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Sted
D’aussi loin que remonte la mémoire des hommes, les Berceaux ont toujours été présents dans le territoire de Meihss. Ces infrastructures circulaires entièrement constituées d’éclats de pierres colorées se retrouvent à proximité de chaque grande ville du royaume. Nul ne doute que celles-ci ont été bâties près des Berceaux sciemment. Certains sont assez petits – leur diamètre ne dépassent pas la taille d’un homme fait. D’autres, comme le Berceau de Rassigne, sont si grands qu’ils semblent être des haut-plateaux de pierres barriolées.
Le premier rituel liant un animal à un homme fut effectué dans le Berceau de Meihssa, la capitale du royaume. Un jour d’équinoxe de printemps, un homme au physique inouï se présenta aux portes de la ville. De ce qu’on pouvait voir, sa peau était totalement couverte d’écailles couleur de jade, et dans ses yeux aux pupilles reptiliennes luisait un éclat d’ambre. Pieds nus, il portait une bure grenat et tenait une pièce de laine grise et râpeuse contre son torse malingre. Insensible aux regards qui pesaient sur lui, l’homme pénétra dans la cité puis se dirigea d’un pas souple vers le Berceau. Lorsque les habitants, apeurés par son apparence, lui demandèrent qui il était et ce qu’il voulait, il ne daigna répondre qu’une chose : « Sted ». L’étranger s’avança jusqu’au cœur du Berceau et ôta la laine grise de son torse. À la surprise de tous, elle révéla Myn, une nouveau-née débile abandonnée le matin même par ses parents, et laissée pour morte à l’extérieur de la ville. À côté de Myn, une masse de fourrure grisonnante s’agitait et jappait faiblement. Certains habitants reconnurent un renardeau. Aucun n’osa intervenir.
Sans mot dire, Sted déposa les deux jeunes êtres au cœur du Berceau et vint s’asseoir au bord de celui-ci. Lorsque la courbe du soleil crépusculaire toucha l’horizon, le Berceau s’illumina et la foule poussa un cri où se mêlèrent peur et émerveillement. La tête baissée, l’échine ployée, les mains caressant la périphérie du Berceau, Sted restait immobile. Le soleil, lui, continuait sa course inexorable. Enfin, lorsqu’il disparut derrière l’horizon, toutes les pierres du Berceau s’éteignirent, sauf une. Lentement, Sted se redressa et son regard balaya la foule qui attendait, fébrile. Il récupéra la pierre encore luisante et la rompit en deux. Il glissa une première moitié dans la main de Myn, et une seconde moitié sous la patte du renardeau. Fixant le petit animal, Sted le baptisa en un souffle : « Ori ». Le renard dressa les oreilles et vint se blottir contre Myn. Sted confia les deux êtres à un couple qui n’était plus en âge d’avoir des enfants et promit de revenir. C’est ce qu’il fit, tous les ans. Myn survécut malgré son corps chétif et Ori devint un renard adulte vigoureux. À chaque visite, Sted leur apprit à exploiter le lien qui s’était créé entre eux, et bientôt les habitants réalisèrent leur propre rituel qui fut baptisé Sted en l’honneur de l’étranger. Après quinze ans, on ne le revit plus.
Encore aujourd’hui, à chaque équinoxe de printemps Meihssa se drape de ses plus beaux atours en espérant le retour de l’homme prodige.