L'odeur de la fin, et tout l’engrenage de mes pensées trébuche, crapahute et s'affole. Déjà que ces ficelles nerveuses traînaient à pas d’âne, s’arrêtaient, hagardes, pour se tourner les pouces, les voilà qui rebroussent chemin en se bousculant, comme tant de petits somnambules à la recherche de leur lit. Pas étonnant quand devant moi, seul le silence de la mort fait écho si j’appelle. Derrière, c’est toute ma vie qui résonne, s’agite et me pique. Entre l’angoisse de mon corps raide et froid et les souvenirs d’un passé tumultueux, le choix est aisé.
Me remémorer cet hier foisonnant d’activité, ces liens qui embellissaient la vie et que je n’ai plus. Penser à hier, à avant, pour effacer ce goût de néant sur ma langue. Me soustraire de cette couche rance, où seul mon esprit persiste, mon corps ayant déposé les armes depuis longtemps déjà.
Depuis elle, en vérité. Moi face à l’idée de cette seconde où je m’éteindrai, tic tac, qui engendre une terreur déplacée à mon âge, ingrate, quand tant d’autres qui devraient vivre ont crevé. Mais je m’agrippe au temps, j’y plante mes dents boiteuses et mes ongles qui après tout s’en fichent, ils pousseront quand même. Penser à hier, à avant, et fuir cette honte d’être encore.
Quand je n’étais pas cette chose infirme, cocon inutile emmailloté de coton aseptisé, dans une chambre où la mort chevauche les courants d’air et s’immisce dans la respiration des autres. Avant, quand j’avais encore l’usage de mes jambes. Je ne galopais certes pas, mais je savais me rendre seul aux toilettes et pisser debout. Sans ces saletés de regards condescendants, minaudant, jugeant et admirablement hypocrites. Sans qu’on doive bourrer mon œsophage puis me torcher l’arrière. Il me restait au moins la prétention d’être un homme, même si malade, grincheux et en deuil par-dessus le marché. Hier ou avant, le sentiment d’être moi était dissocié de cette souffrance qui a aujourd’hui planté son drapeau et annexé l’étendue de mes organes. Avant elle, je marchais, me mouchais seul et souriais encore.
C’est elle qui marche et vient vers moi à présent, tic tac, je la sens dans mes veines rigides d’où le sang se retire à petites coulées.
Encore avant, bien avant, remonter le temps, avant le dégoût et cette envie de dégueuler sans pouvoir situer ma bouche. Oublier cette vie d’hospice blanc blanc blanc, tout y est blanc sauf la mort. Revenir pour la retrouver, ses yeux qui aspiraient mon âme, sa bouche malicieuse, son front rond qui toujours en savait trop. Revoir Helena, et notre maison. Helena était ma maison. Elle était tous nos meubles, notre confort, elle était le frigo débordant et les armoires rangées. Elle était ma discussion, mes rappels, ma télévision. Ma famille, mon amie. Ce n’était plus de l’amour, arrivés à ce point-là, c’était devenu une symbiose, une sorte de lichen humain. Je respirais grâce à elle, elle vivait par moi. Ses cheveux gris, ses rides de tortue, sa silhouette replète n’étaient que la façade qu’elle avait bien dû adopter dans ce monde vieillissant. A l’intérieur, elle était frissonnante de fraîcheur, gaie comme un merle, vive comme ces lézards des murailles qu’on essayait d’attraper je ne sais plus quand. Il y avait une routine, une marche à suivre, je connaissais ma leçon et tant qu’elle était là, je n’avais aucune raison de m’y soustraire. Une routine si longue que vingt ans sont passés comme une seule journée, toujours la même à tourner en rond pareille aux vinyles de jadis. Mêmes gestes précédant l’aube, mêmes petits-déjeuners-déjeuners-dîners, mêmes promenades le long du lac, main dans la main, sa belle main potelée, si lisse pourtant ridée. Cette routine c’était nous, moi dans sa peau, elle dans la mienne et le matin, je ne savais dire qui de nous deux se réveillait en premier.
Maintenant, je me réveille comme on émerge de la noyade, du sel dans les poumons et l’envie de cracher engluée dans ma gorge.
Avant la routine, les souvenirs se défont les uns des autres comme ces mikados de notre enfance qu’on retirait mais attention ! Surtout ne pas heurter le reste de l’enchevêtrement. Mikados-souvenirs. Un après-midi à la rivière avec mon fils. Il me conseille de ne pas m’aventurer trop loin dans l’eau qui déferle ce jour-là à vous fissurer les tympans. Dans mes oreilles résonne encore la dispute que j’ai eue avec Helena, dans mon cœur, une lourdeur poignante, une envie panique de tout rembobiner. Je viens de lui avouer Anna au risque de tout foutre en l’air et d’assassiner notre amour. L’eau gagne mes fesses, mais moi, je ne vois que les yeux choqués, meurtris de celle qui fut ma fiancée. Cette phrase,
C’est pas les foutus seins nus de cette gamine qui me font mal, mais cette distance que tu as laissée s’infiltrer entre nous, notre complicité que tu as éventrée. Ses yeux noirs qui hurlent et l’eau me chavire, s’insinue dans ma bouche, puis plus rien.
Autre mikado. Cet ennui dévorant, produit de ma vie bien ordonnée, de ma réussite, un professorat à trente-cinq ans, des enfants qui disent bonjour-merci-au revoir, du whisky dans mon cabinet, puis vacances en Provence. Helena dans cet ennui a pris la couleur des murs, les motifs des tapis du salon. Un nouveau livre publié ne me fait pas ciller, je suis rongé de l’intérieur. Même mes cellules s’emmerdent, mitose-méiose-cycle de Krebs ! maugréent-elles en s’entrechoquant, mon ADN s’enroule et se déroule nonchalamment, légèrement nauséeux, et puis
Anna me sourit. Elle est jeune, elle est sauvage, elle voyage en auto-stop et se baigne nue sous les étoiles. Elle rit très fort, son intelligence émet des étincelles et s’emboîte parfaitement à la mienne. Je ne résiste pas bien longtemps avant de me laisser bouffer par sa vivacité. Plus qu’Anna, c’est l’excitation qu’elle alimente en moi qui me tire en avant et me fait oublier ma femme. J’ai l’impression d’avoir vingt ans, qu’en écartant les jambes d’Anna, une nouvelle vie s’ouvre devant moi, qu’en saisissant ses petits seins pointus, je m’offre une autre chance d’être heureux. Jamais je n’ai aussi bien menti, jamais je ne me suis autant égaré. J’ai découvert cette drogue sous-estimée, celle des mauvaises décisions. Chaque fois que je lui murmure oui à l’oreille, tapaclac ! mon cœur entame des claquettes, chaque fois que j’attrape sa main et m’enfuis dans sa Fiat Punto, ffff ! mes pupilles se dilatent, mon sang passe la quatrième, je décolle. Ah ! L’extase de l’interdit...
Le détour en a-t-il valu la peine ? Quand j’entrevois les conséquences qu’il n’a pu empêcher, portes qu’on claque, hurlements et silences, lit froid, Helena qui souffre, Helena qui me quitte, maison vide et douleurs au ventre, dix ans à m'essouffler pour qu’elle me regarde de nouveau et me pardonne, quand je revois ce chaos absurde, je ne peux que répondre non. Pourtant, je le sais encore aujourd’hui, du bout de ma vie, ce détour, je n’aurais pu l’éviter. J’étais mourant, ma peau commençait à se défaire en rouleaux et à puer le moisi, mes pensées s’effilochaient comme des pulls mal cousus. Anna m’a secoué, m’a rappelé que j’étais seul responsable de cet effondrement, m’a enlevé ce voile jaunâtre des yeux et m’a appris que la vie était multiple.
Multiplicité aujourd’hui réduite au singulier. Un seul chemin à suivre, devant moi ce gouffre suintant la mort, digérant toute vie, terrible force bouffant l’inertie de cette fin que je suis.
Vite, se dépêcher, remonter à plus tôt encore, bien plus tôt. Un souvenir qui me détache de cette trajectoire glacée. Mikado mikado. La plage du sud de l’Italie. Helena en son maillot de bain une pièce qui la rend violemment désirable. Nos trois enfants qui s’embourbent de sable au milieu des Italiens jacassant, cette chaleur parfumée de laurier-rose qui rend la vie plus dense, et l’horizon qui nous entoure de son œil azur. C’est la première fois, après nos enfants, que je la revois aussi terriblement belle. Elle le sait, devine mes regards, ce qui centuple encore ses charmes. Son élégance indifférente, ses rondeurs qui me donnent envie de chanter. Ah si je pouvais encore bander ! Le soir, nous couchons rapidement les enfants sous la surveillance infaillible de la nonna, et puis je l’emmène sur cette même plage. Elle porte une robe à fleurs qui accentue son teint halé, et aux oreilles, ces deux perles qui augmentent la porosité de ses regards. Ses yeux me transpercent, tellement ce qu’ils disent répond à ce sentiment du fin fond de mon ventre. Nous nous regardons ainsi à se rendre fou, à se brûler les pupilles. Quand, tout transpercé que je suis, je ne tiens plus, je la libère de sa robe et lui fait l’amour comme si on allait crever dans l’heure. Je sens encore le musc enivrant de sa peau, ce mélange de sel, de crème solaire et de transpiration. Ses cheveux emmêlés de sable, ses lèvres qui prolongent les miennes, ses seins qui arrondissent mes mains, ses jambes qui me veulent encore plus proche. Mon Dieu ce qu’elle me manque, et comme la vie sans elle a rétréci ! Cette nuit, je l’ai gravée dans ma chair, chaque mouvement de hanche, chaque rotation des corps, chaque parole soupirée à l’oreille ou hurlée sous le ciel moite sont inscrites en majuscules dans mes souvenirs, et quand le mal du Rien à venir devient trop intense, je m’y replonge, je la retrouve chaude et caressante.
Mal du Rien. Ce sentiment assourdissant que plus rien ne m’arrivera, autre que la mort galopante. Cette panique absolue qu’avec elle, mes souvenirs périront, et Helena sera effacée pour la dernière fois.
Autre bâton qu’on enlève, je dois me grouiller, autre bâton, ah oui, la naissance d’Aurore, sa naissance avant ma mort. On ne devrait pas avoir de préférence, et c’est malgré moi que ce petit bout de chair me ravit le cœur, telle mère telle fille. Je la vois émerger d’entre les jambes sanguinolentes de ma femme, reliée à ce cordon qui immédiatement transfuse une part d’amour immense en elle, mon amour pour elle. Une passion qui prédit bien des déchirements, des résistances de ma part, de l’incompréhension de la sienne, une lutte stupide pour ne pas qu’elle change et cette horreur des hommes qu’elle ramènera et des choix qu’elle fera. Beaucoup de blessures qui résulteront d’autres blessures. Mais ce jour-là, je suis submergé de bonheur, une félicité telle que j’en deviens presque imbécile. Ma fille, ma princesse qui me fait enfin comprendre les actes irrationnels de certains grands criminels. Je donnerais tout à présent pour m’évaporer, et continuer à vivre par elle. Elle qui est le prolongement d’Helena, par qui les mêmes rires s’échappent, les mêmes idées brillantes, la même vie fracassante.
Fracas dans ma tête, tambours au plus profond de mes oreilles qui me signifient que l'écroulement final approche.
Je continue mon jeu avec fébrilité, me précipite sur la machine du temps, l’actionne, laisse filer mille images, notre mariage, nos fiançailles, surtout nos disputes, pour finalement me retrouver dans une salle d’étude vide, vide sauf d’Helena et moi. Elle pleure et moi, dans l’appréhension de ce qu’elle va dire, je me retiens de pisser en tremblant. Puis finalement, ces mots que depuis dix ans j’attends, des bouts de phrases que j´ai imaginés à m'en griller les neurones, mais qui malgré ça me heurtent comme une montagne qui s’effondre. C’était moi depuis le début, elle dit, depuis le premier jour où moi béat devant ses yeux. Mais puisque les histoires d’amour avaient toujours cette même fin écoeurante, elle avait préféré mon amitié. Seulement, en me voyant rire, accroché à la taille de Natalie, elle avait eu peur que je ne lui appartienne plus. Natalie, et toutes les autres, ce n'est rien, je lui jure. Devant ses yeux, les leurs n'ont même pas existé. Elle se débat contre notre amour, craint de l’éteindre en le laissant s’enflammer, je la pousse contre le mur ou contre une table, je la fais taire ma bouche contre ses lèvres. Ce baiser, c’est une part de moi qui enfin peut se glisser en elle, s’y abandonner car mission de vie accomplie. A ce moment, l’adolescent que j’ai été, puis le jeune homme qui espérait, exultent si fort que je jouis presque sur l’instant.
Jouir. Se dire qu’une fois, c’était la dernière qu’on jouissait. Puis la dernière qu’on courrait, qu’on bouffait, qu’on avalait, qu’on regardait, qu’on respirait…
Je rembobine encore, mon cœur battant ses derniers tempos. Je laisse rapidement défiler des centaines de visages, des événements sans importance, finis par m’arrêter sur cette journée qui ne promettait rien et pourtant. Je ferme les yeux, m’y replonge, savoure, peu importe ces foutues secondes qui tombent. Elle commence avec moi dans ce vieux lit une place, chez mes parents, en caleçon. Les murs qui m’entourent sont tapissés de posters de la Juventus, de Queen et des Pink Floyd. Mon bureau est enterré sous un tas d’habits informes qui eux-mêmes recouvrent un monticule de livres chiffonnés. Le sol est jonché de boules de papiers et de chaussettes usées. J’ai quatorze ans, l’école m’emmerde, je préfère fumer des joints, le volume de ma musique à fond. Ma mère, pour la cinquantième fois, tambourine à la porte pour que je me lève, du déjà-vu. Je ronchonne, bougonne, sourcils froncés, yeux lourds d’un sommeil que je ne semble jamais rattraper. Je quitte la maison sans m’être douché, sans avoir mangé, cigarettes en poche, livre à la main. Je sèche les deux premières heures, Français, pendant lesquels on semble nous prendre pour des cons en voulant à l’infini nous parler de grammaire. Je roule un joint dans l’ombre d’un saule et laisse mes pensées s’égrainer au-dessus du lac, et s’échapper loin de tous ces crétins que l’école m’impose. J’imagine ma liberté à bord d’un voilier, la mer tout autour, personne d’autre que ce bleu céleste et moi. Quand je reviens sur terre, le cours de math ne va pas tarder. Je m’empresse d’y aller, ces suites de nombres, les relations qui les relient sont pour moi comme cette eau de mes rêves, mes ailes frissonnent en les considérant. A ma grande surprise, la table du fond qui m’appartient d’ordinaire est occupée par les longues jambes et les yeux-aspirateurs d’une grande brune. Arrêt sur image. Je reste bloqué devant cette scène, devant cette fille, la lèvre pendante, l’esprit sur pause. Elle me dévisage, puis d’une traite pond cette phrase salut-t’es-qui-moi-je-suis-la-nouvelle-je-m’appelle-Helena-on-m’a-dit-de-prendre-cette-place. Sans répondre, je m’assieds à ses côtés, je tremble car j’ai bien compris que ma vie vient de changer. C’est tout juste si je suis le cours ce jour-là, tout juste si je remarque que le prof s’adresse à moi et attend, confiant, ma réponse. Je songe à me suicider, maintenant que ma vie a commencé, mais Helena me pousse du coude. C’est une décharge électrique phénoménale, je me lève d’un bond. La classe ricane, mes joues sont brûlantes, je baragouine quelque chose à propos des toilettes et m’enfuis.
Je ne reviens que deux jours plus tard, en espérant que cette fille, cette alien à laquelle je ne m’attendais absolument pas, a disparu. Evidemment, elle est encore là, ses jambes si longues, ses yeux qui m’avalent. Elle me demande si j’ai été malade, je réponds oui d’un air indifférent car il ne faut surtout pas qu’elle remarque l’incendie qui transforme mes entrailles en braises honteuses. Helena se fiche pas mal de mes entrailles, elle suit le cours avec intérêt et répond aux questions qui d’habitude me sont réservées. Il me faut un mois pour m’acclimater à sa présence, deux mois pour passer de monosyllabes à déterminant-nom-verbe-complément-de-verbe, quelques semaines de plus pour ajouter des adjectifs et ne plus la regarder de travers. Six mois pour accepter mon amour indéniable pour cette étrangère aux yeux qui détournent les avions, à l’intelligence qui renvoie la mienne aux vestiaires. Une année pour le lui avouer, d’autres années pour souffrir en la voyant passer d’un imbécile à l’autre sans ne jamais m’accorder plus que ses rires et son amitié. Mon amour féroce me condamne à la suivre partout, à tolérer ses copains qu’elle appelle ses petits biscuits. Même lycée, mêmes études universitaires, mêmes vacances d’été, nous devenons inséparables sans que jamais je ne partage son lit. Je l’emmène en Italie, elle me présente l’Espagne et l’Ecosse. Je ne me souviens plus de combien de David, Antoine, Greg et Vincent il a fallu que j’avale, écoeuré, avant qu’elle ne se laisse enfin aller dans mes bras qu’elle voulait garder pour la fin, pour le reste de la vie disait-elle. De sa vie il faut bien croire, car la mienne a continué d’exister sans elle, par inertie, et ça me dégoûte, à en hurler de douleur pendant ces longues nuits qui puent la solitude.
Pue la solitude, dans tous les coins, entre mes rides, dans les interstices de mes pores, partout ce n’est plus que moi glacé, glaçon en fin de fonte, étincelle à bout d’oxygène. Helena était mon oxygène, dès le premier jour, c’est kitsch mais personne ici ne le dira, je suis seul.
Je m’arrête là. Le rebours avant cela m’est inutile. Je veux penser à ma femme, je veux revivre par elle, pour elle. Avant mes quatorze ans, il n’y avait qu’une traînée de moi, qu’un pauvre enfant en mal d’être, à demi déformé, déséquilibré par le divorce de mes parents, par le regard des autres, avant Helena c’était ce semblant d’humain indifférent au quotidien, se disant un jour moi sur un bateau, le bleu céleste et moi, mentant fumant trichant, avant Helena je n’étais qu’un fœtus, elle m’a fait naître. D’un regard elle m’a dit eh toi, tu te fous de qui, regarde cette vie, ce monde, ces arbres millénaires, ces océans sans fond, tu pourrais te donner un peu plus de peine, retourner ton dedans vers l’extérieur et lui laisser humer l’air, eh toi, tu m’entends, regarde-moi quand je te parle ! Je la regarde,
et je fus.
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