Yvette somnole dans son fauteuil, un sourire aux lèvres. Le ventilateur agite par intermittence les frisottis gris qui s'échappent toujours de son chignon, au-dessus des oreilles. L'inclinaison idéale du dossier la plonge dans un bien-être sans égal. Une fois de plus Baptiste l'a installée à la perfection. Il va lui manquer, ce gentil aide-soignant.
Elle se souvient.
Hier c'était le bizutage de départ du jeune homme. La journée avait très bien commencé. Sylvie avait utilisé un nouveau désinfectant pour les sols qui sentait vraiment bon le pamplemousse. Pour une fois, les relents d'urine véhiculés par certains pensionnaires auraient un peu plus de mal à s'imposer. Avec un peu de chance, il leur faudrait attendre la fin du goûter pour prendre définitivement le dessus. Au petit déjeuner, les effluves anisés de son thé vert s'étaient plutôt bien mariés aux agrumes du produit de lavage et elle avait gratifié Sylvie d'un sourire sincère quand elle avait lavé sa chambre.
Puis ça avait été la toilette, ce moment rendu encore plus désagréable par la lavande imposée à tous, qu'il lui fallait essayer d'oublier ensuite à grand renfort d'eau de Cologne. Bref, ils font avec les moyens qu'on leur donne, bien sûr... Quelle belle journée c'était, cela dit ! Et quel dommage qu'il lui ait fallu, avant l'heure du déjeuner, quitter son balcon embaumé par les tilleuls en fleur, chassée par l'odeur de cigarette de Monsieur Armani qui fumait juste en-dessous.
Enfin, ce n'était pas si grave, et le fumet du hachis parmentier n'avait pas tardé à la déconcentrer de son émission sur France Culture. C'était le romarin qui, en premier échappé avait atteint ses narines, puis une délicieuse odeur de bœuf en seconde position. Enfin, le peloton serré et désordonné de la muscade, du beurre et des pommes de terre écrasées avec, sous-jacent, de l'oignon en embuscade. Poivre et persil bien trop discrets en lanterne rouge.
Comme chaque jour, il avait fallu après le repas se plier à la tradition de la sieste. Émergeant d'une léthargie superficielle plutôt que d'un réel sommeil, elle avait été surprise par ce curieux cocktail mêlant un fort parfum de vanille artificielle, la fameuse lavande, le piquant mentholé d'un dentifrice... Tout ce qui émanait du pauvre garçon hilare qui parcourait les couloirs juste vêtu d'une couche grande taille, les cheveux plâtrés de farine et de shampoing, escorté par ses collègues. C'est Sylvie qui lui a décrit cette curieuse cérémonie célébrant le départ prochain du jeune homme si gentil.
Elle peut bien s'avouer qu'elle appréciait quand c'était lui qui lui faisait sa toilette. Il n'y avait jamais rien de brutal ou d'expéditif dans ses gestes, même quand il était très pressé. Contrairement à certains autres, sous ses mains elle n'avait jamais eu le sentiment de n'être que l'un des négligeables maillons d'un travail à la chaîne. Il prenait même le temps d'être bavard, le temps qu'elle le soit aussi. L'autre jour, et elle ne se rappelle plus comment la conversation avait pu en arriver là, il l'avait écoutée, non seulement patiemment, mais avec beaucoup d'intérêt, raconter son repas de noces d'émeraude.
Elle se souvient.
Les enfants avaient insisté pour dépenser une fortune afin de leur offrir à tous les deux ce plaisir si éphémère qu'est un repas dans un grand restaurant. « La Reine Franche » en bord de Loire, pas loin de Blois.
Le repas avait commencé par ce qu'on appelle de nos jours de manière un peu vulgaire des « amuse bouches » ou « mises en bouche », mais qui ne portaient pas de nom à l'époque. Ils accompagnaient un porto 40 ans d'âge quasiment liquoreux et consistaient en des sortes de canapés anguleux de polenta garnie, déclinés dans un dégradé subtil de saveurs allant de presque fade à plutôt intense.
Puis l'entrée proprement dite consistait en une fleur délicate de pétales de foie gras, sa ramure de pâte feuilletée épicée et sa rosée de gelée de riesling, vin qui accompagnait justement ce plat. Baptiste en oubliait la toilette pour commenter chaque détail. Un vrai gourmet, ce gamin.
Le chef cuisinier étant un homme subtil, pour plat de poisson : un simplissime filet de sandre de la Loire au beurre blanc, et riz aux pignons de pins grillés. Parfaite harmonie entre les consistances, les saveurs, et un Cheverny blanc très sec.
Pour leur permettre de reprendre un peu d'appétit, on leur avait servi ensuite quelques petites galettes de pomme de terre sucrées, dont Yvette sentait encore très bien les grains de sucre croquer sous ses dents.
La viande, hmm la viande, c'était une tourte de chevreuil du domaine de Chambord, avec une jardinière de légumes parfaitement équilibrée. Chaque morceau de gibier mariné, si tendre, et chaque pièce de pâte croustillant délicieusement, une sauce au vin rouge de Gien, vin qui évidemment accompagnait cette réussite raffinée.
Avait suivi un assortiment de fromages assez classique, mais une dizaine de pains différents pour les rehausser avec l'aide d'un Saint Émilion velouté.
Enfin, une omelette norvégienne individuelle à la pomme et flambée au calva. La vieille dame pouvait se souvenir précisément du parfum de cette flamme qui avait doucement chauffé son visage. Les joues roses, Yvette avait expliqué à son interlocuteur qu'effectivement pour un grand restaurant c'était un menu plutôt gastronomique, mais il fallait qu'il comprenne que cela se passait plus de trente ans plus tôt, à des années lumière de la cuisine moléculaire. Et puis c'était si bon, elle pouvait encore évoquer le souvenir de chaque plat et en goûter encore chaque détail.
Plaisir éphémère ? Quelle erreur... Baptiste lui demandant ce que son mari en avait pensé, un nouveau souvenir lui était revenu : comme ils avaient ri, Raymond et elle, en sirotant un café divin, égayés par les alcools, (dont son mari lui avait lu chaque étiquette), convenant qu'il leur faudrait bien de la patience pour attendre leurs noces de chêne. Pauvre Raymond ! Deux ans après elle le mettait en terre...
Raymond, l'homme idéal, l'homme d'une vie.
Un sourire encore plus prononcé aux lèvres, Yvette se souvient.
C'était voilà plus de soixante-dix ans, mon Dieu, soixante-quinze même ! Il avait accepté que cela se passe dans le noir complet. Ils étaient bien jeunes et elle vraiment inexpérimentée, et pourtant... Elle avait suivi constamment les expressions de son visage en y posant régulièrement la main, et elle se rappelle qu'à chaque fois il baisait sa paume.
Elle l'avait d'abord progressivement débarrassé de ses vêtements rugueux de la juste après-guerre, comme on débogue une châtaigne. Lui aussi il était tout lisse dessous. Encore plus lisse à certains endroits, comme le dessus des pieds, l'intérieur des cuisses, au niveau de ses pectoraux juste comme il faut et de ses biceps ronds comme les galets roulés par l'Ardèche. Sa fine peau sur les clavicules, Yvette sent son cœur qui bat plus fort en y pensant.
Il y avait des endroits moins lisses, mais très doux, comme ses cuisses duvetées, ses fesses plutôt fermes, ses avant-bras et son ventre. Il roulait sur lui-même pour qu'elle le découvre dessus et dessous, et ils riaient de cette exploration, de sa curiosité tactile.
Il y avait le buisson du pubis, ceux des aisselles ; elle avait tiré sur ces poils frisés et les avait torsadés autour de ses doigts et il avait crié pour rire. Il y avait les creux un peu moites, les bosses des os saillants du rationnement, et cette longue cicatrice. La guerre avait épargné ce corps, quel miracle ! mais pas la péritonite qui lui valait cette fermeture Éclair grossière découverte au bord de sa toison, et dont elle avait pu compter chaque point du bout de l'index, du bout pointu de la langue. Ses cheveux graissés au Pento qu'elle allait vite lui faire abandonner, son menton comme de la toile émeri qui lui enflammait la peau où qu'il le frotte, délicieuse torture...
Et puis son sexe, son étrange accessoire, son troublant attribut. Peau épaisse, bourrelée, caoutchouteuse sous les doigts, quasiment insensible, étirable, élastique. Puis, étonnante métamorphose, fruit de gestes parfois pourtant furtifs, tout pouvait devenir autre. Devenir cet objet lisse et ferme. Fascinant changement au creux de la main, fascinant pouvoir. À l'extrémité, comme un fruit : verni comme une cerise, brûlant et inattendu.
Après si longtemps, Yvette respire plus vite, Yvette se réchauffe à ces souvenirs. Encore.
Yvette s'est peut-être endormie.
Elle a dix ans. De sa chambre elle entend un remue-ménage inhabituel au salon. En petite fille bien élevée, au coup de sonnette elle est restée à côté de son gramophone. Elle vient d'en remonter la manivelle et, en sourdine, Caruso se lamente à l'italienne. Elle s'astreint à l'écouter de temps en temps pour complaire à son père qui lui a offert disques et appareil, mais elle préfère de beaucoup les enregistrements de piano et se les passe en boucle sans se lasser. Elle découvre à peine le répertoire : Chopin, Brahms, Mozart ou Debussy, qui est mort il y a peu. Mais bientôt, les interprètes-même n'auront plus aucun secret pour elle, avec une préférence pour les femmes : Lubka Kolessa, Lili Kraus dont elle devrait même racheter les danses roumaines de Bartok pour les avoir trop écoutées, Annie Fischer.
Yvette n'a qu'une crainte, c'est que ses parents lassés d'entendre les mêmes pièces, et inquiets d'une quasi-obsession croissante, ne décident d'y mettre fin. Même si, d'ailleurs, son père lui offre régulièrement de nouveaux disques : Rubinstein, Koczalski.
Elle a entendu se refermer la porte de l'entrée, et juste après un bref conciliabule entre ses parents, son père l'a appelée. Dans la poitrine d'Yvette assoupie, son cœur s'emballe. Il était là, dans le salon, le premier grand amour de sa vie, contre le mur du fond. Quatre-vingt huit marteaux, deux pédales et des chandeliers de bronze. Chandeliers qu'il faudrait resserrer plus d'une fois après Chopin, parce qu'ils se mettaient à vibrer dans les graves. Menée par son père, elle s'était approchée pour y poser ses doigts hésitants.
« — Monsieur Morin viendra dès lundi te donner ton premier cours. Il nous a été recommandé par les Lefrançois, il est le professeur de leur fille cadette.
— Et qui sait ? Dans quelques temps, peut-être pourrez-vous jouer à quatre mains toutes les deux ?
— Oh papa ! Maman ! Je ne peux pas le croire ! et Yvette avait éclaté en sanglots violents en serrant ses parents dans ses bras. Comment peut-on faire ? Comment cela va-t-il se passer ? C'est impossible !
— Ne t'inquiète pas mon caneton ! Monsieur Morin trouvera des solutions, une méthode, c'est un excellent pédagogue, le colonel Lefrançois me l'a affirmé. »
Yvette sombre inexorablement... Au son d'une valse de Satie que Raymond adorait lui entendre jouer, parce qu'elle était à la fois joyeuse et triste, ses souvenirs commencent à tourner autour d'elle. Le parfum de la coupe de lys que maman avait déplacée de la cheminée pour la poser sur le piano se mêle au goût de la confiture de prunes blanches du verger... Un son d'abord ténu se précise à son oreille. Une voix qui se mêle aux notes du piano. Un chuchotement. « Je te veux. » se nomme la valse. Une main caresse son visage et ces mots s'insinuent, presque inaudibles : « Je t'aime... je t'aime ». Raymond bien sûr. Et puis ces vagues, ce ressac sans fin, ou bien peut-être une grosse averse d'été... mais non ! des applaudissements, par centaines, qui n'en finissent pas. C'était il y a déjà quelques années. Ses anciens élèves avaient tenu à lui rendre hommage. Quelle émotion, et quelle fierté. Trois concertistes de renom international, rien que ça, et un discours de secrétaire d'état... quelle folie, quelle vanité. Mais quelle fierté, oui. Et quel magnifique concert avait suivi !
Un destin se décide parfois en si peu de choses : il avait suffi que maman veille une après-midi sur un petit voisin malade, ignorant qu'elle était enceinte, et la vie d'Yvette avait basculé avant même d'avoir commencé.
Aveugle à la naissance, elle avait traversé ses saisons sans les voir, mais tellement gourmande de la vie et de ses plaisirs. Sentir et ressentir, autant qu'il est possible. Goûter et toucher, plus, encore, encore plus. Et la musique. Les moments de sa vie, comme les Moments musicaux de Schubert : parfois désolés, souvent enjoués, forts, profonds et puissants. Riches.
Un rayon de soleil de fin d'après midi caresse le visage souriant de la vieille dame. Les frisottis gris s'agitent par intermittence. Le parfum pluriel de la soupe qui mijote dans les cuisines lui restera étranger ce soir.
Yvette s'est éteinte, comme on referme doucement un piano.
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