Alice est une rêveuse, elle l'a toujours été. Alice est née d'un rêve, d'un espoir de changer le cours des choses, de réunir deux âmes un peu perdues, autrefois amoureuses, peut-être. Recoller les morceaux, recoudre les lambeaux d'un couple qui s'étiole. Il semblerait pourtant qu'on ne répare jamais un désir ébréché.
Au temps où d'autres geignent et réclament un amour maternel toujours plus fort, entourés de deux parents attentifs se souriant mutuellement au-dessus du berceau, Alice se construit seule, isolée dans ses pensées, solitaire parmi ses premières espérances. Elle sent son père disparaître peu à peu, bientôt il n'est plus qu'une image floue dans sa mémoire, un reste d'odeur muscée, une caresse frissonnante sur sa joue. Sa mère frémit, chancelle, et sombre peu à peu, mais continue à sourire, continue à sortir, sans jamais rien laisser paraître. Ce n'est que le soir qu'Alice la retrouve dans son trop grand lit, trop vide aussi, et vient sécher ses larmes amères de regret, de souhaits désenchantés. Ces uniques instants de complicité, s'évaporent avec le temps, s'effacent tandis que la figure maternelle s'estompe, s'éloigne, elle aussi.
Alice atteint finalement l'âge de raison, et malgré ses supplications enfiévrées, sa mère l'abandonne à l'école. Entourée de tous ces êtres criards, ses semblables dont elle se sent si éloignée, Alice se renferme dans ses songes. Ses maîtres la regardent de loin, les uns avec mépris, les autres n'y prêtent même pas attention. Certains sont intrigués par cette drôle de fillette toujours dans les étoiles, ils ignorent qu'ils ne la distinguent qu'à travers un voile brumeux, opaque, sa carapace qu'elle s'est elle-même façonnée au fil des ans.
Le primaire se déroule lentement, comme un long serpent sifflant silencieusement, apportant son lot de désillusions. Alice a échoué au terrible examen d'entrée dans la société, Alice a fait peur avec ses grands yeux rêveurs et est désormais plus seule que jamais. Les autres la traitent de tous les noms, elle devient sorcière, folle, pauvre objet martyr de ces cruels enfants assoiffés de souffrance et désireux de blesser. La loi du plus fort la réduit à une insignifiante poussière d'étoile, un petit morceau de rien qui subit sans jamais se rebeller.
Très tôt, Alice commence à peindre. Les rouges magenta, vermeille, carmin, se mêlent aux jaunes d'or, safran, ocre, sur ses palettes de plus en plus joyeuses. Mais toujours, le bleu vient obscurcir ces tableaux enchanteurs, comme une éclaboussure oubliée impossible à déloger, témoin d'une tristesse si bien dissimulée. Les pigments colorés se retrouvent sur les toiles blanches, c'est une explosion d'amour, de chaleur, de désir, ponctuée d'éclats de peine et d'incertitude. A coups de pinceaux, Alice remodèle le monde tel qu'elle le rêve, tel qu'il devrait être.
Enfin le collège se profile. Sa mère ne se doute pas de ce qu'Alice endure, elle s'illusionne sans doute sur sa propre vie, ses échecs cuisants et incessants. Le calvaire de sa fille ne s'arrête pourtant pas. C'est comme si l'envie de semer la douleur grandissait avec l'être humain. Les piques sont plus froides, plus acérées encore. La souffrance enserre le cœur de l'adolescente, le remplit peu à peu de noirceur, sans réussir à détruire cette foi inébranlable en l'humanité. Alice continue d'espérer, son fantasme la suit tous les jours comme son ombre, se retrouve dans ses toiles, au creux d'une volute, au sommet d'un point, à travers les couches de peinture de plus en plus fines, de plus en plus fragiles. Comme elle.
Les jours s'écoulent. Personne ne semble voir ses formes partir en fumée, personne ne semble entendre ses pleurs de plus en plus fréquents. Sa maladie la ronge pernicieusement, mais ne se dévoile que sous l'apparence d'une sauveuse. Alice se sent plus forte, elle domine le reste du monde dans son corps de glace, son frêle corps redevenu celui d'une enfant. Elle ne prête plus attention aux moqueries, aux coups portés, à son cœur qui continue de saigner. Elle contrôle tout, sa vie, ses peurs, ses émotions. Son obsession la dévore peu à peu, sournoisement, agissant dans l'ombre de ses os saillants. Alice se perd dans ses illusions, elle se leurre et s'égare dans son désir de maigreur.
Les mois s'égrènent. Alice danse sur le fil du danger, elle frôle la mort qui n'arrive pas à l'attraper. Vivre est devenu une utopie. La vie ne lui semble plus rien d'autre qu'une vague fumisterie. Alice respire à travers une pellicule voilée, ses yeux sont trop secs pour voir le monde bouger sans elle, ses pensées ne parviennent plus à traverser son cerveau embrumé. Alice n'a plus de forces pour tenir son pinceau, plus une once de rêve à dépeindre. Alice n'a même plus de larmes pour pleurer.
Elle marche, dans ce matin froid de décembre, sur le trottoir sali, usé, blanchi. Bancale, elle tremble et frissonne. Elle repense à ce doux temps de l'enfance, qu'elle voudrait tant rattraper, recommencer, indéfiniment. Où sont donc partis tous ses espoirs, tous ses rêves, tout ce qu'elle voulait construire, imaginer, créer ? Elle ne sait plus qui elle est, ni qui elle veut être.
Laissez-moi partir. Alice n'a plus rien, Alice s'est vidée, ses rêveries mêmes n'ont pas réussi à la sauver. Alice n'est plus présente que par son absence, écrasée, abattue, lassée d'avoir trop espéré. Elle qui voulait se battre et lutter contre les diktats de la société a été l'une des victimes de cette organisation mortelle, rassemblée en un monstre violent, mauvais, une machine indifférente qui l'a broyée jusqu'au dernier osselet. Le roseau à force de plier aura fini par se briser.
Mais il lui reste un dernier désir. Un dernier fantasme à assouvir.
Les voitures autour d'elle roulent si vite, emportant avec elles des morceaux de vie, des personnes heureuses ou malheureuses, aimées ou abandonnées, mais des êtres de chair et de sang qui respirent, mangent, dorment. Vivent. Elle les contemple de ses yeux autrefois songeurs, désormais ternes et noircis par les désillusions. Les voitures en passant effleurent la carcasse élimée de la jeune fille. C'est si léger, comme un battement d'aile, personne n'a le temps de s'en apercevoir. Un instant Alice est debout. La seconde qui suit, elle est une poupée de chiffon qui vole à travers la rue illuminée des dizaines de phares.
Laissez-moi partir.
*
L'homme en blouse observe avec un regard peiné la jeune femme en face de lui. Elle est immobile, les yeux fixés sur le mur qui lui fait face, immaculé, d'un blanc outrageux, presque douloureux. Elle n'a pas dit un mot depuis qu'il est entré dans cette chambre d'hôpital. Il soupire, désespérant d'obtenir le moindre signe de sa part. La médecine a encore un long chemin à faire avant de pouvoir sauver tous ces êtres de souffrance qu'il rencontre jour après jour, toutes ces vies balayées telles des poussières, tous les rêves brisés. Il referme le dossier posé sur ses genoux, et englobe de sa vision le lit sur lequel Alice repose. Ses bras inanimés. Ses jambes pétrifiées. Son corps squelettique git là, inerte. Figé dans la douleur. Il ne bougera plus jamais.
Je n'ai même pas réussi à mourir.