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En dressant un doigt au-dessus de ma tête, et en me saisissant du micro de l’autre, je prononçai ces paroles. Ces quelques volées de paroles que d’autres avaient dû dire avant moi, que d’autres, meilleurs que moi, plus fins que moi, avaient dû prononcer ici, où je me tiens là, avec plus de cœur que moi. Je prononçais ces paroles et mes yeux coulaient, de rage, de fierté, de larmes. Mes yeux coulaient, et mes lunettes glissaient sur de la sueur fraîche. Je ne voyais plus, mais j’étais trop empli, trop empli ; trop submergé de moi-même, de rage, et de pleurs, pour savoir l’importance que cela revêtait. Je n’entendis plus. Je dressai mon doigt.
Je dressais mon index et mon bras le porta vers l’audience. Je ressenti de la chaleur, une grande chaleur, et mes vêtements devinrent humides. Ça y était, j’y étais : je flambais. Et le monde se réchauffait et je ne le voyais plus. Et le monde se brisait et je ne l’entendais plus. Mes bras tremblaient, et ils ne me servaient plus. Je parlais. Je parlais et ma voix gonflait. Je parlais et ma voix enflait, de rage, de fierté ; et de pleurs, effrénés. Je parlais, et mes paroles étaient la flamme du monde, et le calcinaient. Ma gorge tremblait. Mes mots coulaient. De lave.
Mes lunettes glissèrent en fuite, tombèrent, et j’oubliai ces paroles. Lorsque je m’éveillai j’étais nu comme un ver, et je regardais l’intérieur d’une petite pièce. Mes épaules étaient ramenées ; un de mes pieds pointait le lit, l’autre se tournait vers la porte, et mes deux genoux étaient au sol. Le lit était fait, et il avait semblé m’attendre. La porte était fermée, et de cela naissait une immense sécurité. Régnait le sombre, dans une lueur inégale, disparate.
Vivait le silence, dans une chambre scellée. Que rien ne pouvait briser.
Je m’étais tu.
J’étais resté longtemps à genoux, ce soir-là. Longtemps ; j’avais regardé les draps immobiles, interdit. J’avais laissé la porte fermée ; comme un éclat d’apathie, réfléchi dans les paupières.
Je devais me réveiller le lendemain matin ; prenant mon appui sur le lit je me levai, j’allais à la fenêtre et je l’ouvris. Je regardais dehors, et ce que je voyais créa comme un étrange vide en mon cœur. Je n’arrivai à me souvenir, je ne me rappelai aucune chose. Aucun paysage de mes jours ne décrivit ces maisons, cette rue et ce carrefour, ces pavés de pierre qui paraissaient encore si blancs à l’orée de la nuit.
Quelqu’un me salua.
« Bonjour. »
Il était plus grand que moi, il me regardait, il avait encore l’air jeune, pourtant, il me regardait comme un vieil ancêtre et je me sentis un petit peu gêné, dans ses yeux pâles. Il les ferma, il sourit ; ses cheveux, châtains, tiraient vers le blond, et retombaient en longues mèches sous son front. J’eus envie de fermer mes yeux à mon tour, mais je ne pus sourire ; je ne pus que les rouvrir, le regarder, confus, et lui demander :
« Où sommes-nous ?
– Tout dépend : je suis sur mon lit, tu es à ma fenêtre, choisis. Généralement, je suis chez moi. Et maintenant toi aussi.
– …Pourquoi ? »
Un temps, puis :
« Cela en revanche, c’est toi qui me montreras. Tu devrais te dépêcher de trouver de nouveaux vêtements : aujourd’hui, je m’en vais. »
Et avant même de remarquer ma nudité je me mis à chercher un habit, j’ouvrai un grand meuble. Il y en avait de toutes les tailles, des costumes, de tous les genres, alignés sur des cintres, bigarrés, grotesques, hautains, délicieusement chaleureux, serviables ; ils attendaient tous patiemment je choisisse l’un. Par leur foule, ou par le regard que je pressentis sur mon dos, je me sentis pressé. Je passai précipitamment ma main dans un tissu, sans réfléchir, tout un bras, qui le tirait vers moi. Je l’enfilai en entier dans une hâte étourdie, plongeai mes membres dans le noir resserré en fermant les yeux, boutonnai les petits boutons durs et froids avec application, opprimé.
J’eus fini et je retins un soupir d’angoisse et de soulagement mêlés.
Il parut satisfait.
« Bien ! Je me présente : Gerron. Si tu le souhaites, tu n’as qu’à m’accompagner. »
Et sa voix vibra dans ma poitrine. Je me sentis bien. Pour la première fois, peut-être pour la première fois, ce matin je me sentis à ma place. Je suivis l’homme, lui emboîtai le pas et une satisfaction diffuse m’envahissait, sur la peau, à travers le tissu serré, les fibres, des veines, par capillarité.
Je le suivis, nous descendîmes un escalier étroit en colimaçon, et nous débouchâmes sur une place. Une cour immense, toute ouverte vers le ciel, comme un gigantesque creuset, dont les pierres des façades, la blancheur des pavés, me comprimaient au sol ; droits, impitoyables. J’étais intimidé. De longues arches perçaient les murs en leur centre comme de gigantesques trous de souricières démesurées qu’une foule de carrioles, d’enfants, d’adultes, de marchands et de bêtes de trait traversaient. Des gens criaient, tous à la fois, l’un d’abord puis les autres s’alliaient pour crier encore plus fort, et tout ce monde se mélangeait dans un brouhaha énorme, qui résonnait dans la place… Je crois que c’était une grande fête qui se déroulait là ; cela m’échappait, je ne parvenais pas à comprendre comment tant de gens pouvaient exister, et tous se réunir au même endroit, coexister. J’appris que c’était le marché permanent de Mane. Mane, la capitale du pays. Soudain j’eus comme des poings sur le cœur. J’étais pétri d’une pression supplémentaire, je serrai les mâchoires, compulsivement, j’étais pris d’une grande honte. J’étais perdu, je bredouillais, et je ne voulus surtout pas que quiconque ne puisse remarquer mon accent rustre. Je me retrouvais à « Mane », je ne savais comment, et toute la foule me terrifiait. Mane, écrit sur le fronton d’une mairie.
Gerron ressorti, derrière moi, d’une petite écurie. Il s’amusa de me surprendre et il me tendit un animal. Il me le présenta il était petit, sourit, pencha le visage et il vint à moi. C’était une situation irréelle, une immense bête me regardait, une explosion de si longs poils fauves dont le bout de la noblesse m’arrivait en-dessous de la tête, d’un regard barbare si digne, qu’on racontait exister dans ces plaines ces montagnes, ces forêts, au Nord-Est. Je me sentis écrasé. Il me dit de grimper dessus, mais ni selle ni étriers. En fait, leur seule pensée aurait été si curieuse, si incongrue, si impossible sur la fourrure farouche, hérissée, que je ne sus plus un instant, ce que je pensais. Ses doigts remuèrent – comme s’ils raclaient leur paume, – il m’intima de la chevaucher. Alors j’écartai les bras, je projetai ma jambe au-dessus de son échine ramassée. Je me cramponnai des deux coudes du mieux que je pus à sa vigueur, j’avais peur, je craignais qu’il se retourne, et de ses si larges griffes, il aurait bien pu de décharner. Je crus tomber, dans un réflexe j’agrippai à pleines mains deux touffes de poils. J’étais couché contre son corps. Immobile, fermant les yeux, la tête enfoncée dans un creux entre ses oreilles. Comme si cela aurait pu l’arrêter ; je me voyais déjà mort, dévoré.
Il se reprit encore une fois, pour se stabiliser, puis je ressentis chacune de ses secousses. À plat ventre, je n’osai plus bouger. Son cou sentait le sang, la mort, la bestialité.
Il fallut que Gerron se mette en route ; il s’avança, il s’éloigna de moi. Je le vis s’enfuir en fuite au travers de la toison, et sa bête encore plus digne qui le suivait, qui s’enfonçait dans la masse grouillante… S’il était le sien, je n’en savais rien, il flottait autour de lui cette impression étrange, qu’il aurait pu tout emprunter. Tout apprivoiser. Mais lorsque je les vis partir, côtes-à-côtes, en rythme ; lorsque je n’eus plus entendu qu’un seul pas, lorsque la patte et la plante, qui frappaient le sol se confondirent, ne firent plus qu’un seul son, je crus comprendre quelque chose.
Je compris deux choses.
Ce jour-là, je ne pus me rappeler de ce que je compris. Je me souvins avec précision de la pointe ; la pointe du pieu de l’anxiété qui avait empalé mes entrailles face à ce dos qui me quittait qui m’échappait qui s’éloignait et qui s’embuait dans le flou de mon cœur en œil en fur et en mesure qu’il emportait ses cheveux si loin, si loin, si loin de tout. Je me souviens de la pointe, c’était une douleur panique. Une souffrance subite, instinctive, qui empala ma poitrine. J’eus un mouvement d’épouvante : s’il s’éloignait, comment aurais-je pu le protéger ? Comment aurais-je pu le suivre le défendre le lover contre ma poitrine à quoi, aurais-je pu plus jamais servir ? Je m’agitai et je me relevai brusquement. Je cognai des deux pieds des cuisses des jambes les deux flancs de l’animal. La monture, indulgente, compréhensive et complaisante, puissante, dressée et agile, me ramena tout aussi naturellement à la hauteur de son compagnon.
Je faillis pleurer de soulagement, remercier la terre, les cieux, me déverser en remerciements muets, au hurledent qui me portait, au destin qui l’avait fait m’écouter, mais je ne fis rien. Je cherchai un soupir en moi, long, mesuré. Qui ne s’épanouit pas dans l’air frais de la matinée.
Il se retourna. Il enfourcha le crin. Il se pencha. Il murmura. J’aurais pu sourire.
Du dédain.