Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Oussri le 22 Août 2017 à 12:41:14

Titre: Seule [Contenu explicite]
Posté par: Oussri le 22 Août 2017 à 12:41:14
Je ne suis jamais seule.
Et je le suis toujours.
Seule. Et vulnérable.

Les rayons du soleil filtrent à travers les lames de bois du volet. Ils caressent les murs jaunes de la chambre, soulignent les ombres de leurs reliefs irréguliers. Un grand lit dans un coin. Un lit de camp contre le mur, un peu plus loin.
Pas assez loin.

Le carrelage est froid malgré la chaleur étouffante qui règne. Quelques sons dehors : un chien qui aboie, quelques abeilles qui bourdonnent. Le bruit des conversations dans le jardin ne parvient pas jusqu’à cette chambre. Je m’assois sur le lit, ouvre un livre.
Personne ne viendra. Ce sont les vacances pour tout le monde.

J’entends une porte s’ouvrir dans la maison. Puis se fermer. Je ne fais aucun bruit. Je préfère me faire oublier avant qu’on ne pense à me demander de faire la vaisselle. Mais les pas se rapprochent et je commence à sentir un poids qui m’écrase peu à peu les entrailles.
Je n’ose plus respirer.

Je jette un œil à la fenêtre. Les pas sont trop proches, je n’ai pas le temps de l’ouvrir et de filer.
Mes muscles se crispent, je finis par remarquer que le livre se froisse entre mes mains, tordu comme le serpent qui s’enroule au creux de mon ventre. Je le glisse sous le lit, me couche subitement puis me tourne sur le côté, face au mur.

Je ne dois pas bouger. Je dors.
Il doit croire que je dors.

Les pas s’arrêtent devant la porte. Peut-être que je panique pour rien. Peut-être que j’ai peur pour rien. Il n’a pas recommencé depuis l’été dernier.
Peut-être est-ce juste ma mère. Ou mon père.
Oui. Ça doit être ça.

J’entends le grincement de la poignée qui s’affaisse. Je me retiens de trembler, d’esquisser le moindre geste. Mais mon cœur s’emballe dans un vacarme tonitruant. Il me bat les oreilles, la poitrine. J’étouffe. Je n’ai pas besoin de me retourner. Je sais que c’est lui.
La porte se referme dans un souffle feutré. Il ne tourne même pas la clef. A quoi bon ?
Personne ne viendra.

Je vois son ombre sur le mur. Elle est grande, tellement grande. Elle va m’avaler, me faire disparaître. Mais elle rétrécit peu à peu tandis que ses pas se rapprochent. Encore.

Le matelas s’affaisse derrière moi. Je sens sa chaleur dans mon dos. Je sens son odeur qui me recouvre pour m’étrangler un peu plus. Je crois qu’il me regarde.

Peut-être qu’il hésite.
Peut-être qu’il culpabilise.
Peut-être qu’il a honte.

Regarde-t-il mes épaules basses, mon dos tremblant, mes jambes repliées, ultime, vaine protection ? Apprécie-t-il le spectacle de ma vulnérabilité, de mon impuissance, de ma peur ? Savoure-t-il ce moment comme il savoure le reste ?

Une caresse. Un effleurement. Une brûlure.

Je me plie davantage dans un soubresaut douloureux, terrifiée par l’inéluctable. Je le sens presque sourire. Sa main continue son chemin, me marque la chair et l’esprit, trace invisible de son passage malsain.

Et je tremble. Je tremble d’avoir peur, je tremble de ne pouvoir bouger, je tremble de ne savoir quoi faire.

Sa main est entre mes jambes. Alors je les serre l’une contre l’autre. Je veux lui faire mal. Je veux lui briser les os. Détruire cette part de lui qui m’a causé tant de souffrance et de haine. Mais il appuie sur mon intimité. Il l’écrase sous ses doigts. Plus je serre, plus il appuie.
Et j’ai mal, j’ai tellement mal. Mais je ne lâche pas. Parce que je préfère souffrir que de le laisser faire. Parce que je ne peux plus l’accepter. Je ne peux plus le laisser gagner. Pas encore.

Il est en colère. Je le sens à sa violence, à sa volonté de me blesser. Je l’entends dans son souffle de buffle qui étouffe mon oreille.

Il essaie de me retourner, il tire sur ma cuisse pour que j’écarte les jambes. Il plonge son visage dans mes cheveux. Il m’insulte, il me grogne des menaces, me crache ses injures dans le cou.
Le calme dont il faisait preuve plus tôt n’est plus. Il vomit sa haine sur ma joue, serre mon corps sans vie contre lui, l’écrase. Mais je ne lâche pas. Parce que j’en ai assez de subir. J’en ai assez.

Il s’agenouille sur le lit, saisit mes poignets. Il les serre, il les tord. Il me regarde souffrir. Il veut me voir plier. Mais je ne lâche pas. Alors il me bouscule, me secoue. Mais je ne lâche pas. Une rage gonfle dans ma poitrine, poussée par la peur qui lui cède peu à peu la place.
Je le repousse. Mais il est beaucoup plus fort que moi.

Il écrase ma main contre le crépit du mur. Je ne peux pas me retenir, le gémissement de douleur s’échappe de mes lèvres en une plainte suppliante. Je vois qu’il jubile. Je le sens dans sa force renouvelée, je le sens contre ma jambe. Il gagne. Et je ne peux pas me défendre.
Personne ne viendra.

Je suis seule. Seule face à sa monstruosité, seule face à sa cruauté, seule face à sa perversité. Le monde m’a abandonnée. Il m’a mise à l’épreuve. Et j’ai échoué. Je suis faible. Faible et lâche.

Mais il y a un bruit. Son nom. Quelqu’un l’appelle.
Alors il me regarde. Et ça me transperce.
C’est une promesse. C’est loin d’être fini.

Il a quitté la chambre. Le soleil caresse toujours le mur. La chambre est exactement la même. Mais c’est le plafond que je regarde.
J’ai mal.

Ma main posée sur ma poitrine est recroquevillée comme un animal blessé. C’est un bout de corps tordu et bouillonnant. Je n’arrive pas à la bouger pour le moment. Demain, quelques bleus auront éclos sur mes bras. Mais je les cacherai. Par honte, par peur.

Mes cheveux s’étalent comme une mare de boue sur mon oreiller. Ils sont noyés dans ma sueur. Et dans mes larmes silencieuses.
J’ai mal. Mon esprit s’est ramassé au fond de ma poitrine, loin.
Il est marqué, blessé, mutilé. C’est une plaie purulente, vive, sans cicatrice.
Il saigne. Il pleure.
Personne n’est venu.

Je suis seule.

Je revois son ombre sur le mur. Je la sens m’englober, m’écraser, me couper du monde. Elle m’envahit le corps, se place comme une boule de désespoir et de peur à la place de mon cœur.
Personne ne viendra jamais.

Je suis seule.

Il est marqué sur ma peau, gravé dans ma chair. Il est en moi.
Je suis seule. Avec lui.
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Milora le 22 Août 2017 à 13:59:59
Citer
Quelques sons dehors : un chien qui aboie, quelques abeilles qui bourdonnent.
quelques x2

Brrrr, il est glaçant, ce texte ! Je ne peux pas dire que je l'ai aimé, parce que bon, c'est pas trop le mot de plus adéquat pour ce thème, mais il est bien réussi. Il n'en fait pas trop, il laisse assez de place à l'horreur de la narratrice dans ses silences. Il met mal à l'aise.
Bravo !
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: elodie janssens le 22 Août 2017 à 14:29:07
Cette histoire ma glace le sang.

Je ne peux pas dire que j'ai aimé, mais qu'est-ce que c'est fort !
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Manmus le 22 Août 2017 à 14:48:23
Dayum ! C'est sombre... On ressent l'impuissance de cette femme avec elle. Le plus affreux, c'est qu'elle persiste, encore, et encore ! Alors on se dit qu'elle va l'éclater, cet enfoiré !... Et en fait non... Elle abandonne. On abandonne avec elle tout espoir. C'est affreux.
Effectivement c'est pas le genre de texte que l'on "aime", mais c'est un super texte, efficace en le sens où il réussit à faire passer ce qu'il veut  ;)
Titre: Re : Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Milora le 22 Août 2017 à 14:56:16
On ressent l'impuissance de cette femme avec elle.
Ah, pour moi, c'était une adolescente !
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Manmus le 22 Août 2017 à 15:12:03
Citer
Ah, pour moi, c'était une adolescente !

Ça me paraît évident aussi... Mais elle n'en reste pas moins femme, selon moi.
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Sophie131 le 22 Août 2017 à 17:54:00
Comme les autres... je ne peux pas dire que j'ai aimé parce que le thème, mais ça m'a marquée, ça c'est sûr
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Oussri le 23 Août 2017 à 10:23:04
Bonjour à tous,

Je vous remercie pour vos retours. Cela faisait un long moment que je n'avais rien posté, je ne savais pas comment allait être accueillie cette nouvelle un peu... Troublante.

En tout cas, je suis contente d'avoir le résultat escompté.

Et en effet, c'est bien une adolescente. Mais quand on a subi ce genre de choses, on n'est plus vraiment ni une enfant ni une ado.
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: kokox le 23 Août 2017 à 12:22:40
Salut Oussri,

Sobriété + efficacité + puissance = bon texte ! :)
Cependant, pour moi ce n'est pas une nouvelle, mais plutôt l'entame d'un polar noir à la Dennis Lehane, le magistral auteur, entre autre, de "Mystic River". Si tu l'as pas lu, je t'en prie lis-le, il pourra t'inspirer fortement pour une éventuelle suite à ton redoutable sujet.

Bien à toi !

PS : Le film de Clint Eastwood, adapté du livre, est également saturé d'émotions !
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Dae le 23 Août 2017 à 20:47:54
Sombre, efficace et prenant.
Très réaliste aussi, dérangeant pour cette raison sans doute.
Je suis d'accord avec kokox, ce texte semble appeler à beaucoup plus.
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Rémi le 23 Août 2017 à 22:40:10
Très bien écrit, et glaçant, terrifiant.
Le rythme des phrases ajoute à la suffocation. Pas une seule longue phrase pour respirer...
Très efficace.
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Ryhann le 23 Août 2017 à 23:25:31
Bonsoir Oussri.

J'ai retenu mon souffle pendant ma lecture. Les émotions que tu arrives à transmettre font de ton texte un brutal et violent coup au cœur, et j'en suis encore toute remuée.

Saisissant, efficace, douloureux. On se sent abandonné avec ta protagoniste, piégé, dépossédé.

Un sujet très dur, qui selon moi a été abordé sans prétention, mais avec succès et l'unique préoccupation de toucher le lecteur ; tu as gagné mon admiration.

Au plaisir de te lire de nouveau,
Ryhann.
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Oussri le 24 Août 2017 à 16:59:42
Salut à tous,

J'ai justement un manuscrit en cours sur le sujet mais il est tourné comme un roman épistolaire.

Merci de la sincérité de vos commentaires. C'est un sujet qui m'importe beaucoup, j'ai déjà écrit à ce propos, comme dans J'ai décidé de ne plus me taire. Disons que c'est une sorte de défi que je me lance de rendre ce sujet moins tabou, de libérer les victimes du silence dans lequel elles sont souvent enfermées et de ce secret dont elles ont honte alors qu'elles ne devraient pas.

Je lancerai le roman dans la partie textes longs quand j'aurai davantage avancé sur le projet, d'autant plus que je n'ai pas encore de préface.

Au plaisir de vous lire !
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Chouc le 24 Août 2017 à 17:05:58
Bon,

Je l'ai lu au moment de sa mise en ligne, ce texte, ainsi que tous les commentaires qui ont suivi, mais ça n'est pas évident à commenter.
Le rythme saccadé des phrases courtes nous transporte dans la pesanteur de cette petite pièce, l'angoisse est palpable et le renoncement, une blessure vive. Efficace et saisissant.

Au plaisir de te lire à nouveau.
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Oussri le 25 Août 2017 à 09:57:01
Salut Choucroute !

Contente que tu sois revenu pour poster un commentaire.
Merci pour le retour. Je sais que ce n'est pas un texte forcément agréable à lire mais je trouve important de rendre leur réalité à ces monstruosités pour pouvoir en parler sans tabou. Le but était de marquer, si c'est réussi, tant mieux.

Au plaisir de te lire.
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Chouc le 25 Août 2017 à 10:35:52
Salut Oussri,

Je sais que c'est pas facile à traiter comme thème, je m'y suis un peu frottée aussi. J'ai malgré tout la curieuse impression, en ayant eu à te commenter, que c'est plus facile à écrire qu'à lire.

Au plaisir de te lire à nouveau  :)
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Edma le 25 Août 2017 à 10:47:24
Salut Oussri !

Ca m'a fait tellement plaisir de lire un texte venant de toi.
Et comme d'habitude je n'ai pas été déçue.
C'est tellement...sombre. Je sais que cet adjectif a été employé plus haut par d'autres mais je trouve que c'est celui qui correspond le mieux à ce que tu nous livres.
Pourtant, tu réussis à y insérer de la poésie. Et c'est ça qui est beau.
Franchement, bravo !
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Oussri le 25 Août 2017 à 20:31:32
Choucroute : Plus facile à écrire, je ne suis pas forcément d'accord. Quand on le sort de ses tripes, qu'on couche tant de souffrances et d'horreur sur le papier, quand on s'y implique vraiment jusqu'à être son personnage... Je dirais que c'est plus facile d'écrire ce qu'on connaît. Après la lecture, c'est davantage parce que les gens ne s'attendent pas à la violence du texte que c'est difficile à lire. Enfin, je pense.

Edma : Hiiii ! Salut Edma ! Moi aussi ça me fait plaisir d'être de retour et d'avoir un commentaire de ta part !
Je pense que le terme "sombre" va à la plupart de mes textes, malheureusement peut-être. Oui, c'est dur, c'est monstrueux, et c'est le but.
Merci pour tes retours !
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Chouc le 25 Août 2017 à 20:34:52
C'est un ressenti pour avoir été des deux côtés du stylo, chaque expérience de lecture et d'écriture est différente.
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Oussri le 27 Août 2017 à 22:55:39
Cela doit aussi dépendre de l'expérience que l'on a de ce qu'on écrit. Pour ma part, plus je m'implique dans un texte, plus j'y mets de mon expérience, de ma vie, de mon être, plus il me fait mal de l'écrire, parce que c'est dur d'écrire la vérité, surtout quand elle est laide.

Mais je comprends ce que tu veux dire.

J'espère avoir le temps de te lire bientôt !
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Chouc le 27 Août 2017 à 23:05:00
Je suis entièrement d'accord, plus on met de soi et plus c'est douloureux à extraire, mais plus c'est libérateur également. Je sais que personnellement, retranscrire certaines expériences "malheureuses" s'est avéré, au bout du compte, moins pénible pour moi en tant qu'auteure que pour les autres en tant que lecteurs. En tout cas, c'est l'impression que j'en ai eu, parce que l'exercice m'a permis d'exorciser une partie du vécu et j'en ai retiré un bénéfice notable.
Le lecteur, lui, se confronte à son impuissance de lecteur et ne peut que s'identifier (ou pas) et faire preuve d'empathie (ou pas), mais il partage à ce moment-là le souvenir d'une souffrance vivace, alors que pour l'auteur, lorsqu'il en arrive à rédiger son vécu, c'est que la douleur est déjà atténuée (au moins partiellement.)

Enfin bon, c'est toujours une question de contexte, de perception, d'appréciation, et de gens avant tout. ;)
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Oussri le 27 Août 2017 à 23:19:36
Je comprends mieux ton point de vue ! Et en effet, je suis d'accord sur ce point : c'est libérateur de coucher ses souffrances sur le papier, même si c'est douloureux sur l'instant. Et pour le lecteur, témoin impuissant, ça peut effectivement être difficile à lire, d'autant plus quand c'est une affreuse réalité qui est décrite.

Je suis bien contente d'en avoir discuté avec toi, je vois bien mieux ce que tu voulais dire ! :)
Titre: Re : Seule [Contenu explicite]
Posté par: Chouc le 27 Août 2017 à 23:23:36
J'avais manqué de clarté dans mes premières interventions, je suis contente aussi d'être repassée.  ;)