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Musique d’ambiance :
Earth – Left in the desert (HEX; of printing in the infernal method - 2005)
Earth – Mirage (HEX; of printing in the infernal method - 2005)
Earth – The bee made honey in the lion’s skull (The bees made honey in the lion’s skull - 2008)
Il venait d’émerger de la dune.
Depuis combien de temps était-il enfoui dessous ? Des semaines, des années ou des siècles ?
Il ne savait pas ou ne savait plus. Se retrouver à la surface de la grande dune était une sensation extraordinaire. Il se sentait libre et individuel, chauffé par le soleil qui scintillait sur sa coquille transparente. Alors qu’il se tenait en équilibre sur quelques autres grains de sable, le vent chaud du désert le fit glisser de quelques centimètres sur le côté. Heure après heure, il appréciait ce souffle qui, lentement, le faisait escalader le versant de la dune. Il arriverait probablement un jour en haut, après des milliers de micros-déplacements.
Parfois le vent le soulevait pour le reposer plus en avant et parfois le faisait dévaler un court instant la pente, dans une coulée de sable qui réduisait à néant les efforts des dernières heures de voyage.
Mais inlassablement, le vent soufflait. Et inlassablement, le grain de sable s’associait au ballet de tous ces congénères qui comme lui escaladaient l’immense dune orangée.
Les jours passaient ainsi, sous un soleil implacable. Puis les nuits, glaciales. Il était incapable de les compter. Sa progression continuait inexorablement.
Un jour, enfin, il arriva au sommet de la dune.
Durant un bref instant, il ressentit un sentiment d’omniscience. De son piédestal, il contempla à perte de vue, l’immensité du désert. Des dizaines et des dizaines de dunes, parées de centaines et de centaines de douces vaguelettes à leur surface, elles-mêmes composées de milliers et de milliers de minuscules grains de sables, semblables à lui-même. Tout semblait immobile et immuable depuis des siècles.
Mais aussi vite qu’il s’y était retrouvé, le vent le fit décoller de la crête. Il crut alors voler, virevolta puis s’échoua doucement.
Il était désormais de l’autre côté de la montagne de sable.
Un flot continu de granules ruisselait par-dessus lui, apporté par le vent qui, avec régularité, les poussaient tous en avant. Ainsi jour après jour, le grain de sable se retrouva enseveli, de nouveau prisonnier de la formidable masse de sable. Pour combien de temps ?
Las, ces considérations disparaissaient de son esprit à mesure qu’il sentait peser sur lui l’oppressante intrication de millions de grains de sable. Progressivement enfoui dans l’amas, comprimé au contact de ces semblables, il sentait la conscience collective de la dune prendre forme et subtilement s’imposer à lui. Par d’infinitésimaux mouvements et transferts de masses, il contribuait dorénavant à faire rouler le fond de la dune pour lui permettre de subir les assauts du vent.
Cela dura des années, peut-être des siècles.
À l’intérieur de la dune, le temps n’avait plus de prise. Tout était lent, imperceptible, peut-être même inexistant. Pourtant la conscience, l’esprit de la dune était bien en mouvement, évoluant sur un lit de sable encore plus profondément enfoui depuis des temps immémoriaux.
Au dehors, le vent continuait de façonner des rigoles de sable, de les faire avancer une à une le long du versant pour ensuite les arracher du sommet. C’est ainsi que la dune progressait, poussée par le chant du désert. Grains par grains. Chacun de ses infimes composants en découvrant peu à peu de nouveaux sur les grands versants.
Et c’est ce qui arriva au grain de sable. Il se retrouva à l’extérieur par une nuit fraiche après un temps non mesurable passé à l’intérieur.
Combien de fois avait-il vécu cette sensation de réveil au dehors ?
Combien de fois avait-il été ainsi arraché à la douce et lente puissance collective de la dune ?
Peu importe : Une nouvelle ascension débutait.
Un évènement allait toutefois perturber ce rituel millénaire.
Était-ce lors de cette ascension ou d’une autre ? Il ne savait pas. Tout s’était passé si soudainement.
Cette nuit-là, un habitant du désert marchait le long de la crête. Régulièrement, chacune de ses quatre pattes laissait une empreinte, déformant la surface patiemment sculptée par le vent. Chacun de ses pas dégageait une force équivalente au poids de l’animal, traduisant son léger trot. Et la force de cet impact repoussait les grains de sable vers l’extérieur, formant un cratère. Les plus lourds glissaient en un fluide visqueux le long d’un des deux versants de la dune, tandis que les plus légers étaient projetés en volutes d’airs dans le sillage du coyote. Certains, ni trop lourds, ni trop légers, restaient accrochés à ses pattes. Les uns coincés dans les griffes ou les interstices des coussinets, les autres accrochés aux poils de sa fourrure sombre.
Et c’est ainsi que le grain de sable se trouva emporté dans un nouveau voyage, définitivement orphelin de la conscience de la dune.
À présent, le temps s’écoulait en millisecondes, rythmé par la marche de l’animal. Les mouvements incessants et réguliers des pattes l’avaient coincé peu à peu au plus près de la peau du coyote, sous ses poils.
Quelques heures de vagabondage plus tard, l’animal avait quitté le désert de sable pour atteindre un massif plus rocailleux. Il rejoignait sa tanière située en hauteur sur les plateaux montagneux qui dominaient la vallée orange. Là, la chaleur du soleil n’était contrée que par le vent et l’ombre d’une éparse végétation.
Le grain de sable, enfoui comme tant d’autres sous la fourrure de l’animal, aurait pu y rester encore longtemps, l’accompagnant ainsi dans tous ses déplacements. Mais, poursuivant sa route vers son repaire, le coyote devait franchir un petit ruisseau qui coulait entre les cailloux de la montagne. L’eau infiltra alors les poils de ses pattes et y aggloméra toutes les poussières et corps étrangers en une fine pellicule.
Une fois revenu sur le sol sec, l’animal s’ébroua pour se sécher. Sous la brutalité du mouvement, les molécules d’eau se transformèrent en gouttes, emportant au passage toutes les impuretés qu’elles maintenaient collées aux poils. Et tout fut projeté au loin de l’animal, qui s’éloigna et disparut dans la nuit.
Le temps ralentit brusquement. Tout s’arrêta. Entouré de gouttes d’eau et collé à d’autres limons, le grain de sable s’était immobilisé dans un paysage minéral aux teintes grises et ocres. La nuit fraiche et l’air humide dégagé par le ruisseau voisin le laissèrent en place de cette façon pendant de longues heures.
Un autre jour se leva. Mais cette fois ci, le soleil ne se montra pas. De nombreux nuages empêchaient le grain de sable de sentir la chaleur. Cependant, progressivement, il séchait. L’humidité finissait par s’évaporer, le laissant seul et unique.
Les montagnes étaient frappées d’un vent différent de celui du désert de dunes. Plus froid, plus mordant. Et plus violent. Lorsqu’il arriva, descendant du ciel, il souffla toute sa force sur les rochers acérés. Des milliers d’atomes de pierre étaient projetés dans toutes les directions.
Encore une fois, tout alla très vite.
Le vent fit décoller le grain de sable du plateau dans un long sifflement puis, au droit de la falaise, l’emporta dans un courant ascendant, lui et des milliers d’autres poussières du désert. Chacune de ces particules avait une origine et un parcours différents, mais toutes, à cet instant, faisaient partie de la tempête qui se formait. Elles étaient emmenées à une altitude élevée dans les airs. Plus haut que la montagne. Le mouvement était si rapide, si imprévisible, que le grain de sable n’aurait eu aucune chance d’apercevoir sur l’horizon lointain, l’immense et placide erg dont il provenait.
Une sensation de chaos s’imposait à lui durant des jours. D’innombrables bourrasques le frappaient chaque seconde et l’emportaient toujours plus loin. Elles se disputaient les millions d’impuretés charriées par le souffle de la tempête.
Mais à mesure que la tempête avançait, sa force semblait diminuer. Sur son trajet, elle continuait à emporter des particules, mais de plus en plus légères. Et ses prisonniers les plus lourds, après avoir flirté avec les nuages, finissaient par redescendre. Les milliers de bourrasques composant ce déchainement s’épuisaient à transporter le grain de sable.
Touchant une première fois le sol, il fut à nouveau emporté quelques instants et s’échoua, enfin.
Puis le bruit et la fureur s’éloignèrent de lui et tout cessa.
Le temps s’écoulait à nouveau lentement. Il avait atterri sur une plage. Devant lui, s’étalant jusqu’à l’horizon : l’océan.
Un vent léger en provenait, formant de petites ondes à la surface de la houle. Comme les dunes de sables, les vagues se mouvaient, charriant des milliers et milliers de molécules d’eau dans une danse incessante et hypnotique.
Sur la plage, rien ne bougeait. Seul le bruit des vagues qui se fracassaient régulièrement sur les rochers rythmait le temps.
Toutefois le vent ne s’était jamais arrêté. Plus faible cette fois-ci. De temps en temps, il déplaçait le grain de sable puis le laissait à nouveau immobile durant des jours. Des mois. Ou des années peut-être.
Jours comme nuits, le chant des vagues retentissait, mû par une énergie inépuisable.
Par des déplacements erratiques et désordonnés, le grain de sable se rapprochait de l’océan. Peu à peu, l’humidité le liait avec d’autres éléments : Sable, sel, coquillages, poussières… aux reflets multicolores : argentés, blancs, noirs, beiges…
Il était désormais au plus près de l’eau, léché par le dernier souffle des vagues qui venaient mourir sur la plage. Sous la pression de l’océan, à chaque déferlante, il s’imbriquait, se frictionnait aux autres. Et à chaque fois que la vague se retirait, l’air se cherchait un chemin à travers la surface, la faisant gonfler.
Sous cette respiration permanente, il se sentait de moins en moins lui-même. D’infimes atomes semblaient s’échapper de son corps sous les agressions de l’océan.
Baigné dans l’humidité, il ressentait une nouvelle présence. À chaque ressac, un nouveau phénomène d’érosion le diluait toujours un peu plus. À mesure que les jours ou les semaines s’écoulaient, il pouvait se sentir à plusieurs endroits à la fois, comme faisant partie d’un environnement beaucoup plus vaste. Peu à peu, les parcelles de son être se dissipaient. De particule de silice, dure et ciselée, il était devenu particule arrondi, émoussé par le lessivage de la mer.
Et de plus en plus souvent, il décollait légèrement du sol pour se baigner dans l’écume. Et de plus en plus souvent, il se détachait de cette terre où il avait passé des années, des siècles, des millénaires d’immobilisme.
Il n’y avait dès lors plus de jours ni de nuits.
Seule la mer dialoguant avec la côte faisait le temps.
Bientôt, il ne ressentait même plus les vagues qui s’échouaient.
Il avait définitivement quitté son enveloppe terrestre pour flotter dans l’océan. Lentement bercé par l’infinie masse d’eau, il faisait désormais partie de la conscience de l’océan. Son esprit individuel avait disparu, délayé dans les mouvements de la houle qui, jour après jours, années après années, le laissèrent s’écouler au plus profond des abysses glaciales.
Là, où la lumière et le bruit n’existe plus.
Où plus rien n’existe.
Seule, l’éternité.