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La matinée est déjà bien avancée. Sa rêverie explose comme une bulle. En fait, il ne sait plus vraiment la raison pour laquelle il se tient debout dans ce centre-ville, parmi une masse informe d'hommes, d'enfants, de vieillards et de femmes. Un brouhaha parasite ses pensées, il lui est impossible s'attarder sur les détails de l'endroit : c'est un centre-ville, il y a beaucoup de monde et de bruit, il lui faut partir. Il n'y avait aucun doute pour lui, il lui faut se diriger vers un endroit différent. Oui, mais où ? Ce brave homme de la campagne est arrivé ici sans la moindre préparation. Il ignore la topographie de cette ville. La ville, il ignore à quoi ça ressemble. Il la concevait comme le Paris décrit par Hugo. Sa vision de la ville s'est aussi fondée sur des photographies vues rapidement dans les magazines. En somme, il n'a lui-même aucune expérience de ce qu'est une ville. Est-ce New York, Londres ou Paris ? Aucune, il est autre part, dans une autre ville. Alors que toutes ces images, ces pensées le faisaient s'abîmer dans une nouvelle rêverie, un battement d'aile l'en arracha. Ce battement, personne d'autre que lui s'en étonna. Ce faible bruit ne pouvait en rien dominer l'autre bruit émis par la ville, mais pourtant, il l'entendait ... il l'entendait très bien. Il décida que cet oiseau qui prenait son envol serait son guide. Après tout, cet être pouvait dominer les cieux. Il lui était donc davantage aisé de s'orienter. Il s'agissait d'un bel oiseau au plumage blanc et épais, ce qui faisait de lui une balise facile à suivre. Sa vitesse de vol n'était pas trop rapide, on aurait cru que ces deux-là avaient un accord tacite. Pourtant, il le savait bien, rien de tel n'exister ... ce n'était qu'un funeste hasard, rien de plus. Il n'attendait rien de l'oiseau, qui n'allait pas le mener vers un monde faits de merveilles et de bizarreries. Sa marche avait duré quelques minutes. Sa montre n'affichait pas encore midi.
L'oiseau se posa sur une grille en ferraille. Il détourna les yeux de la créature ailé. Son guide l'avait donc d'abord amené vers des quartiers clairement malfamés. Il se tenait devant une frontière invisible, il hésitait. Il sentait que le vice et la tromperie lui léchaient la joue, comme pour l'inviter à franchir cette ligne qui sépare le quartier sombre du reste de la ville. Il hésitait devant ce sinistre paysage : la lumière d'un soleil éclatant évitait de pénétrer dans cette zone. En effet, la clarté n'avait pas sa place. Il décida de ne pas s'y aventurer. C'est le genre d'endroit où un ami vous tuerait avec un stylo pour une somme dérisoire. Il orienta à nouveau son regard sur l'oiseau. Un moment d'incompréhension. Qu'attendait-il de ce guide improvisé ? A sa surprise il prit son envol. Cette fois-ci, le trajet fut plus long. Il dut aussi prendre de déjeuner entre-temps. L'oiseau se posa cette fois-ci sur le toit d'un magasin. Son regard se détacha à nouveau du volatile.
Il découvrit un grand quartier commercial. Il ne s'agissait pas d'une allée, mais d'un quartier entier. Cela dépassait son entendement. Il ne voyait plus de ligne à ne pas franchir, donc il s'engouffra dans les avenues ornées d'enseignes en tous genres. Alors qu'il déambulait sans savoir pourquoi, il dévisageait les vendeurs et les clients. Tous affichaient un grand sourire. Cela était apaisant, il se fondit dans la foule sans peine. Il avait dans sa poche toutes ses économies. Il a dû attendre de longues années pour se rendre ici. Il s'introduit dans un premier magasin. Le vendeur, un bonhomme à l'ossature lourde surplombée d'un visage parfaitement rond. Ce visage était notamment dominé par une moustache qui accentuait l'air joyeux de ce dernier. Cet homme lui présenta de nombreux objets. Il les acheta tous. En effet, ce vendeur avait éveillé en lui un besoin, un désir de posséder, un désir d'exister dans cette ville. Il sortit en laissant un quart de ses économies dans cette boutique. Ainsi passa une petite partie de l'après-midi. Il quitta un énième magasin et regarda sa montre on approchait la soirée, il fallait avancer. Il lança de multiples regards dans de nombreuses directions à la recherche de son guide. A sa surprise, ils se retrouvèrent. Il allait plus vite. Il ne devait pas le perdre, c'en devint un jeu. Il se hâta, l'oiseau allait vite, vraiment vite. Il allait sortir du quartier commercial, mais faut d'attention, il heurta violemment un colosse de deux mètres de haut. Il s'excusa et reprit sa course. A son grand désarroi, une main s'est abattue sur son épaule droite. Impossible de s'en défaire. Il négocia sa liberté au prix de tout ce qu'il a acquis cet après-midi. Le voilà sans le sou, ne possédant que du vent. L'oiseau était revenu à une vitesse raisonnable, il le suivait toujours en marchant. Le chemin était long, l'oiseau se posa sur une branche, il semblait fatigué. Pendant que son compagnon d'infortune récupérait, il s'installa sur un banc. Cet endroit n'était pas nouveau, il s'agissait du centre-ville. Il s'était vidé de sa foule habituelle, c'est étrange. Il pouvait désormais le contempler, mais il était déçu. Ce centre-ville n'était pas spécialement beau. Un peu plus loin, mais à une distance correcte, il percevait des appartements. Les habitants de ces derniers devaient être fortunés. Chaque fenêtre lui exposait la vie d'un habitant. Il avait l'impression de lire. à chaque fenêtre sa page et à chaque page son personnage. Chacun avait son rôle dans cette ville, ceux qui habitent dans ces logements y sont parfaitement intégrés. Toutefois, il savait bien qu'il n'y avait pas de place pour lui, il était étranger à cette ville. Il y songea encore une fois : que faisait-il ici ? Il n'eut pas le loisir d'étudier la question profondeur. L'oiseau reprit sa course. Le temps s'écoula rapidement.
Ce fut long, mais il arrivait maintenant dans une nouvelle zone qui compose cette ville. C'était un parc. Pourtant, c'était étrange. Ce parc représentait, à son échelle, la ville. Il y avait d'une part une nature riche et chaleureuse, puis d'autre part une nature décomposée, sombre. Il scruta l'horizon avec attention. La partie délabrée du parc menait au premier quartier que l'oiseau lui avait fait découvrir. Il refusait toujours de s'y risquer. Il se promenait dans la partie plus fournie du parc. Les plantes lui rappelaient d'une manière assez obscure les sourires du quartier commercial. Tous les visages qu'il y a vu étaient finalement des masques, derrière lesquels des individus cachaient leur nature putride. On ne l'y prendra plus, il ne cédera plus au désir artificiel comme il se dressera face la menace d'une brute. Le temps passait vite, beaucoup trop vite. Avant qu'il s'en rende compte, il était déjà tard. L'oiseau l'avait quitté et il ignorait où il se trouvait. Il quitta le parc par une sortie exiguë. Le temps s'écoulait toujours et il sombrait dans un dédale de rues. Il ne savait pas où il était dans la ville, et il ne savait pas pourquoi ses pas l'ont mené ici. La ville a englouti une nouvelle âme qui ne s'en échappera jamais.