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« Madame Soir-au-Matin, êtes-vous là ? », se dit Madame Soir-au-Matin. « Où es-tu, je t’ai perdue, parmi les coussins, tu étais assise ». « Tu te terrais dans les couffins, ensevelie sous les draps, nageant dans le sofa bariolé à fuir ta silhouette… Madame Soir-au-Matin, tu dois te lever ! Ca ne sert plus à rien de te calfeutrer, il faut affronter ta destinée. Enfile cette robe qu’on en finisse. Tu vois, tu n’as pas perdu tout sens commun ! Tu es bien les deux pieds dans le plat de la réalité, la cervelle passée au peigne fin ; Madame Soir-au-Matin, affronte-toi ».
Le lit se redresse sur son séant. Bien campé sur ses pieds en bois arrières ; sauf que l’oreiller, les couettes, le drap de lit valsent vers le sol. Ne reste que l’armature : le lit a la même posture incongrue qu’un cheval qui se serait assis sur ses pattes arrière. Du moins c’est ce que Madame Soir-au-Matin croit voir. « Voilà, c’était pas compliqué, maintenant y a plus qu’à t’habiller », dit-elle en regardant le lit renversé. Elle ouvre la garde-robe, en ausculte l’intérieur d’un oeil circonspect — tant de choses à mettre pour un si grand évènement ! Elle doit être noble et austère, aux couleurs assorties et mystérieuses, inspirer le respect qu’on doit habituellement aux hauts personnages de son temps. Elle sort quelques tenues, se pavane autour du lit cassé sur le mur. Adossé déglingué ainsi, son armature en bois ouverte aux quatre vents, il évoque un monstre vide à l’ossature défaite, gueule béant de tout son être, attendant de revêtir sa chair grâce aux tissus et volants que sa maitresse, Madame Soir-au-Matin, s’apprête à lui enfiler. « Maintenant que tu es dévêtu de tes draps, le lit, je vais pouvoir t’enfiler une belle tenue, et tu seras paré à errer en société avec la dignité d’un haut fonctionnaire ». Une gaieté soudaine s’empare de sa silhouette et lui vrille chaque courbe, chaque forme, qui tressaute de joie en tournoyant dans le brouhaha de couvertures et d’oreillers. « Ca va être grandiose ! Depuis le temps que j’attends ça ».
Madame Soir-au-Matin s’empare d’une robe dite volante ; une robe si ample que la moindre fébrilité s’en trouve perdue parmi les mouvements de tissus. Le dos plissé maintient la cambrure mais à l’intérieur, on se sent voltiger. Des plis verticaux partent des épaules, déboulent en cascades le long des bras et s’enroulent autour des poignets. Les fronces de la robe vague tournoient à ses pieds, autour desquels des myriades d’étoffes colorées continuent d’abandonner. Le lit a l’air d’être fracassé dans un coin de la pièce. Madame Soir-au-Matin, ainsi enveloppée dans sa tenue volante, caresse nonchalamment les bords boisés en pensant à l’évènement de cet après-midi. Des échardes viennent s’y loger ; Madame Soir-au-Matin n’y prête même pas attention. Autant d’aiguilles de cactus, indélogeables sans pince à épiler, se nicher dans les lignes de sa paumes et de ses doigts. Elle se regarde dans le lit cassé. « N’est-ce pas, que cela va être bien ? Bien mieux que l’envolée de la première montgolfière la semaine dernière ». Sans ressentir la moindre douleur causée par les échardes, elle noue au sommet du lit un ruban teinté d’un rouge profond.
Madame Soir-au-Matin s’engonce ensuite dans un panier, un jupon de toile gommée qui l’enserre jusqu’à mi-jambe et relativisant l’ampleur de mouvement permise par sa robe d’origine. Au moins, maintenant, les éboulis de soie étoffent sa silhouette et grossissent son tour de taille pourtant maigre. Le panier se refermant autour de ladite taille, Madame Soir-au-Matin est ceinturée à en couper le souffle. Mais elle est prête. Contemplant une dernière fois son reflet dans le miroir, elle se sourit. Elle pourra à la fois valdinguer à son aise dans ce costume aérien, tout en ayant conscience des limites de sa haute volée grâce au panier qui l’enserre d’une main ferme, dissimulé sous la robe.
Ensuite, elle desserre le noeud dont elle avait ponctué le sommier quelques minutes plutôt. Les différents pans de bois se disloquent alors : démantibulés, oubliant momentanément le parallélépipède rectangle qu’ils étaient censés former, ils se réagencent au gré du souhait de Madame Soir-au-Matin. Les segments de droite s’angulent et s’approfondissent, se détachent et s’arriment à nouveau pour former une trappe à même le sol. Madame Soir-au-Matin cache ses mains dans les plis de sa robe, respire, regarde partout ailleurs. La contemplation des tissus en tous genres et de toutes espèces de couleur constitue son dernier paysage avant longtemps. C’est pour ça qu’elle s’est faite toute belle : pour être digne parmi un dépaysement qu’elle a feint depuis longtemps. Elle n’a pas voulu le voir, ce décorum dérisoire résultant de ses lubies macabres. Madame Soir-au-Matin ne sent pas les échardes donnés par le bois mort, ni les ceinturons en fer qui enserrent la taille. Madame Soir-au-Matin est forte d’une gaieté à toute épreuve, et qu’importent les rictus tic-tac à la commissures de ses lèvres. Dans le monde où elle va, elle sombre dans sa robe vague, qui emporte dans son tourment tous ses défauts. Elle aurait dû se lever, accepter quand les gens et les choses font mal, ou quand
elle fait mal, au lieu de se leurrer en se convainquant qu’elle n’a pas le droit d’être malheureuse au milieu des sofas chatoyants.
La trappe, au sol. Se détournant de ses pensées habillées de remords, Madame Soir-au-Matin se résigne à les affronter. Peu importe leur couleur ou leur toucher : son coté nonchalant sera à toute épreuve et bornera sa fièvre. Qui se noiera dans les plis de sa tenue, quitte à s’étranger au niveau de la taille, là où le panier serre trop fort. Madame Soir-au-Matin a la bouche desséchée et la gorge nouée ; qu’on en finisse.
***
Passé la trappe, elle s’engouffre dans un cyclone d’escalier interminable, une pièce-océan sans mur et dans laquelle tournoient des marches jusqu’à un point infini. Madame Soir-au-Matin dévale, jusqu’à en oublier tous les paysages familiers, que sa mémoire s’efface, et à n’en plus voir ses propres pieds. Après des heures sans conscience de l’endroit où elle sombre, et alors que les plis et les froufrous de sa robe lui confèrent le charme d’une tempête rougeoyante, elle déboule dans un rez-de-chaussée. Le sol est un damier d’échecs noirs et blancs tandis que, de part et d’autres, des hommes et des femmes de son temps se tiennent debout. Tous la fixent, aucun ne pipe mot. Elle est la cause de leur tourment, dans l’autre monde. Chacun d’entre eux a été le sujet de ses mesquineries, de ses mensonges et de ses lubies. L’un a servi de cobaye à une alchimie douteuse qui a transformé ses organe en feuilles de papier : il est mort de coupures hémorragiques. Une petite fille a été hypnotisée d’une manière telle que le monde entier lui apparaisse comme un bonbon sucré, et la pauvre enfant s’était mise à lécher avidement les murs et les routes dans l’espoir acidulé de sustenter une faim abyssale.
Tous ont souffert par sa faute, maintenant elle doit payer. Qu’importe, Madame Soir-au-Matin est bien habillée, et elle mourra dignement. Peu à peu, les gens du fond quittent leur posture de statue pour s’avancer vers elle. Qui sait ce qu’il va se passer ; Madame Soir-au-Matin est convaincue qu’elle va se noyer dans sa robe, étranglée par le panier qui lui ronge les hanches, emportée étouffée par les volants qui lui montent à la figure. Plus qu’une question de temps. Elle remarque alors qu’ils sont tous habillés de ses propres robes. N’était-ce pas les meubles qu’elle habillait comme des poupées ? Plus ils se rapprochent, plus elle s’éberlue de constater que tous ont des airs de défilé funèbre, tant ils arborent chacune de ses tenues les plus élégantes. Même les hommes portent ses souliers de soie. Tous, rangés au vestiaire de sa conscience, quelque part où elle les a oubliés, obnubilée par le camaïeu mordoré de ses propres coups de tête. Les voilà qui se rappellent à son bon souvenir. On lui demande quelles sont ses dernières paroles. Elle sent sa tête s’enfoncer dans son col protubérant ; les visages se rapprochent ; tout proches, prêts à lui enfoncer son crâne plein de fariboles dans sa robe vague.
« Mon lit me manque »