Faire tourner le compteur
L’œil hagard et le cœur mis en terre, il contemplait la vaste cité où il était né, dans laquelle il avait vécu toute sa morne vie et où, d’ici peu, il allait périr.
Son âme sombre contrastait puissamment avec le teint nacré de la cité planétaire. Assis au sommet d’un des bâtiments les plus élevés, il observait pensivement ce panorama vertigineux, à couper le souffle. Un œil naïf y aurait vu une gigantesque forêt d’ivoire, qui s’étendait à perte de vue, touchant les étoiles par endroit, tout cela en une sorte de paroxysme de l’urbain, en un excès de civilisation presque… tel un cancer qu’on aurait laissé se développer. Mais de ce monde de métal blanc émergerait tout ce qu’il y a de meilleur en l’Homme : plus de guerres, plus de maladies, plus de tristesse, rien que des plaisirs. Mais son regard à lui était tout autre, moins candide. Il contemplait le panorama avec un air de dégoût sur le visage. A combien de tragédies n’avait-il pas assisté ? Combien de chagrins scindaient encore son cœur ? Et si certes les plaisirs étaient nombreux… peut-être l’étaient-ils trop.
Cette cité était morte. Tellement morte qu’aucun être vivant ne verrait jamais son cadavre. Le Système le verrait lui, c’est certain, non pas que cela l’intéresse, mais il le verrait tout de même. Et il ne deviendrait quant à lui qu’un chiffre parmi tant d’autres.
Pourquoi tant d’âmes et pourtant si peu de vie ? Restait-il quelqu’un dans le monde qui ne soit pas à l’état de légume devant une de leur machine atroce ?
Une partie de lui-même comprenait néanmoins… et c’est bien cela qui le rendait fou. Après tout, quand il ne reste plus rien d’authentique à vivre dans le monde réel, pourquoi alors ne pas se tourner vers un monde plus excitant, plus vivant, nouveau, virtuel certes… mais nouveau tout de même, et c’était bien là ce qui comptait. Mais pourtant il était de leur devoir de continuer à vivre comme n’importe quelle chose vivante le ferait ! Leur devoir d’Humain, leur devoir d’être vivant. C’est ce qu’il pensait en tout cas, non pas que cela change grand-chose.
Mais il était seul désormais, il n’y avait plus de combat à mener. Il riait en lui-même : « Un combat contre qui ? Contre quoi ? Avec qui merde ?! » Non il n’y avait plus rien à faire, c’était la fin de l’Humanité en ce qui le concernait.
A demi dans le vide, il était assis, toujours songeur. Des larmes lui coulaient le long des joues et une douleur sourde lui venait du fond de la gorge. Il se sentait trahi, abandonné. Comment avait-elle pu ? Après tout ce qu’ils avaient vécu ensemble… Comment ? Une partie de lui a été tuée au moment où elle est passée de l’autre côté… au moment où elle s’est connectée et que ses yeux si expressifs, si remplis de vie, se sont vidés de toute leur essence. A l’heure qu’il était, il le savait, elle devait déjà avoir plus d’un millénaire. « J’espère que ça en valait la peine. » pensa-t-il.
Il se leva doucement, tendit les bras comme pour embrasser une dernière fois ce monde qui n’était plus. Il prit une dernière bouffée de cet air vicié, puis d’une légère pression sur ses orteils, il se fit basculer en avant.
Quelque part, un compteur ajoutait un cran tandis qu’un autre en retirait un.