais le lendemain, ils viennent le chercher. Il y a toujours une personne qui guette l'entrée du village et qui envoie un enfant te prévenir. « Haben ! Haben ! Ils sont là pour la giffa ! Va chez grand-maman ! » Et Haben se met à courir, sans dire au revoir, alors que comme pour beaucoup, cette fois-là, c'est la dernière que tu verras son visage.
Une femme ici un jour m'a demandé : « Mais avec toutes les personnes qui meurent en essayant, comment pouvez-vous encore prendre de tels risques ? ». J'ai souri avec politesse, je n'ai rien dit. Au fond de moi j'ai pensé « parce qu'au moins si tu meurs, ça veut dire que juste avant, tu étais vivant ».
Dans ma terre noire, il n'y a pas de vie. En tout cas pas de celle que tu appelles la liberté, la sécurité, ou encore si tu as de la chance, le bonheur. Ma terre à moi n'a rien su m'offrir. Meurtrie qu'elle était par tant d'années passées à se faire pomper le sang. Mais qu'est-ce que je l'aime pourtant. Brisée, autant que moi.
A seize ans, on m'a présenté celui qui allait être mon mari. Yonas. Un homme du quartier, avec qui j'avais grandi. C'était mon père le premier qui, exilé depuis tant d'années, me disait : « Tu vas te marier Sarah, et ton mari un jour il sortira. Ce sera difficile. Et puis une fois, tu verras la lumière de l'autre côté de la frontière. » Mais avant que le temps ne nous permît même d'apprendre à vivre ensemble, ils sont venus le chercher. Je ne savais jamais lorsqu'il était avec eux, emprisonné, ou envoyé au front. Mais y avait-il seulement une différence ? Même s'il « sortait », je n'en saurais rien. Le voyage d'exil se fait toujours dans le silence le plus complet. Ne surtout pas réveiller son bourreau, lorsque la nuque dévoilée, on lui passe devant.
Et puis la violence. « Il est ou ton mari salope ? Il est parti tu le sais ! Tu vas venir avec nous et tu vas tout nous dire, sinon tant pis pour toi ! ». Un jour. Un jour seulement je suis restée dans cette salle de toutes les horreurs, à répondre à des questions dont je ne connaissais pas les réponses. Un jour. Mais déjà, mon cœur, comme ma terre, s'est mis à saigner. Et puis, ils m'ont laissée repartir. A la place, ils ont pris mon petit frère, mon amour, mon cœur, mon âme. C'était à son tour de faire Sawa. Mais lui, contrairement à Haben, n'a pas eu le temps d'observer. De tenter sa chance. De « sortir ». De se sauver.
« – Sarah ?
– Medhanie ? Tu vas bien Medhani ?
– Sarah... promets-moi ! Ici tu ne dois jamais venir !
– Quoi ?
– Sarah. Ce n'est pas un monde pour une femme. Je les laisserai me tuer cent fois avant qu'ils ne t'emmènent ici. Et je me tuerai cent fois encore, si tu viens. Pars Sarah. N'attends pas de nouvelles de Yonas et pars ! »
Le gouffre. Qui envahit mes entrailles. Medhanie, mon amour, mon cœur, mon âme. Qu'avait-il pu voir à Sawa ? Que lui avaient-ils donc fait ? Lorsque la décision est prise de « sortir », elle ne se prépare pas. On trouve le premier passeur, on vend ses bijoux et on part. Lui saura par où passer. Cinq heures à marcher dans le noir entre les arbres, la peur au ventre, le ventre dans les jambes. Des coups de feu, devant, derrière, de tous les côtés. Tu ne sais même plus les différencier de ceux qui résonnent dans ton cœur depuis si longtemps. Medhanie, mon amour. Et toi ? Et mes sœurs ? Se sauver mais pour qui ? Tout à coup la forêt qui s'ouvre, la plaine qui se dégage. Le voilà enfin ce pays, qui après tant d'années en guerre contre ma terre, se retrouve être un refuge pour mon salut. Le passeur me dit une dernière fois : « Continue tout droit. Ici, plus rien ne peut t'arriver ». Douce illusion, que de croire qu'il suffit de « sortir » pour se sauver. Mais indispensable pour aller de l'avant.
A Mai Aini, j'y ai retrouvé des frères et des sœurs, de terre et de sang. J'ai repris mon souffle trois années durant. Une fois par semaine, aux téléphones grésillants du camp, mon père me donnait des nouvelles de ma famille. Surmontant ainsi, depuis son exil, le mur qui se hissait entre nous tous. « Attends ici Sarah, je vais te faire venir en Europe, je connais quelqu'un ». Et puis, un beau jour, j'ai reçu un appel d'Italie. Au bout du fil, la voix cassée – pourtant jamais oubliée – de Yonas. Deux ans et plus de 4000 kilomètres nous séparaient. « Il n'y a rien ici, Sarah, me disait-il. Rien pour toi. ». Deux fois, il est venu me voir. Mais le temps avait creusé une tranchée entre nous deux. Il était stressé, malheureux, son rêve européen brisé. Il avait vu trop de morts en mer pour croire encore aux vivants. « Sarah, ne traverse jamais le désert. Attends ici, quoiqu'il arrive ».
Mais une fois mon souffle repris, je me questionnai. Comment vivre dans un pays ennemi ? Comment faire confiance à ceux qui hier nous poignardaient dans le dos ? Et comment rester si près de ma terre, sans jamais pouvoir communiquer avec ma mère ? Enfin, c'est espoir nouveau, venu d'Allemagne, qui répondit à mes questions. « Voici des faux papiers de mariage, tu vas rejoindre un passeur à Berlin. Il t'expliquera la suite. ». Et des centaines de milliers de francs qui circulent entre Israël, l'Afrique, l'Europe, le Canada, l'Afrique à nouveau. Parfois ils nous font avancer. Parfois reculer. Mais toujours ils s'échangent dans la peur et l'espoir, dans la violence et le réconfort.
Je viens de ce pays où l'on connaît les siens à travers le combiné défaillant d'un téléphone. Où l'étreinte d'un père demeure science-fiction et celle d'une mère, toujours brisée. Elle qui reste à l'arrière, pendant que ses fils traversent la plus horrible des Mers. Pendant que nombre d'entre eux se perdent bien avant, dans le désert.
Je viens de ce pays où ceux qui te sauvent, sont aussi ceux qui se condamnent. Une année après mon départ, Medhanie a disparu à treize kilomètres des côtes italiennes. Sans personne pour tenir son corps. Sans personne pour bénir son dernier souffle. Medhanie, mon amour, mon cœur, mon âme. L'argent qui m'a fait venir ici est aussi celui qui t'a fait mourir. Brisées ces familles, brisée cette terre. Sortir, toujours, quoiqu'il arrive. Sortir et chercher la vie, au-delà des dunes et des eaux salées. Et tant pis si à la place, on trouve la mort.
De ma terre noire, je ne garde que la couleur de peau.
***
Toi qui voulais connaître mon histoire. La voilà à présent devant toi. Je suis une femme qui, comme tant d'autres, a risqué sa vie et celle des siens, pour un jour peut-être trouver une terre, de qui ses enfants pourront garder ne serait-ce que l'espoir.