Attroupement monstre place de la République. Un œuf, géant et incongru, trône en plein milieu. Lieu de passage majeur, la circulation y est fluide, la plupart du temps. Pourtant ces dalles grises connaissent, en cette fin d’après-midi, une anormale rétention d’individu. Limite, on se croirait un jour d’avant festivités. Un jour de marché de Noël, ou de manif.
Une procession d’enfants, cartable à l’épaule, se colle aux barrières entourant l’œuf. Il exerce sur eux un pouvoir démoniaque. L’excitation, la frénésie s’empare peu à peu des corps frêles. Les gamins se bourrent mutuellement les reins de coups de coudes complices. Des cris de surprises heureuses s’échappent. Les visages se barrent de nombreux sourires, mais jamais plus d’un par visage.
Trop jeunes encore pour buller, les enfants reconnaissent, en un clin d’œil, l’étrange objet. Ce sont les premiers à remarquer l’installation. Ils tirent leurs parents et les entrainent au centre de la place, aimantés.
Les adultes s’exposent avec plus de retenue. Ils reçoivent le minimum d’informations, le strict nécessaire au déplacement dans l’espace public. Contour de l’obstacle, couleur de remplissage neutre. Rien d’autre. Ils devinent un objet massif, un mystérieux ovoïde gris, d’environ 3 mètres de haut, dressé sur sa partie large, droit devant eux.
Un petit se tourne vers son père.
« Dit Papa, quand est-ce que tu crèves ? »
Si naïf, et déjà si perspicace. Les gamins se montrent familiers du vocabulaire des choses inconnues. Infectés, malgré eux. Ils ne comprennent pas. Ils répètent ce qu’ils ont entendu on ne sait où, à l’école, à la télé, sur Internet, et s’en contentent. Ils s’approprient des mots qui ne font pas leur taille et les enfilent sans se poser de questions. Ils flottent dedans, ces mignons perroquets. Par à-coups, ils glissent des pieds chaussés d’escarpins péniches et manquent de trébucher sur une chemise devenue blouse. Ils demandent aux ainés de crever, comme ils proposeraient à leurs camarades un gangbang, avec un air innocent et des yeux ronds, avec le poids de l’âge bête, et s’imaginent un jeu d’adulte aux règles obscures bientôt accessibles.
Les parents cèdent. La plupart se décident à crever la bulle. Ils succombent aux harcèlements méthodiques les intimant de regarder. Quant aux autres, ils crèvent par curiosité, par grégarisme convenu, par volonté d’en être. On lutte, on tient à se préserver des sollicitations, mais la peur de rater quelque chose s’impose.
Revenu à une perception sans filtre, chacun se prend au jeu et apprécie la mise en scène. Un œuf, gigantesque donc, baigné à sa base d’une mer couleur fraise dont les vaguelettes régulières se détachent du haut laiteux. Les badauds, amusés, reconnaissent l’œuf version XXL dont les enfants raffolent. Eux-mêmes en ont probablement raffolé jadis, ou en raffolent encore.
« Tu crois qu’il y a une surprise dedans ? »
Ah, la surprise. Cruelle surprise. Œuf dans l’œuf, coque de plastique impossible à ouvrir autrement qu’avec les dents et le risque de se blesser. En ton nom, tu suscites tant d’attentes et tant de déceptions. Dans la boîte il n’y en a qu’une sur trois qui vaut la peine, et je suis gentil.
« Mais oui il y en a une, regarde l’écran ! Paul, la surprise, c’est le monsieur ! »
Marche aussi avec Sophie, et même avec Valentin.
Visible à l’écran géant, installé sur le monument à la République en cours de rénovation, un visage. Le visage d’un homme, la quarantaine, vu de côté, éclairé d’une faible lumière. La surprise c’est lui. La surprise, c’est Abraham Poincheval. L’artiste repousse les limites de son art devant les yeux ébahis des passants. Après la bouteille, après le rocher, après l’ours, c’est au tour de l’œuf d’accueillir le performeur claustrophile, dont la pratique artistique consiste à s’enfermer des jours et des semaines dans d’absurdes objets. Mais s’enfermer est sans doute trop générique. Ne devrait-on pas user d’un terme lié à la prison choisie ? On dit d’un homme entre quatre murs qu’il s’emmure. Ne serait-il pas plus juste alors de dire qu’Abraham s’embouteille ? Qu’il s’enroche ? Qu’il s’enourse ?
Le montage vidéo alterne gros plan en direct d’Abraham et interview préenregistrée. L’artiste présente ses dessins préparatoires, évoque sa rencontre avec l’entreprise propriétaire de la marque et les partenaires — Mairie de Paris, Palais de Tokyo. La performance se situe, explique-t-il, dans la continuité de sa dernière œuvre. Captif d’un cube de plexiglas chauffé, Abraham couvait des œufs. Des semaines de labeurs fessiers ont permis de les faire éclore (la vidéo montre des poussins en pleine forme). À présent, Abraham s’enœuf. « J’ai couvé, maintenant c’est à vous de me couver », ainsi résume-t-il le projet. Il s’improvise embryon sans défense dont la survie est tributaire du monde extérieur. Le principe : l’artiste retrouvera sa liberté lorsqu’un nombre suffisant de spectateurs, de « couveurs », se sera recueilli autour de l’installation. Quelques jours, plusieurs semaines, des mois peut-être, nul ne sait quand l’œuf éclora. Le mystère attire les curieux qui espèrent assister au miracle de la naissance d’Abraham.
Le petit Paul, on a vite fait parlé de lui donc autant continuer, ne manque pas une miette de l’exposé.
La surprise et son sort ne sont pas les seules interrogations. Mille questions fusent à l’esprit des spectateurs de tout âge. Jusqu’à quel point l’œuf est une reproduction géante du petit ? Est-il entouré d’un fin papier d’aluminium ou est-il peint ? Y a-t-il vraiment un délicieux chocolat là-dessous ? Le type est-il enfermé dans une coque en plastique jaune impossible à ouvrir ?
Et puis cette surprise, enfin, cet artiste, comment vit-il à l’intérieur ? Comment mange-t-il ? Comment dort-il ? Mais surtout, oui surtout, comment chie-t-il ? Un mois sans douche, l’odeur doit être épouvantable, non ? De l’art, ça ? Des demandes légitimes auxquelles l’interview n’apporte aucune réponse. Frustrant.
Puis pour une fois, l’œuvre ne se prête pas à un « franchement, entre les barbouillages de mon dernier et ça... je vois aucune différence ». Certains parents nourrissent les talents de leurs progénitures d’un espoir démesuré. Ils se persuadent, on ne sait pourquoi, que les gribouillis de Cy Twombly et ceux des gosses, c’est kif-kif.
Mêlée à la foule, Olympe observe les réactions. Toutes les réactions. Elle observe les preneurs de photos. Smartphone au poing, on cherche à étiqueter l’instant. Elle observe les soupireurs, les secoueurs de têtes. Elle observe au loin les anonymes hermétiques à la performance. Bullent-ils ou non ?
La bulle. Ce nom. Quand on le lui avait imposé, elle avait menacé de quitter la boîte à l’époque. C’était son projet. Elle s’était ravisée. On ne l’avait pas prise au sérieux. Elle détestait ce nom mais regrettait l’usage d’un tel stratagème. Une réaction puérile. Un nom français, en plus ! On lance un produit innovant, on utilise un anglicisme ou rien. Elle a eu tort sur ce point. Aux États-Unis, la bulle s’appelle la bulle. Pas de « the bubble ». À Hong Kong la bulle s’appelle la bulle. J’ignore comment on dit bulle en cantonais, vous avez saisi le principe. Ça n’avait nui au succès en aucune façon, au contraire. Le nom s’était révélé d’un exotisme bienvenu. Aux quatre coins du globe on embrasse la bulle et les gens sont d’impénitents bulleurs.
Olympe s’y était habituée. Elle avait vomi ces sessions de brainstorming. « Un nom évoquant à la fois la douceur et la protection ». « Une armure soft ». L’idée vient de Charles. Qui l’eut cru ? Qui put imaginer qu’un être aussi bourrin fut capable de sortir un truc aussi mesuré ? Un individu dont le talent de développeur n’a d’égale que sa vulgarité. Mais sans cesse on lui attribue la maternité du nom, persuadé de reconnaître dans sa délicatesse l’expression d’une « sensibilité typiquement féminine ».
Personne dans la foule, compacte, rendue hystérique à l’annonce d’une distribution d’œufs en chocolat, ne remarque la présence de l’entrepreneuse. Elle se noie, comme eux. Elle à qui on doit la bulle, cette formidable invention, ce contrôle sur le gavage d’informations. Elle offre la possibilité de se changer en l’un des singes de la sagesse. De voir ou de ne pas voir, d’entendre ou de ne pas entendre. Deux singes sur trois, certes.
Un pauvre bougre, déguisé en lapin de Pâques, démarre la distribution. Il pioche dans son énorme panier en osier et vise les spectateurs. Les bras se lèvent, entrent en compétition. Par réflexe, Olympe attrape un œuf fonçant droit vers son visage. Une petite fille la supplie du regard. Olympe enfourne la friandise dans sa poche, non sans songer à l’enfant. Elle aime ça le chocolat. Plus que la surprise. La surprise, c’est toujours de la merde. Je l’ai dit plus haut. Tout le monde le sait. Elle le sait.
« La Marissa Mayer française » titrait Les Échos. Elle juge navrante la comparaison avec la Big Boss de Yahoo tant elle est éculée. À croire qu’il n’existe que Marissa. Qu’il n’existe sur Terre qu’une seule femme avec un peu d’ambition : Marissa. Le reste, des débiles profondes qui mangent des salades de fruits, hilares. Manque de chance pour Olympe, l’analogie se révèle facile. Elle est blonde, comme Marissa. Jolie, comme Marissa. Informaticienne et businesswoman, comme Marissa, et dirige une boîte devenue l’une des leadeuses mondiales du numérique. Derrière le titre se cache l’intention d’un compliment, mais Olympe lui trouve un goût acide. Elle ne peut s’empêcher de considérer la situation critique de Yahoo aujourd’hui. D’accord, Marissa a, en quelques années, doublé le cours de l’action de Yahoo, mais l’entreprise demeure cette coquille vide capitalisant sur des miettes de prestige passé. Yahoo est un fossile. Yahoo est une persistance inutile, une structure vestigiale du corps de l’innovation. Une amygdale, un appendice… un téton masculin. Une boite dont on se représente mal l’activité. Ah si, elle fournit des adresses mail aux plombiers et aux grands-parents. Elle rit de cette pensée. Si l’on voulait être tout à fait juste, si l’on voulait rééquilibrer la balance des mérites, on ne dirait pas d’Olympe qu’elle est une Marissa Mayer française. Si l’on voulait être tout à fait juste, on dirait de Marissa Mayer qu’elle est une Olympe américaine.
Et pourtant, malgré ses milliers d’employés, ses centaines de millions d’utilisateurs, la jeune femme vient de claquer la porte, de renoncer à son poste de CEO. Elle a économisé les menaces cette fois, c’est arrivé sans prévenir. Elle l’a annoncé il y a une heure à peine, en réunion du conseil d’administration. Réunion banale, revue des chiffres, très bons. Ce n’était même pas à l’ordre du jour. C’était incorrect, il manquait beaucoup de membres. Un phénomène naturel. On suit avec insistance uniquement les affaires en danger. Les autres, et bien, on en récolte les fruits. On en profite. Elles sont si rares. Olympe n’avait pas anticipé ce hoquet de conscience, cette décision. Ce « j’arrête ».
Et ses utilisateurs, ses bulleurs. Après avoir sacrifié les meilleures années de sa vie pour eux, maintenant, ils peuvent crever. Pas dans ce sens-là, dans l’autre.
Certains diront qu’Olympe part au bon moment, quand la bulle n’a pas encore explosé. La spéculative. « Valorisée à 40 milliards ». Le nombre affiche une insaisissable grandeur. Le cerveau s’embarrasse d’une telle largesse. « 40 milliards ». Un quatre et dix zéros derrière, en rang d’oignon. Le PIB de la Tunisie. Quel parallèle éclairant. Elle va négocier un rachat délirant de ses parts, tant qu’elles valent encore quelque chose. Les entreprises du numérique sont des bombes à retardement. Des chats de Schrödinger économiques. Elles valent une fortune, et, en même temps, elles ne valent rien.
Olympe décide de quitter la place, de s’éloigner de l’agitation croissante et entretenue par les offrandes régulières, abandonnant Abraham Poincheval à son ordalie artistique. Elle fonce, au hasard des rues d’un quartier qu’elle ne connait pas. Consciente de sa course effrénée, de ses jambes qui cavalent, elle échoue à les discipliner. La marche fonctionne comme la respiration, une fascinante routine tant qu’on n’y prête pas attention, mais qui s’emballe quand on y pense. Un phénomène semi-automatique. Malgré la volonté de reprendre un contrôle manuel sur sa fuite, ses jambes ont raison d’elle. Prise en otage, elle se laisse porter elle ne sait où. Un banc. Elle a envie de s’asseoir. Peinture décatie, tag au feutre noir, fientes de pigeons. Forte odeur d’ammoniaque, pour ne pas dire ça pue la pisse. Elle cherche une lingette nettoyante dans son sac, trouve le sachet décoré de fesses de bébés vide. Tant pis, il fera l’affaire.
Le regard épinglé au mur en face, recouvert de strates d’affiches, la jeune femme passe la main sur le haut de sa nuque et arrache un long cheveu doré. Entre ses doigts fins, entre l’ongle du pouce et la pulpe de l’index, elle le lisse. Le lisse et le fait rouler, se tortiller. D’une main elle tourne, gardant l’autre immobile, réduisant l’amplitude du cheveu, le ratinant sur lui-même. Les gens intelligents savent se faire souffrir sans qu’on le remarque : l’arrachage méthodique ne s’opère qu’à cet endroit du crâne. Les cheveux au-dessus, soumis à la gravité, retombent et masque le cuir chevelu en jachère.
Les pensées flashent son esprit, et se superposent en un fragile édifice. Que faire à présent ? Est-elle bonne à autre chose ? Elle n’a fait que ça de sa vie. Pas mal de gens tueraient père et mère pour un « ça » pareil. Fonder une famille ? Elle balaye l’idée. Trop tard. À 30 ans, une femme a perdu toute valeur sur le marché de la séduction. Elle s’en persuade par commodité. Très peu pour elle les roues de secours. Prendre soin d’elle ? Olympe pouffe à ce pathétique alignement de poncifs, à ces formules dignes d’une salle d’attente de dentiste. Incrustées dans son cerveau, elles lui apparaissent, spontanées, comme des pistes de possible. Un inconscient marqué au fer rouge. Elle voudrait les transpirer ces formules, s’en débarrasser. Les éliminer. Elle rêve d’un sauna permettant d’évacuer ces toxines de son crâne. Son propre organe la déçoit. Comment a-t-il pu servir cette collection de clichés ? Des efforts au final inutiles ? Non, pas de cures détox dans les châteaux de la Loire, ou des spas beauté et bien-être en Normandie. Elle peut s’acheter un spa si elle le souhaite. Mieux, elle peut s’acheter une chaîne de spa. Elle pourrait aussi reboucher ses trous à l’âme avec des implants capillaires.
Olympe fourre ses mains dans les poches de son cardigan et tombe sur l’œuf oublié. La chaleur l’a ramolli. Dommage, car le plaisir gustatif ne vient pas tellement du chocolat, trop sucré, mais de sa texture. De sa fermeté. Ce faible croquant. Elle se rabat sur la surprise.
Débute alors une lutte inégale avec la coque de plastique jaune. Les mains concèdent une entaille. Elles extraient, l’un après l’autre, les petites pièces de couleurs vives, la planche de stickers et les instructions de montage. Patiemment, elles assemblent. Elles plaquent le sticker, jamais assez bien positionné. La zone destinée à le recevoir, espace en relief sur ce qui semble être le torse d’un bonhomme en kit, est plus large, allez, de quelques millimètres. Forme identique, mais légèrement plus large.
Un autocollant d’abord de travers. Puis trop haut, ou trop bas, ce qui laisse apparaitre un déséquilibre par rapport au socle. Au terme d’un nombre astronomique de décollages successifs, notre héroïne parvient à centrer le sticker gondolé. Voilà, c’est comme ça qu’il doit être collé. Olympe balance la surprise à la poubelle, déçue. Je me répète je sais, mais je l’avais dit. J’ai prévenu. Les personnages n’en font toujours qu’à leur tête. La surprise, c’est bien de la merde.
Remarque : j'écris des débuts d'histoires. Ma présentation içi (http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,26382.0.html).
Hey Milla, merci beaucoup pour ton retour ! Il m’est précieux.
Je crois le plus simple c'est que j'explique où je veux en venir dans la globalité de l'histoire.
Pour faire court, "La bulle" est un dispositif qui bloque la publicité dans la réalité. C'est à la fois un "AdBlock" dans le monde réel, et ça s'inspire aussi de ce qu'on nomme les bulles de filtres (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulle_de_filtres). Quand on marche dans la rue, que l'on prend le métro, on est sollicité par énormément de messages à caractère publicitaires (ce que je trouve insupportable), "la bulle" permet de s'en prémunir en en masquant la vue, en les gommant du champ de vision.
Olympe, le personnage principal de l'histoire, est l'inventrice de "La bulle". "L'invention a un succès international.
Je ne souhaite pas décrire comment fonctionne "La bulle" ni sa faisabilité réelle ou non. Je préfère décrire la modification de perception des utilisateurs, et surtout l'impact d'une telle invention sur les sociétés. Nos économies sont basées sur la création de nouveaux désirs et la publicité donc c'est un changement majeur.
C'est intéressant que tu aies trouvé la première partie nébuleuse. J'essaye de communiquer au lecteur quelques informations, sur la bulle, sur la modification de perception, à travers cette performance artisticopublicitaire. Je comprends que cela puisse être déroutant, peut-être trop. Dans ce premier chapitre, "La bulle" existe depuis déjà des années. Dans les chapitres suivants, on suit les aventures d’Olympe, du tout début de "la bulle", de ses galères d'entrepreneuse, le succès international, jusqu’aux causes de sa démission.
Maintenant pour répondre à tes commentaires point par point :
Y a des passages qui sont vraiment nébuleux, et je suis toujours pas très sûre d'avoir tout compris à cette histoire de bulles. J'ai pas réussi à choper de visuel clair, ni d'idée du contexte clair... Ce que faisait exactement Olympe avant de lâché son entreprise (de l'innovation avec des bulles ou est-ce que c'est enf ait la seule bulle là ?), ou s'il y-a un œuf dans une bulle au début ou juste un œuf qui ressemble à une bulle (mais ils crèvent un truc...) Breeeef, tu m'as perdue à tout un tas de moment.
D'accord. Je donne quelques infos là dessus pourtant. Comme par exemple :
Elle à qui on doit la bulle, cette formidable invention, ce contrôle sur le gavage d’informations. Elle offre la possibilité de se changer en l’un des singes de la sagesse. De voir ou de ne pas voir, d’entendre ou de ne pas entendre. Deux singes sur trois, certes.
Ce n'est peut-être pas suffisant. Le dilemme, comme souvent, c'est d'arriver à un juste équilibre entre "mystères attisant la curiosité du lecteur"/"compréhension".
l'ambiance aigre décalée (si tu me permets, et je trouve jamais les bons mots donc c'est sans doute pas les bons).
Ah si merci je le prends comme un compliment !
La réaction des adultes que tu décris un peu bizarrement [...] et de la réflexion du gosse.
J'essaye de décrire la différence de perception entre un adulte (qui utilise la bulle, donc "s'exposent avec plus de retenue") et celle d'un enfant (non utilisateur de la bulle, donc directement soumis aux stimulus publicitaires). le « Dit Papa, quand est-ce que tu crèves ? » est provocateur. Dans l'histoire, les "anti-bulles" communiquent massivement et cherchent à faire culpabiliser les bulleurs en les caricaturant comme des personnes repliées sur eux-mêmes, fermées d'esprits, qui feraient mieux de "crever la bulle". L'enfant reprend tel quel le discours "antibulle" sans vraiment le comprendre.
Voilà pour résumer, c'est un premier chapitre d'une hypothétique histoire, et dedans j'ai fait le pari de décrire un univers déroutant de prime abord, et qui s'éclaircit au fil de la lecture. La grande question est évidemment : est-ce que cette incompréhension primordiale est un moteur pour la curiosité du lecteur (ça le pousse à continuer la lecture), ou un découragement (il baisse les bras, ça le saoule de rien comprendre)?
Pas simple.
Encore merci en tout cas.
J'ai retravaillé le début, en donnant un peu plus d'informations sur la bulle, mais pas trop à mon sens. Le lecteur identifie plus rapidement ce qu'est le dispositif, à travers les descriptions liés à l’altération de la perception. En bleu les modifs.
Attroupement monstre place de la République. Un œuf, géant et incongru, trône en plein milieu. Lieu de passage majeur, la circulation y est fluide, la plupart du temps. Pourtant ces dalles grises connaissent, en cette fin d’après-midi, une anormale rétention d’individus. Limite, on se croirait un jour d’avant festivités. Un jour de marché de Noël, ou de manif.
Une procession d’enfants, cartable à l’épaule, se colle aux barrières entourant l’œuf. Il exerce sur eux un pouvoir démoniaque. L’excitation, la frénésie s’empare peu à peu des corps frêles. Les gamins se bourrent mutuellement les reins de coups de coudes complices. Des cris de surprise heureuse s’échappent. Les visages se barrent de nombreux sourires, mais jamais plus d’un par visage.
Les enfants reconnaissent, en un clin d’œil, l’étrange objet. Ce sont les premiers à remarquer l’installation. Ils tirent leurs parents et les entrainent au centre de la place, aimantés.
Les adultes s’exposent avec plus de retenue. Avec les paramètres par défaut, la bulle transmet le minimum d’informations à son porteur, le strict nécessaire au déplacement dans l’espace public. Contour de l’obstacle, couleur de remplissage neutre. Rien d’autre. Les paramètres rendent possible en théorie une certaine personnalisation de la perception, mais l’utilisateur moyen y touche rarement. Aujourd’hui, son regard filtré devine un objet massif, un mystérieux ovoïde gris, d’environ 3 mètres de haut, dressé sur sa partie large.
Trop jeune encore pour buller, un petit se tourne vers son père.
« Dis Papa, quand est-ce que tu crèves ? »
Si naïf, et déjà si perspicace. Les gamins se montrent familiers du vocabulaire des choses inconnues. Infectés, malgré eux. Ils ne comprennent pas. Ils répètent ce qu’ils ont entendu on ne sait où, à l’école, à la télé, sur Internet, et s’en contentent. Ils s’approprient des mots qui ne font pas leur taille et les enfilent sans se poser de questions. Ils flottent dedans, ces mignons perroquets. Par à-coups, ils glissent des pieds chaussés d’escarpins péniches et manquent de trébucher sur une chemise devenue blouse. Ils demandent aux ainés de crever, comme ils proposeraient à leurs camarades un gangbang, avec un air innocent et des yeux ronds, avec le poids de l’âge bête, et s’imaginent un jeu d’adulte aux règles obscures bientôt accessibles.
Les parents cèdent. La plupart se décident à crever la bulle. Ils succombent aux harcèlements méthodiques les intimant de regarder. Quant aux autres adultes, ils crèvent par curiosité, par grégarisme convenu, par volonté d’en être. On lutte, on tient à se préserver des sollicitations, mais la peur de rater quelque chose s’impose.
Un léger signal chatouille les oreilles. Un « plop » tout doux, tout mignon, indique le retour à l’expérience brute. Un feedback sonore superflu tant le fossé avant/après est aussi abyssal que dans une publicité de téléachat. Il paraît impossible, pour une personne saine d’esprit, de confondre les deux vécus. Le sens visuel sature à la désactivation du dispositif. On note d’ailleurs, sur nombre d’utilisateurs, un plissement des paupières, une moue renfrognée identique à celle du réveil, lorsqu'au terme d’une longue période d’obscurité on cherche à se réhabituer à la lumière.
Revenu à une perception sans filtre, chacun se prend au jeu et apprécie la mise en scène. La triste esquisse de réalité se colore enfin. Un œuf, gigantesque donc, baigné à sa base d’une mer couleur fraise dont les vaguelettes régulières se détachent du haut laiteux. Les badauds, amusés, reconnaissent l’œuf version XXL dont les enfants raffolent. Eux-mêmes en ont probablement raffolé jadis, ou en raffolent encore.