Résumé :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Genre : Réaliste
Attentes : Avis général et traque de fautes d'orthographe s'il en reste !
---
SANS VOIX
Lundi matin.
Cours avec les 3B. Aujourd’hui : versification. Au programme : quatrain et tercet, alexandrin et octosyllabe, rimes croisées et embrassées… Scène hors de propos : Maël envoie son stylo bleu à travers la salle ; Clément renvoie le stylo. Moi ? Je leur demande d’arrêter. Eux ? Ils continuent. C’est une affaire de vengeance : « Il me jette son stylo ! C’est pas moi qui a commencé ! ». De grands gestes ponctuent le discours de Clément, puis l’affaire reprend de plus belle. Léana est touchée par un des jets de projectile. L’incident devient un accident. Les histoires de rimes, de vers et de strophes, ça n’intéresse plus personne. Tous sont totalement captivés par ce stylo volant. Qui sera la prochaine victime du missile incongru ? Voilà la seule chose qui occupe dorénavant leur cervelle d’adolescents... Il faut encore jouer le tyran qui punit. Ou, fatigué, céder le pouvoir, renoncer à toute prétention de transmission au profit d’une gigantesque récréation. Pour un stupide stylo, aujourd’hui, le cours de français se résume à un missile terroriste.
Mardi.
Déjà fatigué. Avec les 3èmes, on passe à la réécriture. Brevet oblige. Consigne : remplacer « D’où viennent toutes les gouttes » par « Il se demandait d’où venaient… » en effectuant toutes les transformations nécessaires. Les élèves geignent : « Mais le brevet, c’est dans longtemps, ça sert à rien de faire ça ! Et puis, c’est facile, on sait l’faire… Ça s’rait mieux de faire de vrais cours, nan ? ». Sourire désarmé. Si encore ils avaient 5/5, je dis pas ! Mais ce n’est pas le cas ! Alors, encore trouver à redire ? Encore contester, toujours ? Bon. Je reprends le cours, malgré leur résistance. On va aussi revoir le discours direct et indirect. Mélissa m’interrompt encore : « M’sieur, on l’a déjà fait ! ». Trois minutes plus tard, la même voix : « Ah non mais là, M’sieur, je comprends rien à ce truc et cette leçon… C’est trop dur ! ». Je suis témoin d’une véritable scène de théâtre ! D’un sketch absurde joué par des acteurs splendides du tragique de l’élève moderne ! Je m’arme de patience…
Mercredi.
En 6ème, Louna et Julien participent, cela me fait plaisir. J’essaie d’interroger aussi les autres : compliqué à 8h de tous les réveiller. Soudain, l’improbable survient : Noah enlève une de ses chaussures ! En plein cours ! Gabriel fait pareil. Nathaniel s’écrie : « Mais qu’est-ce tu fous ?! T’es grave ! Pourquoi vous enlevez vos chaussures ? ». Noah s’explique d’un air sérieux : « Mon pied a chaud, je lui fais prendre l’air… ». Aurais-je pu un jour deviner que j’allais prononcer cette phrase au beau milieu de ma séquence sur la pièce de Molière Les Fourberies de Scapin : « Noah… Remets tes chaussures ! Qu’est-ce que tu fais ? On n’enlève pas ses chaussures, comme ça ! Enfin ! ». Jeanne s’empresse de me reprendre : « Sa chaussure, Monsieur ! Il a enlevé qu’une chaussure ! ». Ah ! Oui… Je suis d’abord fâché, mais je finis par moi-même rigoler quand Esteban déclare tout fier : « Les chaussures, c’est pas automatique, Monsieur ! ». Intervention éclair. Ah ! Ils sont forts quand même, ces gosses, pour fendre les cours à coup de blagues et de propos célestes !
Jeudi.
Je suis un perroquet. Un perroquet bien inutile posé derrière un bureau dans une salle de cours. Je viens, je piaille, je répète et m’en vais. Est-ce que mon petit spectacle sert à quelque chose ? Non. Les élèves, classe après classe, gesticulent et parlent, répondent et font du bruit et ne cessent de m’interrompre ! Je perds cent fois le fil de ce que je voulais dire ! Je répète. Je ne fais plus que cela… Je répète les figures de style : personnification, métaphore, hyperbole, anaphore. Je répète les temps : avait été est conjugué au plus-que-parfait, aurait au conditionnel présent. Je répète encore et encore : une phrase commence par une MAJUSCULE et se termine par une POINT. Sans point, pas de phrase ! Sans majuscule, pas de début de phrase ! Est-ce si difficile de mettre une majuscule et un point ? Est-ce si difficile de retenir une fois pour toute ça va au lieu de SA VA ? Je le dis cent fois mais ils ne le font toujours pas…
Vendredi.
Apothéose. Dernier jour. Plus d’espoir que le week-end. Impossible de faire quoi que ce soit. Ah ! Le vendredi, plus rien n’y fait : aucune magie du numérique, aucun support ludique ne fonctionne plus. Rien ne peut les détourner du week-end à venir. De 16h37. L’heure de la sonnerie fatidique et tant attendue. Pourtant, le vendredi aussi, il faut bien faire cours. Avec les 3èmes, aujourd’hui, c’est Eluard, « Liberté j’écris ton nom », c’est Desnos, « Ce cœur qui haïssait la guerre ». Mais peu importe. Qui écoutera ce qu’ont à dire ces hommes absurdes de silence et de mort ? Ils s’en fichent… Et ils pensent tout savoir mieux que moi ! Ils me disent comment faire mon cours ! Quand ont-ils passé le C.A.P.E.S déjà ? Jamais, mais ils ont la tête dure à quinze ans. Ça leur suffit pour être insolents. Il faut bien qu’ils s’en prennent à quelqu’un pour se venger d’être là. Et d’abord, leur prof d’avant était mieux. Mais de toute façon, le français ça sert à rien. Eux, ils préfèrent les maths. C’est plus utile, on peut devenir architecte ou ingénieur avec les maths. Ou bien ils n’aiment tout simplement rien. Et ça se saurait si le français on l’utilisait beaucoup dans la vie de tous les jours ! Je ne dis rien. Evidemment, cela me blesse. Je veux seulement leur montrer la beauté des mots, du français. Notre français. Nos auteurs. Notre culture. Mais une voix forte résonne : « Ils sont morts, on s’en fout de ce qu’ils ont écrit ! ». Et le poids de l’imposante valise du professeur amoureux du transmettre s’alourdit. Les épaules s’affaissent. Je baisse un peu les bras. Je ne sais plus quoi répondre. Ça me tient à cœur ! Merde ! Moi aussi, j’ai envie de dire merde ! Putain, mais c’est grossier, ils m’exaspèrent et m’apprennent la vulgarité. Ils me la transmettent. Et moi, qu’est-ce que je leur transmets ? Rien, apparemment. Debout toute la journée à s’époumoner, voilà la vérité ! Voilà à quoi je sers !
Toute l’année.
Partout, tout un tas de petites voix, à peine en tort, à peine murmurées, certaines graves, d’autres plus ténues, toutes bavassant. Et quelque part, oubliée, la voix du professeur voudrait exister. Elle n’y arrive pas, cette voix fatiguée, désespérée, ignorée. Elle tient bon jusqu’à la fin de l’année. Elle tient au milieu du bruit qui la domine et la nie. Au milieu du bavardage quotidien des autres voix qui parlent de tout et de rien. Qui ne réalisent pas l’horrible cacophonie qu’elles engendrent et dans laquelle elles noient la parole du professeur. Jusqu’à la fin de l’année. On tient.
Fin de l’année.
Et puis, après, quand on repense à tout ce qu’on a fait avec nos élèves, quand on se rappelle d’eux, d’Amélia la bavarde, de Julien l’attentif, de Noah qui secouait sa table trente-six fois par cours, de Sloane qui riait toujours, de Maël et Clément, des 6èmes et des 3èmes, de tous les élèves, on éprouve une petite fierté. On se souvient de certains cours qui n’avaient pas été si mal, d’une copie qui nous avait touchés, d’une remarque qui nous avait étonnés, d’un sourire, un matin, d’un élève, d’un merci anodin, d’une séance d’écriture réussie, d’un cours où l’on était parvenu à faire ce qu’on voulait… Et on se revoit chaque jour, tenant le coup, tenant malgré eux, tenant malgré nous, et réussissant finalement, héroïque, à leur transmettre quelque chose. Peut-être un peu de nous ? Peut-être un peu de notre passion et de notre intérêt pour eux ? Eux qui n’ont jamais su qu’ils étaient tout pour nous durant un an. Eux qu’on finira par oublier. Eux qui, peut-être, ne nous oublierons jamais…
Septembre.
Allez, allez ! C’est la rentrée : il ne faut rien lâcher !