C’était il y a un petit moment, Wii me défiait d’écrire un texte sur le temps où l’heure avait disparu sans utiliser « être » et « avoir ».
Bon, la contrainte formelle a été dure et puis l'inspiration n'était pas non plus au beau fixe.
Ceci n’est PAS un texte à intrigue, comme bien d'autres de mes textes, passez votre chemin si vous espériez un changement de ce côté-ci. :mrgreen:
Ce texte a comme seul mérite de répondre au défi.
Voilà, vous savez tout. :mrgreen:
Tournez, tournez, aiguilles du passé
« Jade ! Jade, où te caches-tu ? »
Il entendit un grognement. Elle devait se cacher dans la remise. Juchée sur sa table de travail, elle lui tournait le dos et semblait plongée dans la contemplation de sa trouvaille.
« Comment t’appelles cette chose ? »
Il regarda l’objet qu’elle lui présentait. Le petit objet rond prenait une nouvelle beauté avec le temps.
« Une montre. »
Elle releva les yeux vers lui, attendant des précisions. Il lui montra les chiffres, les aiguilles et lui expliqua que cela permettait de savoir l’heure. Elle regarda fixement l’objet. Mais, à leur plus grande déception, il ne la fascina pas et elle descendit de la table comme lassée.
« Maman disait vrai, tu ne gardes rien d’intéressant ici. Que du bric-à-brac. Je préfère tes sculptures. Et mon cheval ? Tu le termines quand ? »
Elle n’attendit même pas la réponse et s’éclipsa.
Il soupira. Elle ne pouvait comprendre.
Du jour au lendemain le soleil ne brilla plus et un ciel nuageux s’installa à jamais. La nuit ? Disparue. Et la poésie avec elle. Depuis la fadeur régnait sur le monde. Comment lui évoquer le passé ? Il ne le savait même plus. Eternel présent ; insaisissable passé.
Beaucoup partageaient son aigreur. Le mal d’amour et le manque se lisaient sur leurs visages. Plus de brise nocturne, plus de promenades à la tombée de la nuit, plus de baisers échangés sous le clair de lune, plus de ténèbres pour se cacher et frémir. Envolée la joie de vivre de cet autrefois perdu. Désormais il errait en fantôme diurne.
Jade, elle, vivait dans l’insouciance. Elle dormait quand elle le désirait, mangeait lorsque la faim se faisait sentir, seul l’instant comptait. Lui ne pouvait vivre ainsi. Il attendait désespérément une nuit qui ne viendrait jamais.
Il prit la sculpture abandonnée. La forme lui déplaisait. Il voulait donner à ce cheval toute la fougue des escapades sur les étendues désertiques, cette soif qui lui manquait tant. Mais son talent disparaissait à vue d’œil.
Il décida de partir. Loin. Dans l’espoir de trouver quelque chose d’autre que ce gris oppressant. Sa mère finit par l’accepter ; Jade s’y refusa. Elle lui hurla les pires insanités que son âge connaissait mais il partit.
Tournez, tournez, aiguilles du passé.
Les routes défilaient, les habitants aussi ; le ciel gris persistait. Il fallut un long moment pour qu’il prenne conscience de la vanité de son expédition. Que croyait-il ? Qu’à mille lieues de son bric-à-brac, les nuages faisaient place aux étoiles ?
Jade regardait par la fenêtre. Mais personne ne venait. Alors, elle partit, elle aussi.
On la retrouva, on la ramena chez elle, les reproches moururent dans la gorge de sa mère et Jade dut se résoudre à l’attente. Avant rien ne tardait, tout arrivait à point nommé. Il suffisait de vivre, point de place pour le manque et l’absence. Pour la première fois de sa vie, elle comprit ce que signifiait le temps.
Elle retourna souvent dans la remise pour voir encore une fois la montre. Mais l’objet ne lui ramenait pas son frère. Il restait froid comme ses mains.
Tournez, tournez, aiguilles du passé.
Il courut sur ses étendues désertiques, il gravit des sommets, mais cela ne changeait rien. Sa gorge demeurait serrée et sa peine immense. Lassé, il finit dans un bar miteux qui n’attendait que les rebuts comme lui. Dans un coin, une fille habillée de couleurs criardes tentait d’appâter les clients. Apparemment en vain. Pas facile de quitter sa femme en pleine journée pour aller se changer les idées entre les cuisses d’une panthère de la nuit.
Elle s’approcha de lui et rejoua sa scène favorite. Il lui tourna le dos, écoeuré et quelque peu mal à l’aise. Mais elle ne le lâcha pas et l’assomma de propos insignifiants.
« Pourquoi t’arrêter ici ? Tu bois même pas, t’écoutes pas la musique et tu cherches pas à te trouver quelqu’un. »
Il ne répondit pas.
« Je peux voir la même couleur lavasse de ce ciel dans tes yeux vitreux. T’y peux rien, et ça changera pas. Faut t’y faire. Allez, viens avec moi, tu ne le regretteras pas. »
Il monta. Profondément vexé. Et désireux de lui faire ravaler ses paroles.
Il ne se passa rien. Il s’endormit même très rapidement.
A son réveil, il trouva la chambre vide. Que pouvait-il espérer d’une fille de joie ? Quelque peu énervé contre lui-même, il se hâta de se rhabiller et de quitter les lieux. Les siens lui manquaient. Et Jade attendait son cheval.
Il décida de rentrer.
Retour à la case départ, données inchangées, amertume redoublée, fin de l’équation.
Lorsqu’il passa le seuil du portail, sa sœur déboula sur le chemin pieds nus, se jeta dans ses bras, riant et sanglotant à la fois. Un vieil écho qui ressemblait à de la joie s’instilla doucement dans son cœur.
Il lui tendit le cheval enfin terminé. Elle le regarda à peine. Mais ses yeux brillaient comme jamais.
Tournez, tournez, aiguilles du passé.
Son retour n’apporta nul changement. Le ciel gardait sa couleur grisâtre et rien ne semblait annoncer les prémices d’un renouveau. Mais ses yeux souriaient en voyant Jade.
Elle jouait sans cesse avec sa montre et ne cessait de lui poser des questions sur ce temps qui lui restait inconnu. Il lui raconta la beauté des étoiles et la brise nocturne. Il lui parla de la chaleur du soleil en été, des arbres enneigés et de la caresse froide de la pluie. Elle écoutait tout, se laissait bercer par des images qu’elle tentait de reconstruire.
La mélancolie laissa place à la poésie des mots. Il pouvait nommer ce qui n’existait plus, il pouvait recréer son jadis perdu. Il apprit à sculpter la poésie du temps oublié pour guérir les cœurs pétris de l’amertume du passé. Il devint pour Jade, le poète du jadis oublié.