Il s'appelait carcasse
Cerné de toutes parts, l'animal est enfin pris.
Résonne l'hallali en lisière du bourg, là où les hommes s'en vont toujours à reculons, tête basse.
Bien que matin, le ciel est cabossé d'anthracite. Il pleut à verse. À forte oblique. Des gouttes d'acier comme des aiguilles.
Le vent à l'haleine aiguë s'est aussi invité à la fête. Il tabasse sur l'éminence les peupliers, dépouille les ramages, envole en brusques cortèges des milliers de feuilles à long pétiole.
Plus bas entre les travées, voilà qu'il s'engouffre en danses frénétiques et tintamarres. L'un après l'autre, les pots éclatent, se brisent. Tandis que les hellébores courent au cul des cyclamens, papillonnent, se dispersent vers la nue.
Adieu fleurs de mémoire, roses qui tombent.
Adieu pain blanc et oignons frits.
Adieu caresses et poings fermés.
Ne reste au sol que terre honnie.
Oui, c'est vraiment un temps de chien qui te salue.
Ironie des saints nuages qui finissent de te diluer, toi qui détestais la pluie, te cachais du soleil, pour mieux te perdre dans les brumes.
Les mains entrecroisées, tu observes tout cela d'un œil ébaubi. Autour de toi, la multiple réalité s'efface dans l'air vide. Tu regardes sans les voir de vagues scarabées qui serpentent dans la glèbe. Ta vue bégaie encore un peu par delà les couleurs, les reliefs, les troubles parallaxes.
Seulement tu ne peux plus bouger, car tes mains sont glacées.
Ah, cela te la coupe, hein ?
On t'a connu plus fier, triste animal.
Devant tes pieds en éventail l'eau et la terre copulent aux yeux de tous pour procréer la boue qui rigole. De souvenir d'encrêpé, on n'a jamais vu de la boue rigoler autant.
Tu te demandes si tu es encore quelqu'un, ou quelque chose.
Mais tu ne peux te raccrocher à rien puisque tu as tout appris en diagonale. Lassé que tu étais, imbu que tu étais, inconséquent que tu étais. Braillard que tu étais sans jamais te donner la peine d'ouvrir un livre d'histoire, de poésie, de botanique.
Voilà, tu as tout gagné. Tu es à présent au pinacle de ton impuissance.
Aussi, tu repenses tardivement aux nostalgies diluviennes. Aux vastes terrasses de la maison qui ne fut jamais bâtie. Aux vignes ocres qui ne furent pas plantées. À cette coccinelle aristocrate que tu broyas un jour sur ta cuisse d'enfant querelleur. Au chagrin de Pierrot retrouvé pendu et que tu n'as pas su consoler. À cette main diaphane qui s'ouvrait, qui t'aimait, sur laquelle tu n'as jamais osé refermer la tienne. À tout ce qui n'a jamais existé par ta faute, ni en bien ni en mal.
De tout cela tu te nourris à présent, puisque c'est là qu’œuvrait toujours ton entêtante façon d'être : une simple possibilité face à des renoncements infinis.
Mais voici que peu à peu ton nom s'égare dans l'unité secrète.
Ne cherche pas. Tu n'es déjà plus personne. Tout est à recommencer.
Peu nombreux, ils sont venus malgré tout se recueillir sur ta carcasse, et tu te demandes bien pourquoi. Tu les regardes en silence, l'un après l'autre, dans le blanc des yeux. Tu sais dorénavant ce qu'ils pensaient de toi. Tu les maudis encore un peu. Tu aimerais bien en insulter quelques uns, les accuser de tous tes maux, mais ta bouche est glacée.
Dessous leur parapluie, ils jettent sur ton caveau quelques sournoises fleurs impudiques. Ils ont fait l'effort de se vêtir de noir, de braver l'averse. Mais cependant, ami, reste bien de marbre. Sache quls sont venus pour toi, bien moins que pour eux. Ils sont juste venus pour ouvrir le paquet cadeau de ta mort où ils puisent l'illusion qu'ils sont immortels.
Dès demain, ils t'auront oublié.
Après demain ce sera eux.
Ici ou ailleurs, comme toi, bras en croix, tête vide, ils seront de retour chaque fois jusqu'à tarir l'être balbutiant qu'ils étaient, afin que, de pure vie, ils puissent gagner le sens de leurs naissances répétées. Dix mille fois ils tomberont dans le trou, dix mille fois ils se diront « Mince ! », avant de comprendre qu'ils peuvent le contourner.
Mais voici que la pluie s'arrête, que les vents s'apaisent, qu'au ciel les oiseaux reviennent, célestes, domestiques, sauvages, de toute plume.
Bête sauvage de la vie, tu n'es plus vivant, triste animal.
Ta bave d'escargot doucement est en train de s'effacer.
Qu'importe ! Des monceaux avant toi sont repartis sans tracer le moindre sillon, sans rien comprendre de leur énième destinée.
Quoi qu'il arrive, la Terre continuera de tourner. L'univers tiendra bon, il est ainsi fait.
Quant à moi, aigre ami, mauvais juge, je referme mon parapluie et je rentre chez moi.
Par les rues détrempées je déambule, mine basse, le pas lourd, comme on se fabrique une compassion passagère pour rejoindre l'humble cimetière d'un bourg inconnu.
Demain, je me le prédis, je ferai, et trop tard, par lassitude et par ennui, ce que je n'ai pas voulu faire de bon cœur en ce jour. Je mangerai du bout des lèvres. Je me laverai la couenne en automate. Assis devant ma page blanche qui hante ma table depuis trois mois, les mots me viendront de plus en plus difficilement. Mes envies de placarder ma morne vie sur papier seront de plus en plus étouffantes.
Il me reste peu de temps, je le sais. Ton avion est dans les airs. Le mien, déjà sur la piste.
Alors peut-être qu'en attendant mon décollage, je chercherai. Je chercherai ce mot qui saura accueillir ce que j'ai cru voir aujourd'hui, ce dont je parle, et que tu savais sans doute.
Ce mot, pour l'heure, je l’ai sur le bout de la langue. Il est là, il se vautre dans ma bouche, je le goûte, il est âpre, et faute de mieux, je ne puis le nommer que Nadine.
J’aimerais te faire goûter ce mot, mon ami, t’en faire passer la sensation, comme ça, sans jamais le prononcer, sans jamais t’en dire plus, te le faire croire absent, enterré, et, t’embrassant soudain, t’en faire sentir toute la violence.
Si seulement tu avais vu Nadine, et senti ses lèvres sur ta langue, tu comprendrais.