Si vous vous ennuyez, croyez-moi, poussez la porte d’un commissariat. Les victimes côtoient les malfaisants, les policiers les fixent de leurs yeux si fatigués ou simplement passent en poussant les portes. La police, une vocation ou plutôt un emploi à vie ? Après avoir débuté en patrouillant dans les banlieues, Vincent avait réussi à être affecté dans le 3e arrondissement de Paris, cela lui convenait parfaitement.
Ce matin-là, il était affublé de son collègue Patrick qui assurait l’accueil. Entre les saluts, les coups de fil et les paperasses, Patrick ne chômait pas. Bien qu’un peu lent, il semblait plus frais qu’hier, on sentait qu’il était dans un de ses meilleurs jours.
« Vincent, à l’accueil, on tient la main courante, ce cahier où tout doit être noté, ici tu ne verras pas le temps passer.
— C’est toujours aussi animé ?
— Souvent, tu te seras fait une idée à la fin de la semaine. »
Le rêve de Vincent n’était pas de rester sur une chaise aux roulettes branlantes. Debout, assis, troisième café… Le temps passait trop lentement. Une certaine activité régnait, mais lui l’ennui le gagnait. Il remarqua à peine la vieille dame qui venait de pousser la porte. D’un ton enjoué, Patrick tout sourire lança :
« Bonjour Madame Louise. »
Silhouette frêle aux cheveux blancs impeccablement coiffés, ses yeux bleus dépassaient à peine au-dessus du comptoir. Sa voix ferme retentit :
« Ah, c’est vous Patrick ! Je veux voir le commissaire.
- Impossible, il est chez le procureur. »
Comment aurait-elle pu le croire ? On sentait la réponse machinale, le gars qui botte gentiment en touche, sans insolence. Elle ne se mit pas en colère, elle répéta la phrase habituelle, celle de toutes les semaines :
« Il n’est jamais là, je suis encore victime d’un vol, mais vous ne me prenez pas au sérieux. »
Cette phrase tira Vincent de sa torpeur. Il vit Patrick lui faire signe, avec son index il tapota trois coups secs sur le bureau et leva vers lui ses beaux yeux marron. Ce signe d’activité intense annonçait certainement une décision importante. Son collègue repoussa sur le côté son stylo, le fameux cahier et dit à la petite dame :
« Madame Louise, j’ai la chance d’avoir ce matin un homme compétent, jeune, dynamique et disponible. Vincent peut prendre votre déposition. Il la donnera au commissaire, lui seul pourra décider d’agir ou non. »
« Il me refile l’affaire. », se dit Vincent. Il vit Patrick prendre une bonne poignée de feuilles de papier et dessus, poser ostensiblement le bon stylo Bic des familles, en précisant :
« Vincent, c’est sérieux, Madame Louise habite tout à côté, au bout de la rue Quincampoix. Ici on la connaît depuis longtemps. Pour ce vol, accorde-lui toute ton attention, prends sa déposition. »
Le petit nouveau vit bien son air faux cul, et se demanda si c’était encore une connerie genre bizutage. Mais cette petite femme coquette, tirée à quatre épingles, avait l’air sincère, enfin, bon… Il lui fit signe de le suivre vers un minuscule bureau. Elle s’assit en face de lui, fixa intensément le jeune policier, posa calmement ses mains à plat sur le bord du bureau et se lança :
«Vous savez, ce n’est pas la première fois que je viens déposer plainte, vos collègues ne me croient jamais.
— Racontez-moi ce vol, Madame, je vais prendre votre déposition. »
Elle connaissait bien les policiers. Ce petit jeune qui venait d’arriver lui semblait un peu plus sympathique que les autres, moins blasé :
« Jeune homme, j’ai toute ma tête, je n’ai pas toujours été vieille, et vos collègues d’avant, j’en ai connu un tas…
— Madame, si vous me disiez tout, depuis le début. »
Ce fut une déposition fleuve, Vincent comprit vite l’air amusé de Patrick.
Commissariat du 3e arrondissement de Paris
le 10 juin 2012 à 10H30, Madame Louise Tredin,
née le 3/04/1932 à Paris, a déclaré :
« Depuis des mois et des mois, on me vole mes rêves. Cela a commencé peu de temps après que mon voisin, ce Jean Bertuni ait emménagé sur le même palier que moi. Au début, il a été poli, gentil et tout et tout. Il n’a pas mauvais genre, il est seulement petit, roux, timide et insignifiant. On ne peut pas se méfier de lui, il est trop quelconque. Mais il restait vague sur son travail, tellement vague qu’il a fini par dire qu’il était à son compte, puis en arrêt-maladie, puis proche de la retraite….
Je me demande à quoi il occupe ses journées, quant à ses nuits, rien, pas un bruit et aucune visite. Vous ne trouvez pas ça louche? Pas d’amis, pas de femmes, pas de cuites, pas de fumettes, pas de disputes… Non, je ne l’espionne pas, mais on a le droit de s’intéresser un peu à ses voisins. Sachez qu’à mon âge, on connaît son monde et moi sur les hommes, je peux vous en dire…
Oui, j’ai essayé de porter plainte plusieurs fois, mais ils n’ont rien voulu savoir. Je ne suis pas folle, je sais que vous êtes le petit nouveau, alors, Patrick, il vous a dit : « Écris bien tout ce que dit la dame. »
D’accord, vous voulez des preuves, des faits, mais un voleur de rêves, comment prouver ses méfaits à ce vaurien ? À part regarder par ma fenêtre, faire mes courses, lire un peu et somnoler devant ma télé ; vous pouvez me dire ce qui me reste d’intéressant à faire, à mon âge ?
Oui, dormir et surtout rêver. Je me réveille souvent la nuit, et avant, je me souvenais de tout. Je faisais des voyages, des rencontres, discutais avec des gens, voyais des arcs-en-ciel, la nature... Croyez-moi, pas de cauchemars, que du ciné en couleur, et avec le son. Et puis, depuis qu’il est là, rien, plus rien, du vide, même pas de mauvais rêves.
Monsieur, quand je me réveille, je sais que j’ai rêvé, mais je n’arrive pas à m’en souvenir, c’est terrible. Je sens un trou, un vide, un petit bout de vie arraché, c’est affreux. Je redoute de me coucher, je deviens insomniaque par peur de ses effractions. Je suis sûre que c’est lui la cause de tout ça. Le médecin m’a donné des petites pilules roses, mais rien n’y fait, même quand je fais la sieste, il rôde, je le sens.
Lui en parler ? Eh oui, je lui en ai parlé, au début, quand je ne le soupçonnais pas. Alors, là, vous auriez vu sa tête, on aurait dit un gamin pris la main dans le pot de confitures. Confus, bredouillant, disant que ça allait s’arranger ; enfin quoi, il me prenait pour une conne.
Dès cet instant, j’ai compris que c’était lui. Quand je suis venue me plaindre, vos collègues, parlons-en de vos collègues, ils se sont mis en rond autour de moi, rigolards. Moi j’étais toute retournée, victime, et ils se sont bien marrés ces abrutis.
Ce Bertuni, ce voisin pourri, c’est un faux jeton, vous trouvez normal que personne ne s’intéresse à ce qu’il fait, à deux pas du commissariat, du centre Beaubourg… ? Il cache quelque chose et la police s’en fout.
Non, je ne perds pas mes nerfs, j’en ai vu d’autres, mais me traiter de vieille folle, alors que l’autre il fait ce qu’il veut ! Je suis sûre que je ne suis pas la seule victime. Il doit en voler plein d’autres dans le quartier, les rêves des vieux, ceux des enfants… Ici-même, quand vous serez assoupis sur vos chaises, alors il prendra aussi les vôtres et vous ne vous en vanterez pas ! C’est un sérial voleur, comme à la télé, il doit accrocher tout ça sur un mur, dans une pièce secrète…
Oui, oui, notez tout, arrangez ça à votre sauce. Il me rend malade, mais tout le monde s’en moque, je ne suis plus utile à personne, alors… Vous êtes jeune, pas aussi blindé que les autres, passez chez moi un jour, vous sentirez cette drôle d’ambiance, les ondes maléfiques et sa présence, oui, sa présence »
Vincent venait d’arriver, il nota docilement la quasi-totalité de son discours. Évidemment, il ne pouvait croire à ce vol de rêves, mais elle était sincère et inquiète. Il plia les trois feuilles de papier, et les mit dans la poche de sa veste. Tout en la raccompagnant à la porte il trouva quelques mots aimables.
Cette histoire l’avait laissé songeur, il vit arriver Patrick qui lui demanda : « Alors ce vol ?
— Je m’en occupe, il y a certainement un receleur à rechercher. »
Patrick esquissa un sourire. Vincent, assez content de lui, avait réussi à s’en sortir par une pirouette. Rentré chez lui, il rangea les feuilles dans un classeur. C’était sa première histoire ; drôle, si l’on veut. Au commissariat, les affaires de vols, agressions et méfaits en tous genres se succédaient. Jour après jour Vincent découvrait la violence, le sordide, il se sentait devenir flic.
Deux semaines plus tard, en marchant rue Geoffroy-l’Angevin, il s’arrêta devant une boutique. Au-dessus d’un présentoir à parapluies, Vincent avait remarqué une dizaine d’attrape-rêves. L’histoire de Louise lui revint aussitôt. Après avoir hésité, il choisit un des attrape-rêves. Il effleura les plumes suspendues, toucha le fin cercle de bois et frôla d’un doigt léger les minces fils. Le commerçant lui sourit :
« Ce n’est efficace que si vous y croyez, la puissance de l’intention, de la pensée, comme on dit.
— Oui, nos croyances, même fausses, nous aident à exister…
— Rêves, songes, croyances, j’en discute souvent avec mon voisin, le psychiatre, il est Jungien, alors au sujet des rêves, il est intarissable. »
En sortant du magasin, Vincent repéra la petite plaque de cuivre.
Bernard Barinet
Psychiatre.
De Louise à l’attrape-rêves et pourquoi pas jusqu’au docteur Barinet, Vincent sentit un fil se dérouler. Tenant à la main, dans une poche de papier cet objet si léger, si fragile, il retourna vers son commissariat, vers sa réalité.
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