Lettre à Monsieur. N
Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « … »Ce démon, c’était toi, mon vieux. Toi et ta dégaine de prodige obsolète, brûlant d’un feu neuf à l’horizon d’une époque, à l’aube d’une autre. Toi et ton arrogance immature, celle-là même qui devait guider ta plume tandis que tu inscrivais tes mots-poisons sur quelque vélin.
Ton venin, je l’ai avalé. Il m’est rentré par les yeux et m’a embrasé tout le corps. (Ce qui ne te tue pas te rend plus fort, hein ? A qui l’as-tu volée, celle-ci ?) Ton fiel suffisant, ta sagesse puante, tu me les as crachés à la gueule à travers le siècle qui nous séparait.
Le Gai Savoir, que t’as appelé ça. Humour.
Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « … »Je sais ce qu’il me dit, ton démon. Il m’obsède. Il a poussé sur ma cervelle comme un vieux lierre qui force ses vrilles dans les interstices d’un mur de pierre. Une tumeur immonde qui pulse contre mon lobe frontal, juste au-dessus de ces yeux dont je me sers pour voir. A chaque battement de cœur où je ne jouis pas complètement par tous les pores de ma chair, à chaque instant passé à me reposer d’une lassitude réelle ou imaginaire, à chaque petite peur, à chaque petite lâcheté, à chaque futilité, à chaque doute, le démon est là. Et il rigole. Tu entends ça ? Il rigole. Tu sais quoi ? Il a la même moustache que toi. Putain mec, c’est pas permis, même pour toi, d’avoir une moustache comme ça.
Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « … »Ta gueule. J’essaie. Drogué par les volutes d’encens toxique qui envahissent ma chambre, j’étouffe en courant sur les talons de ton ombre. Tout ce que j’y perds, c’est mon temps. Là, à me lamenter. Pitoyable.
Tic. STOP ! Tac. Arrête-toi ! Tic. Arrête ! Tac.
A vingt-et-un ans, la plasticité cérébrale est optimale. C’est le moment ou jamais de « devenir qui tu es ». Tu ne crois pas ? Anoblis-moi tout ça ! Ta vie se résume à une succession d’anxiétés ridicules et de béguins dérisoires que tu glorifies comme des épreuves divines ! Dieu est mort, tu te souviens ? Redresse le buste ! Allez ! Je m’en fous de ton dos tordu et de ta dé-figure. Je m’en fous. Tu sais ce que c’est ? Ces souvenirs ? Ces victoires ? Ce sont des jauges biologiques. Endorphine. Noradrénaline. Déréglées par papa et maman. Tu sais ce que tu es ? Tu es un putain d’animal. Tu es gouverné par les paramètres que la nature t’a attribués, que la culture t’a foutraqués. Tu es persuadé d’être exceptionnel ? Regarde-toi. Le moindre acte de courage te demande une demi-heure de suées, de chamades et de pulsions grégaires. Dépêche-toi ! BOUGE ! Marque-la, cette putain d’Histoire, marque-la ! Marque-la avec tes mots, grave ton nom dans l’acier du monde. Qu’est-ce que t’attends ? Je vais te la dire, moi, la vérité crue. Demain, tu seras seul chez toi. Tu te réveilleras en fin de matinée. Tu vivras un peu plus d’une heure de cette dernière journée. Et tu crèveras en dix minutes d’une anomalie cardiaque, comme maman le redoute depuis que t’as giclé de son ventre… Ouais c’est ça, va te foetaliser sur ton lit. Tu seras prêt pour le recommencement…Merci, mon vieux, pour la voix dans la tête. Merci de tout cœur.
Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « … »C’est à cause de toi, que je fume. J’ai une drôle de façon de fumer. Que ce soit un pétard ou une clope. Je m’approche et je demande, comme si c’était normal. Je prends bien garde à ne pas montrer que j’en crève d’envie autant que j’en ai peur. Je fais comme si j’avais pris l’habitude. « Juste une taf. » On me la file. Je la saisis entre l’index et le majeur pour la porter immédiatement à mes lèvres. J’attends que mon cœur batte une fois (tic-tac) pour profiter de la vie comme elle était avant de commettre l’irréversible. Un peu plus saine. Et j’aspire. J’aspire jusqu’à ce que mes côtes me fassent mal, que mes poumons brûlent et s’encrassent dans la moindre alvéole. J’aspire encore. J’aspire jusqu’au signal : les premières braises chaudes qui me brûlent la langue à travers le filtre, s’il y en a un. Sinon, c’est quand le feu me touche le palais.
Je ne veux pas mourir.
Je retire la clope, le plus loin possible de mon trou-à-vie, à bouffer, à parler, à sucer, à mâcher, à vomir, à embrasser, à crier, à cracher, vers la hanche gauche. Dans un grand arc de cercle, parfait, régulier, de mes lèvres, jusqu’à la hanche gauche.
Et je souffle toute la fumée, brûlante, qui couve dans ma poitrine, en une seule longue fois. Je la regarde se déliter dans la nuit. Là, ça tourne. Je m’assois, je rigole un coup, puis je regarde avec toute la reconnaissance d’un homme porté au sommet de son existence celui ou celle qui m’a permis de faire taire le rire du démon que tu m’as légué.
Oui, mon vieux, ce moment où je crache ma vie, je ne le regretterai pas. J’en suis là. C’est ce que tu m’as donné, à travers le siècle d’horreurs qui nous sépare. C’est tout ce que j’ai retenu de ta saloperie de bouquin.
Attends juste que je trouve une seringue. Tu verras.
Ja, ich weiß, woher ich stamme,
Ungesättigt gleich der Flamme
Glühe und verzehr’ ich mich.
Licht wird alles was ich fasse,
Kohle alles, was ich lasse,
Flamme bin ich sicherlich.
Je t’avais entendu la première fois.
C’est drôle, tout de même. Te connaissant, j’aurais dû savoir que la route que tu avais empruntée était une impasse. Mais tu m’as séduit, poète. Tu me ressemblais trop. Je ne me suis pas détourné de ton sillage, j’ai même eu l’ambition de terminer ta route. Tu t’es effondré devant un cheval battu, à Turin, l’esprit fracturé, consumé. J’ai failli faire pareil, bien plus tôt que toi, mon vieux. T’inquiète je sais.
T’avais pas compris un truc, ami. On est pas des flammes. On est des putain de bougies.
Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait :
« Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. Un éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière des poussières ! »******************************************************************************************************
Je sais que tu voulais que je sois le meilleur, papa. T’avais pas besoin de te faire pousser cette moustache ridicule pour me le dire.
-Non, fils, tu te méprends. Mon souhait est que tu sois le meilleur possible.
Je sais, papa. On m’a donné une puissance de monstre, mais ma faiblesse est bien plus immense. Elle est si grande, tu sais… Parfois, je suis tellement faible que je ne peux même pas me lever.
-Ce n’est pas grave, fils, ça arrive.
Je sais papa, mais cette façon désinvolte de répondre, je la connais tu sais. Tu es déçu, mais tu m’aimes trop pour me le montrer.
-Non, fils. Si tu penses ça, c’est que tu es fou. Reprends tes médocs.
Ils me font dormir, papa. Trop longtemps.
-Alors ne les prends pas.
Là, tu as ce regard désolé. Tu veux que j’aille plus loin que toi. J’irai simplement ailleurs. On s’enverra des lettres si tu veux.
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Oh, tu sais, il n’est pas si terrible ce démon. Il est terrible si on est seul, comme toi. Moi, je ne le suis plus.
J’ai lu tes mots-poisons sur le banc du couloir blanc, à l’université. J’étais seul et malheureux. Mon cœur portait le nom de la maman de Jésus, brûlé au fer rouge, depuis des années. Il était fatigué. Ton démon, il a bondi hors du papier et il m’a tenaillé le visage. Il a forcé ma mâchoire de ses griffes et s’est glissé dans ma gorge. Là, il a creusé la chair jusqu’à trouver, au fond, mes vertèbres, qu’il a escaladées. Tout sanglant, il a planté ses crocs dans ma cervelle et a aligné ses yeux derrière les miens et m’a fait tourner la tête, vers l’avant. L’arrière, je veux dire. Tu as compris. Et là, il a rigolé longtemps.
C’était juste sa façon de me dire bonjour, finalement. Je l’avais mal pris, à l’époque. Encore aujourd’hui, il a le don pour me faire péter un câble, t’as qu’à lire la crise que je lui ai faite plus haut.
Ce jour où je l’ai rencontrée, merveille parasitaire, idée-virus, aiguille de feu, voici ce qu’elle m’a dit :
« Saute dans le prochain gouffre que tu trouveras, s’il-te-plaît. Au mieux, tu mourras et le monde sera un peu moins pathétique. Au pire, des ailes d’ange te pousseront. »Alors tu sais, mon vieux, j’ai sauté. C’était pas un petit gouffre. C’était un abysse, horrible. Ses rebords béaient comme la gueule d’un molosse. Une gueule pleine d’ombre et de noir, le genre de ténèbres où, sans prévenir, tu redeviens un enfant. Le genre de nuit qui grouille d’insectes et de vers, de poissons aveugles et gluants, qui pue la mort à des lieux à la ronde.
Ben mon vieux, j’ai voulu en finir grâce à toi, j’ai sauté. J’ai vu l’ombre défiler, uniforme, dérangée çà et là par la silhouette d’une dent de roche. Mon estomac décroche et mes glandes vomissent leur adrénaline hurlante qui rush dans mes veines.
Bah, c’est pas si différent de quand tu parles à une fille qui te plait, tu sais.
Un abysse, c’est profond. Tu as de très longues minutes pour regretter ton geste, mais aussi pour t’habituer à la situation. Ton sang se calme, tes viscères s’habituent à la vie en apesanteur. Tu regrettes un peu et tu te mets à réfléchir.
Le truc con, c’est que si ça arrive vraiment (ta connerie d’éternel retour, là), je serai bloqué dans une boucle pathétique qui finirait par mon suicide à chaque fois. Je me dis que c’est sûrement ça, l’enfer. C’est pas pour les méchants, c’est pour les faibles. Je m’apaise, résigné. Je profite du paysage, des nuances de noir et de roche. Ma chute a duré si longtemps que vers la fin je savais distinguer un ébène mat d’un suie poudreux, un corbeau (mon préféré, noir parfait avec une pointe de ciel) d’un ivoire minéral. Encre, jais, velours, tous les noirs ont leur texture et leur goût. L’air hurlant contre mes tympans, je me surpris à sourire, ivre de ma cécité polychrome. Puis j’arrivai vers le fond du gouffre. Le noir se teinta d’or.
Au fond, il y avait le feu. Des coulées de magma ardent qui sinuaient dans le froid rocheux. Ruisseaux, mares, flaques de flammes fluides et paresseuses. Elles repoussaient, presque avec tendresse, la nappe d’ombre d’où je fusais. L’or et l’orange, souffre et nacarat, flamboiement, tissaient leurs motifs sur la roche que je voyais à présent bistre et lisse. J’en fus très ému, mais de ne pouvoir partager cela avec personne... le démon s’était tenu coi depuis que j’avais sauté.
En pleurant et en riant à l’intérieur, je me préparais à éclater ma viande contre l’obsidienne qui s’approchait.
C’est grâce à la lumière indolente de la lave que je l’aperçue. Une forme blanche et recroquevillée, nue sur la roche noire et froide, proche d’un delta de feu fluide. Elle était proche de mon futur point de chute. Malgré l’imminence du trépas, je décidai de dédier mes derniers… je décidai de dévisager… d’épier, d’évaluer… de…
J’observai, et plus j’observais, plus je tombais, plus m’approchais de la silhouette blanche, plus voyais.
Sa peau était d’un blanc perle. C’était une fille. Elle était toute nue, toute menue. Elle avait du rouge qui coulait des poignets, vraiment beaucoup. Et elle pleurait. De ses épaules saillaient des perches sanglantes et brisées, auxquelles pendouillaient quelques plumes brûlées. Elle était là, entre la nuit et la nuit, recroquevillée. Elle pleurait encore plus qu’elle ne saignait, et ça faisait du rouge sale sur la roche lisse.
Tu sais vieux, elles ont poussé mes ailes. J’ai pas réfléchi, j’ai foncé comme un fou. J’avais une sacrée vitesse de chute, alors quand elles ont pris le vent, ça m’a presque arraché le dos. Ça s’est tendu comme une toile de peau et ça m’a fait un mal de chien, mais ça m’a bel et bien ralenti. J’ai piqué pour prendre de la vitesse, j’ai failli m’écraser dans un petit lac de lave, j’ai redressé juste assez tard pour que ça sente la cigarette. En plané, j’ai pris une trajectoire presque parallèle à la roche noire, pour la rejoindre. Quand je suis arrivé à peu près, peu ou prou, de proche en proche, au-dessus d’elle, je me suis laissé tomber d’un peu trop haut.
J’ai glissé sur la roche lisse comme du verre brut, puis je me suis éclaté la gueule proprement. Mon aile droite s’est cassée, mais ça ne m’a pas trop fait mal. La fille me regardait, avec la lueur incrédule de ceux qui ont beaucoup prié dans le noir et qui voient leur vœu s’exaucer.
Là, je me suis tout de suite dis que si je l’avais pas vue, je serai devenu une flaque de sang pleine d’esquilles et de morceaux luisants.
La suite je vous la passe, par pudeur, parce que oui, on a baisé comme des fous. On avait du sang partout, le mien et le sien, mais on s’en foutait. On a crié le plus fort possible, pour que ça rebondisse dans tout ce canyon noir et or, que toutes les saloperies qui nous regardaient depuis leurs niches dans la paroi nous entendent. Ah merde, j’ai raconté finalement.
J’ai pas regretté d’avoir sauté. C’était mieux qu’une taf de cigarette.
On a habité le gouffre pendant un moment, puis on a voulu remonter. Ses moignons d’ailes étaient inutiles, je les lui ai cassés comme on casse du bois sec, et j’ai tiré pour les enlever de son dos, en essayant de pas trop lui faire mal, parce que ça la gênait trop pour dormir, marcher ou faire l’amour. Les miennes nous ont porté sur quelques lieues de hauteur, avant d’être trop fatiguées. Celle que je m’étais froissée nous faisait aller de biais, et on s’est écrasés ensemble contre la paroi. On a eu peur de tomber sur un poisson aveugle ou un ver gluant, mais on s’est juste mangé la pierre noire en pleine face, on a glissé et on s’est écorchés contre la roche, puis on a trouvé des prises pour nous arrêter. Ça a tiré fort sur nos bras malingres, mais on s’est hissés, mètre après mètre, souffle après souffle, sans s’arrêter. On a grimpé pendant des années. On a mangé mes ailes cassées pour survivre, et quelques poissons aussi. Puis un jour, on en est sortis.
Après un truc comme ça, la réhabilitation sociétale n’est pas évidente. On a décidé de s’installer ensemble, et puis on a lutté contre les souvenirs. Nos corps étaient couverts de marques, de cicatrices, nos os s’étaient mal ressoudés. Mais on avait une force nouvelle aussi, des années de grimpe ça vous marque, on avait la viande plus robuste, le bras ferme, le torse solide. Je ne sais pas comment elle a géré tout ça de son côté, mais pour moi ça n’a pas été facile.
J’avais toute cette force, mais, mon vieux, qu’est-ce que j’étais crevé. Je pouvais pas forcer sur un muscle sans rouvrir une plaie, et vas-y que ça pisse le sang, et vas-y que ça chiale. Là, ton démon est revenu. Il se foutait de ma gueule. Je pouvais pas sortir de chez nous sans tanguer comme une épave, sans tituber comme un infirme.
J’suis allé voir le docteur. Il m’a donné les médocs. J’ai dormi. J’ai dormi. J’ai dormi. J’ai dormi. J’ai dormi. J’ai dormi. J’ai dormi. J’ai dormi. J’ai dormi. J’ai dormi. Je me suis réveillé d’un seul coup, frappé par une révélation de taille. C’était la première fois que je dormais de ma vie.
J’étais reposé.
Le seul truc, c’est que le médecin m’a dit, droit dans les yeux : « N’arrêtez
jamais de prendre ces médicaments. »
Moi j’ai flippé, et j’ai pas arrêté les médicaments, du coup.
Bon là, tu recolles avec le début, quand j’ai piqué ma petite crise. Je ne regrettais rien, mais j’étais une bougie toute fondue et le démon que tu m’avais collé dans le crâne me gueulait dessus tous les jours. Ce fut l’époque des tic-tacs cardiaques, des joints et du temps qui file entre les doigts.
Pour terminer cette petite lettre, mon vieux, j’ai pris deux instantamots que je te mets en pièce-jointe. C’est pour te rassurer un peu, que tu ne penses pas que tout est aussi noir que cette police de caractère.
Le lézardUn combat, c’est la façon la plus saine de te soulager temporairement du poids de ta conscience d’
Homo Sapiens. Enterrée sous la toile emmêlée de tes neurones, tu as une boule de nerfs primitifs qui compacte l’essentiel des instincts qui ont permis à tes lézards d’ancêtres de pas crever face aux scorpions géants avec qui ils se disputaient les premières terres habitables de l’histoire de notre monde. Tu orientes toute l’énergie synaptique vers ce noyau primal, ton cerveau reptilien. Il réagira plus vite que ton centre décisionnel made-in-macaque, bien plus vite. Tu débranches le reste, ta pupille se contracte, tu passes en mode survie. Tu es un guerrier, crois-moi. Ta cervelle sait quoi faire, elle est aux commandes : adrénaline pour accélérer les réflexes et doper les muscles, endorphine pour combattre la douleur, sueur pour rafraîchir la peau. Tu n’as presque rien à faire. Tu déconnectes tout ce qui t’empoisonne la vie : pensées abstraites, systèmes de croyances, créativité, mémoire, cognition sociale. L’énergie phénoménale que tu employais pour satisfaire ton narcissisme, trancher tes cas de conscience, suivre ton instinct de reproduction, est alors redistribuée dans tes circuits sensori-moteurs avec un seul but : survivre. Derrière toi, en file indienne, se tiennent tes ancêtres. Tous, jusqu’aux putain de lézards en passant par toute la ribambelle des macaques. Tu vas utiliser les mêmes mécaniques multimillénaires, forgées et affinées par des millions d’années d’évolution, qui leur ont permis de survivre et, à terme, de te larguer ici. Bas-toi, singe nu. Tu n’es plus
Sapiens. Tu es fibres musculaires, veines gorgées de sang, ventricules-métronomes, tendons, réflexes, yeux, oreilles, dents, ongles.
Tu ne sais plus rien.
Un combat, c’est du solfège pour tout le corps. Un orchestre polyphonique musculaire. C’est un morceau de musique, mais tu l’as pas dans les doigts, tu l’as partout.
N’éteins pas tout de suite ta pensée abstraite. Tu en as besoin une seule fois pour te souvenir de ce qu’est une arme. Il en a une ? Si oui, cours ou meurs. Même si c’est un couteau. Si non, fonce pour tuer. Tu peux éteindre.
Reptilien. Fixe ton regard sur le plexus, tes yeux capteront les mouvements de ses jambes et de ses bras. Tes ancêtres ont listé pour toi la liste des zones à attaquer. Rien à retenir, tu as juste à écouter ton propre corps pour le savoir. Tempes-Yeux-Nez-Gorge. Plexus-Mains-Coudes. Foie-Aine-Genoux. Oreilles. Éteins tout je te dis ! Tout est déjà archivé, le lézard sait quoi faire.
C’est parti, avance le pied droit, tends tes mains devant le visage, comme si tu voulais éviter le combat. S’il avance, balance la droite. Pas un coup de poing, non. Tu raidis les doigts, pliés, tu vas vers les yeux, tu pousses et tu griffes. Avant même qu’il ne crie, tu avances ton pied, tu te souviens, il est déjà devant, entre ses jambes, et tu remontes brutalement, tendu, pour que ton tibia rencontre ce qu’il a entre les cuisses, quoique ce soit. Là, il va plier, tu auras sa tête au niveau de ta poitrine. Tu reprends appui avec ton pied avant, tu pivotes les hanches vers la droite, tu lances ton coude contre sa tempe, sa mâchoire ou son oreille. Tu as gagné. Deux secondes. Tu débutes. S’il bouge encore (le coude était faiblard, il a touché la mâchoire), tu shootes dans sa tête comme dans un ballon de foot, le plus vite possible pour ne pas qu’il agrippe ta jambe et t’amène au sol.
Tu rebranches le cerveau. T’as le palpitant affolé, c’est normal. L’adrénaline est toxique pour l’organisme à haute dose, tu vas être fatigué. Tu vas avoir mal à des muscles que tu n’auras même pas utilisés.
Trois fois par semaine, c’était l’entraînement. Le plus dur quand tu commences, c’est de porter les coups à puissance réelle, tout en amortissant au dernier moment pour ne pas blesser ton partenaire. J’avais déjà un peu d’expérience avec le dojo, mais ici c’était encore plus nécessaire. On s’entraînait sans protection. On rigolait bien, les gens étaient vraiment sympas et on ne se blessait jamais.
On était tous très différents, de tous les âges. Un point commun : on voulait être prêts, on avait quelque chose à protéger. Au fur et à mesure du semestre, c’est devenu plus dur. Les exercices de musculations étaient plus exigeants, j’étais en train de décrocher. J’ai passé le grade haut la main, performance honnête pour un débutant, mais je ne me souvenais plus pourquoi j’étais là.
Je suis pas un lézard.
MétastaseJ’ai rêvé d’elle. C’est la phase deux du coup de foudre. Dommage. J’ai cru à la rémission jusqu’au bout. On l’avait pris à temps, ça ne s’était pas trop métastasé de partout, j’ai fait ce qu’il fallait. Mais bon, ce sont des choses qui arrivent, parfois, une cellule malade survit et se multiplie dans un silence morbide. Si j’en suis au stade du rêve, c’est que c’est bien avancé.
Je l’ai vue une seule fois.
Sa beauté était intolérable. Elle m’a frappé en plein front et a coulé dans tous mes vaisseaux.
Force vulnérable, immense ! Yeux cernés, sombres, brillants, vifs, doux, oiseau de nuit, insomnie, lutte, peur, courage. Teint clair, on voit le pourpre vivant qui anime son visage, le masque transparent et sincère de la vie. Cheveux coupés courts, défi, assurance, riposte. Guerrière. Lèvres alizarine, provocatrice, gourmande, effrayée ? Visage fin, doux, taille menue, jambes longues, collants noirs, robe de laine blanche, chapeau. Lutte pour exister. Sœur d’arme, Sœur d’âme, Sœur. Sa gorge… Douceur, tendresse, compassion. Mordante, pointue, une touche d’arrogance. Insupportablement belle.
Neuf mois après, j’ai rêvé d’elle. Un rêve-démon en gestation dont j’ai accouché à l’improviste.
Ça m’a mis de mauvaise humeur. J’ai raté mon train, perdu ma carte bleue. Je te tiens au courant de l’évolution. Pour l’instant, j’ai des pétales de nénuphar plein les poumons.
PS : c’est dommage que tu sois mort sexiste.