L’aquarium
Ma Méditerranée à moi, c’est presqu’un mètre cube de flotte salée. Au sixième étage, ça fait des poissons bien élevés. La vieille est commune et la girelle aussi. Objectivement, elles ont de sales gueules, mais des couleurs à faire rêver les aquarellistes. Faudra que je m’y remette, à la peinture. Ce matin, dès le réveil, j’ai pensé à de merveilleuses couleurs. Ma façon d’oublier la grisaille, c’est de piocher dans ma boîte à bonbons. Je suçote lentement, bercé par le ronron de la pompe, je regarde les bulles qui n’ont pour but que la surface mouvante, rêve d’écume, rêve inutile dans ce vase clos. J’aime la couche sucrée qui fond lentement avant de libérer son contenu.
La girelle commune est toute petite, agressive et pourtant charmante et rigolote. À bien la regarder, les regarder, car elles vivent en groupe, elles me font penser à toi. Oui, je sais, c’est con. Mais si je te comparais à la vieille, tu m’en voudrais sûrement encore plus. À chaque fois que je te comparais à mes poissons, tu me prenais pour une tanche. Évidemment. Et pourtant, brillante comme une daurade tu m’aurais emmené bien plus loin.
Le premier bonbon était acide. J’en ris encore. Pour changer de l’aquarium, je jette un œil à la fenêtre. Autre paroi qui donne sur le vide, sur le sauvage, sur l’inconnu changeant et pourtant toujours identique. Pas de bar, mais des barres. Mon horizon à moi. L’esthète y chanterait la verticalité dynamique, les différents plans qui se succèdent devant les lignes sombres de nuages… Je ne suis plus artiste. Plus tellement. Je gobe un nouveau bonbon. Vert, celui-là. Je ne l’ai pas vraiment goûté, le plaisir viendra plus tard. En bas de la tour d’en face, la brioche dort et à côté, la frite a doré. Noms stupides pour de la bouffe industrielle refourguée aux crevards. Je voudrais un mérou, une murène, un congre… Trop gros tout ça. J’ai quand même un sanglier, jaune brillant. Rigolez pas, c’est vrai. Sa bouche en forme de groin m’a toujours fait marrer, et puis son gros œil tout rond. Tiens, un jaune brillant… Je me l’envoie aussi. Ça pique un peu au début, les jaunes brillants, mais c’est tout un programme ceux-là. J’en n’ai presque plus dans ma petite boîte à bonbons.
Au fond, à moitié enfoui dans les graviers, j’ai mis un coffre. Un coffre au trésor. Vide. Le cliché de base, oui. Je ne recule devant rien, vaut mieux se foutre de soi tout seul, comme un grand. Tant que je me charge, les autres n’auront pas de prise. Alors j’y vais à fond, je me charge, oui. Et j’ai calé un scaphandrier aussi, parfaitement ! Branché sur le bulleur, il se couvre de verdure tout doucement, si je n’y prends pas garde. Verdure et algues mouvantes, mes sujets d’observation. Il est trop tôt pour prendre un vert. Un verre ? Non, trop tôt aussi. Si tu apparaissais maintenant, j’aurais l’air malin avec mes pilules et ma binouze. La pluie s’approche. Je la vois s’approcher, mon aquarium d’appartement est à l’abri du crachin. Les crachats du ciel s’écrasent sur mes vitres sales. Et si je pleurais ? J’hésite. Tu me dirais que je suis absurde avec ce genre de questions, et tu aurais raison. Subordonner le sentiment à la logique, c’est aussi ridicule que de subordonner la politique à l’économie. Ça, on le fait tous les jours. Fut un temps, ça me révoltait. Aujourd’hui, j’ai baissé les bras. Je n’y crois plus, aux lendemains qui chantent. Je ne crois plus aux lendemains, du tout.
Allez, avant de manger, je m’envoie un petit bleu. Ils tapent forts ceux-là. Je ne m’éloigne pas du canapé, on ne sait jamais. La pluie redouble. Les fous de Dieu s’envoient en l’air, ça éclabousse partout. Des explosions, du tonnerre, du grand n’importe quoi. Rire. Rire à nouveau. Au moins essayer, un peu. Peut-être en regardant mon petit dernier ? Il a un nom bien débile, celui-là, jugez plutôt : porte-écuelle à petite tête. Et il n’a pas que le nom, on dirait un têtard rose, avec la tronche écrasée. Je le fixe, un long moment. Rien. Les petits bleus font pas rigoler. Ou alors, c’est toi. Je veux dire, penser à toi. La dernière fois que l’on s’est vus, tu m’as recadré, comme tu dis. En clair, tu m’as expliqué des choses que je savais déjà, sur moi. Pas que ça me gêne de réentendre la liste de mes défauts, de mes tares, de mes tics et manies débiles. Ça, ça me ferait presque marrer. Non, le problème, c’est que toi, ça ne t’amuse plus.
La pluie redouble. Il fait sombre comme dans les soirées grises où tu n’es plus là. La souffrance grimpe d’un cran supplémentaire, du coup. Le ciel anthracite me fait penser à la pilule d’avant la nuit. Celle qui met fin à ma douleur. Mais ce n’est pas l’heure. J’ouvre la fenêtre, les gouttes me frappent le visage. Pas assez. Le vent est mal orienté. J’ouvre le couvercle de l’aquarium, le pose sur la table. Vu de dessus, mes copains sont tout fuselés. Je voudrais qu’ils me regardent, qu’ils essayent de communiquer. La girelle-paon me jette un œil. Je veux y croire. J’approche un tabouret. De là-haut, on voit mieux ce minuscule univers. Pas de questions philosophiques, pas de morale, pas de politique, à peine un peu de biologie. Je plonge la tête dans l’eau tiède. Et j’ouvre les yeux. La vieille est complètement flippée, elle tourne en rond à toute vitesse et me chatouille le menton au passage.
Mon t-shirt est trempé. J’ai le goût des larmes dans la bouche. Le sel. NaCl. Une molécule de base. J’aime ça. En séchant, ça fait des auréoles sur le tissu. Je pourrais presque en rire. J’aimerais bien. J’aimerais bien ? En tout cas, quelques millions d’atomes joliment agencés et ça pique les yeux et la langue. Ça, ça ne changera pas. Le duo imperturbable, qui se dissout et recristallise à l’envie. J’ai envie de me recristalliser. Avec toi. Pourquoi est-ce que tu te dissous d’entre mes bras, à chaque fois ?
Cette fois, je vais prendre le gris. Non. Oui. Je ne sais plus. Par la fenêtre, des bourrasques continuent de ruiner ma moquette, comme à chaque fois. Je tire sur mes cheveux. Pas trop fort, au début. Juste pour sentir que mon crâne est bien là-dessous. Là-dessous, oui, mais pas bien. Une douleur peut en cacher une autre, je tire plus fort. Mes larmes jaillissent enfin, noyées dans l’incertitude de gicler de mon cœur ou de mes nerfs. Le scaphandrier me regarde, en bullant. J’avale la pilule grise.
La sonnette est lointaine. Elle rebondit dans ma tête, à grands coups de couleurs. La sonnette devrait être stridente, elle est cotonneuse, un duvet qui entre dans mes oreilles et me remplit la bouche. Ré – La. Quinte majeur. Elle peut prendre toutes le teintes qu’elle veut, je suis dans un autre monde. J’ai avalé mon kaléidoscope, je suis sourd à la raison, aux envies, à la morale, aux sentiments, à l’humanité entière. Tinte, gentille sonnette, je suis un poisson caché dans les algues gluantes de mon oubli. Ouvrir, c’est s’ouvrir. Recommencer, c’est la promesse de me dissoudre demain. Tinte, gentille sonnette, je ne suis là pour personne.