Texte écrit pour le Blind tinxt lancé par Tim Gab :
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Résumé :
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Genre : Réécriture d'un mythe
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Le reflet dans l’eau
Quand le mythe de Narcisse rencontre celui d'Echo sous la plume moderne d'une écriture antique, nous redécouvrons le destin tragique qui voue le jeune homme au cœur insensible et la nymphe des sources dénuée de parole au malheur éternel...
Narcisse est d’une beauté saisissante. Son visage ressemble aux paysages de fin d’hiver où paraissent les roses. Son nez rappelle la vulnérabilité de la tige naissante alors que sa bouche se souvient de la douceur éphémère des fleurs. Ses traits contiennent en eux toute la perfection de la nature.
Narcisse est si charmant, si intelligent, si talentueux qu’il ne rencontre aucune rivalité. Il semble chasseur né, joue à la perfection de plusieurs instruments et récite des poèmes avec esprit.
Pourtant, Narcisse ne connaît pas le bonheur. Sur son âme, les beautés du monde ne sont que de pâles reflets qu’il voit à travers des voiles. Dans son cœur, les affres de l’amour ne sont que des mirages.
Le soir, alors qu’il erre près des bois, Liriope le rejoint. Elle aime contempler celui qu’elle a enfanté et s’enorgueillir du défi que sa beauté lance aux étoiles. Pourtant, chaque soir, Narcisse soupire, las et triste.
Alors, la nymphe s’approche comme un murmure et lui dit :
— As-tu rencontré une chose digne de tes beaux yeux, mon fils ?
— Hélas ! non, nymphe maternelle. Je n’ai rien vu de plus qu’hier. Rien qui ne mérite le beau nom de « merveille », se lamente Narcisse.
— Pourtant, je n’ai jamais entendu dire que les enfants des nymphes soient incapables d’être heureux parmi les hommes. Ce monde n’est pas dépourvu de beautés.
— Je ne parviens, cependant, pas à les voir.
— As-tu contemplé une nouvelle fois le lever du soleil comme je te l’ai conseillé ?
— Le ciel était nuancé de jaune pâle et d’orangé, mais rien dans ce spectacle ne m’a enchanté, répond le fils de la nymphe.
— Pourtant, tous les poètes prétendent que les levers et les couchers de soleil émerveillent et fêlent les âmes de ceux qui les regardent.
— Mon âme est entière, mère.
— Et les oiseaux ?
— J’envie leur vol léger, mais leur pureté ne m’émeut pas plus qu’un lever de soleil. Ils sont dans le ciel ce que les hommes sont sur la terre : de simples passants.
— Et les cours d’eau ? les rivières ? leurs rires joyeux ?
— J’entends, oui, j’entends leur timbre clair, mère. Je vois leur danse à travers l’onde fuyante, mais cela ne me donne nul frisson. Je reste devant cette vision le même que lorsque je regarde les arbres, les feuilles, le vent, la pluie ou la flèche qui vole. Rien n’allume, en moi, la fascination que je vois naître chez les autres.
— Et n’y a-t-il pas d’hommes ou de femmes qui t’apprennent à aimer ?
— Nul n’a éveillé en moi la flamme étoilée qu’on nomme Amour : je ne ressens aucun attrait pour les autres. Qu’ils aient des visages ou des corps parfaits de statues, je passe mon chemin comme l’aveugle ignore la beauté d’Aphrodite.
— Tous les soirs, mon fils, tu viens ici me voir : tu te lamentes de ne pouvoir reconnaitre la beauté. Je te fais alors la longue et inépuisable liste des merveilles dont regorge le monde. Tu balayes tout d’un refus. Chaque soir, je t’encourage à garder espoir que le lendemain fasse germer dans ton cœur l’émoi. Mais tu reviens sans cesse plus sévère. Peut-être devrais-tu partir découvrir le monde et chercher la perfection qui saura fléchir ton cœur ?
— Partir ? Quitter le village ?
— Qu’as-tu à y laisser ? Rien ne te touche, Narcisse. Alors, va et cherche ce qui aura à tes yeux le privilège de briller.
Narcisse est troublé. Partir ? Mais si en chemin il ne trouve rien de beau ? Alors, il devra se résigner à vivre dans un monde sans éclats…
Au lever du soleil, Narcisse fixe l’astre tiré par Hélios glorieusement : il voit le char et sa course montante dans le ciel qui s’éclaircit à mesure que le cœur de feu s’approche. Les ombres de la nuit reculent, la brume n’est plus que souvenir et le ciel bleuit. Insensible, Narcisse n’éprouve ni admiration ni émerveillement devant le char solaire. Même le dieu habile ne lui inspire pas le respect qu’il devrait. Narcisse ne parvient pas à voir les vraies couleurs du monde.
Alors, le désespoir a raison de ses hésitations. Silencieusement, Narcisse fait ses adieux à sa mère et s’avance parmi les arbres. A chacun de ses pas, il pénètre plus profondément dans ce tableau automnal sans que les teintes de feu qui colorent la sylve ne laissent leur empreinte en son âme.
Ses pas deviennent des heures…
Soudain, c’est un étrange regard bleu qui le découvre au sortir des arbres. Le regard est intense, doux et immobile à la fois. Limpide et sans sourire, l’œil est comme un miroir. Intrigué, Narcisse qui n’a jamais vu son reflet ni de surface aussi miroitante, s’approche, se penche…
Il soupire faiblement et un autre râle s’entend près de lui.
C’est la nymphe Echo.
A l’arrivée de Narcisse, elle est sortie de l’eau sans un bruit, sans un pli pour le miroir lisse qui la cachait.
Belle et émouvante, Echo se tient, un peu fragile, au bord de la source. Elle ressemble au dessin que laisse la mer sur le sable après son passage, cette empreinte qui disparaît et se reforme au gré des vagues. Elle est si pâle. Elle mêle en son être, ses cheveux et ses yeux, le tendre lever et le vif coucher de soleil.
Saisie par la beauté de Narcisse, la nymphe voudrait parler mais elle ne peut rompre le silence. C’est à Narcisse d’inscrire des mots sur le monde muet. Lorsqu’il s’exclame le premier, elle lui répond aussitôt :
— Oh ! visage inconnu !
— Oh ! visage inconnu, répond Echo.
— Ta voix est belle ! s’extasie Narcisse.
— Ta voix est belle, imite Echo.
— Elle semble irréelle… continue Narcisse.
— Elle semble irréelle, répète Echo.
— Ta figure est comme un rêve ! s’émerveille Narcisse.
— Ta figure est comme un rêve, reproduit Echo.
Narcisse est captivé par les réponses de la nymphe. Quelle voix aux accents magiques : il croit s’entendre lui-même…
Le miroir se poursuit entre eux :
— Parle-moi de toi !
— Parle-moi de toi, répond Echo.
— Moi… Je suis malheureux. Je cherche la beauté cachée du monde.
— Moi… Je suis…. malheur… Je cherche… la beauté… beauté… beau…
L’écho se déforme à mesure que la nymphe prononce les mots dérobés mais Narcisse n’entend que le reflet vague de sa propre voix qu’il ne reconnaît pas. Charmé, il s’assoit et se confie encore à la nymphe :
— Je suis aveugle aux couleurs du ciel, de la mer, des arbres, des flammes ! Je suis sourd aux murmures de la nuit, aux chants des oiseaux, aux symphonies de la tristesse et aux cris déchirants des couchers de soleil ! Je suis insensible à la douceur des matins, aux rigueurs des épines ou des vents, à l’éclair du soleil, à la sensualité des mains ! Je suis étranger aux goûts des fruits et des lèvres ! Je suis indifférent au parfum du sable, des feuillages, des femmes et des fleurs ! Je passe sans ne jamais voir la poésie qui fascine et emporte...
— Aveugle aux couleurs… Sourd au chant… Insensible à la sensualité… aux lèvres… fleurs… qui fascinent…
— C’est pour cela que je cherche la beauté dissimulée quelque part dans ce monde !
— Quelque part dans ce monde…
— Mais, belle apparition, apprends-moi tout ce que je ne sais pas sur toi !
— Apprends-moi…. sur toi…
— Oh, visage étranger, mon cœur commence à chanter pour toi !
— Mon cœur… pour toi…
— C’est toi que je cherchais, déclare Narcisse, ému.
— C’est toi…
Les mots volés se défont et se transforment à chaque nouvel écho. Narcisse, bercé par la voix hypnotique, n’écoute pas vraiment les mots de la nymphe. Il contemple l’apparition évanescente. Dans un élan, Narcisse veut l’embrasser et se penche vers elle : mais alors qu’il s’approche, l’image tremble…
Le reflet s’efface et le fuit. Désemparé, Narcisse s’écarte. Aussitôt, le visage reparaît dans la source, comme pour se moquer.
Quand il parle à nouveau, Echo lui répond. Mais, dans l’eau, la silhouette qu’il voit ne se laisse pas approcher : elle se noie quand il va l’enlacer…
De désespoir, Narcisse pleure au-dessus du visage qu’il aime et ne peut toucher. En écho à son malheur, la nymphe derrière lui pleure sur son sort, elle que Narcisse ne reconnaît pas.
Echo disparaît lentement à force de regarder Narcisse. Narcisse se meurt à force de regarder son reflet dans l’eau.
Au bord de la source maudite, bientôt, il ne reste plus qu’une fleur magnifique et l’ombre d’un écho...
Remerciements :
A Tim Gab, sans qui je n'aurais jamais écrit cette nouvelle (qui est une de mes préférées parmi mes écrits) ;
A tous ceux qui ont commenté mon texte et m'ont aidé à l'améliorer ;
A tous les lecteurs silencieux qui sans rien dire donnent un sens à mon texte et le fond exister à chaque nouvelle lecture.