Le thème du Blind Text était au choix "Rêves" ou "Mythologie"... j'ai mixé un peu des deux.
Y a quelques trucs qui me plaisent bien dans ce texte et des choses à améliorer, j'attends vos avis avec impatience :)
Anthropyle
πύλη, pýlê : la porte
Je suis un Dieu. Du haut de mes nuages, je zèbre le ciel d’éclairs radiculaires. Je terrorise les populations de fléaux toujours plus destructeurs et les humains m’offrent en sacrifice leurs plus beaux jeunes hommes. Je les emporte dès qu’ils enfouissent leurs yeux derrière leurs mains tremblantes. La chair fraîche me remplit de joie et je savoure chaque instant passé à jouer avec ces corps sans défense. Lorsque je suis repu de plaisir, je dévore les malheureux, laissant leurs âmes vagabonder autour de moi, silencieuses.
Je vis ainsi, entouré de milliers d’âmes muettes. Parfois, j’autorise certaines d’entre elles à répondre à mes questions. Les malléables, les soumises, celles qui me supplient en louant ma puissance ont le droit de s’exprimer et alors je jouis de leur faiblesse. Mais jamais je n’apprends de leurs réponses les choses essentielles.
*
Je n’ai pas toujours été un dieu. Hier encore j’étais une larve, un cloporte. Humain parmi les humains, je souffrais comme eux. De la faim, de la soif, de l’infini besoin de trouver un sens à mon existence. La routine quotidienne me broyait de l’intérieur. Aucune rencontre n’avait illuminé mon chemin et les lendemains se dressaient devant moi comme autant de monolithes de vacuité. Et puis un jour, en fermant les yeux, je me suis réveillé. Je me suis révélé. J’étais toujours affreusement seul, mais planté sur un nuage, la barbe au menton et le trident à la main. La toge sur mes épaules exagérément musclées, j’ai écarté les bras et découvert mes nouveaux pouvoirs : d’un simple mouvement du poignet je pouvais ravager des régions entières. Je ne m’en suis pas privé : on trompe son ennui comme on le peut.
*
Mais les siècles s’écoulent et affadissent la chair. Les rites sacrificiels perdent peu à peu de leur saveur et les peuples terrorisés ne me distraient plus. Alors un jour, au lieu de jouer avec le corps de ma victime avant de la déchiqueter et de l’avaler goulûment, je décide de lui parler. Est-ce ma lassitude ou la plastique parfaite du bel éphèbe qui induit ce choix ? Je ne saurais le dire. Ce jeune homme est un athlète exceptionnel et – chose rare – il ne se recroqueville pas sur lui-même, ne supplie pas et pose sur moi un regard plein d’un courage émouvant.
__ Petit humain, tes membres ne tremblent pas et la peur ne se lit pas dans tes yeux. Je pourrais te déchirer en deux d’un simple mouvement de la main et pourtant tu restes dressé face à moi. D’où te vient cette témérité insolente ?
__ C’est simple : je ne crois pas en toi.
Il n’a pas cillé. Le torse bombé et la voix posée, il a prononcé ces quelques mots sans frémir.
__ Tu ne crois pas en moi ? Je suis ton Dieu ! L’être le plus puissant, le Créateur de toute chose. Vois !
Je tends le bras. À trois pas du jeune homme, un rocher plus grand que lui s’extrait de la terre et se soulève du sol. D’un mouvement lent du bout de mes doigts, je le fais tourner sur lui-même. D’un coup, je ferme la main et le granit s’effrite puis s’effondre en pluie de cailloux et de poussière.
__ Alors, tu ne crois pas en ma puissance ? Dois-je t’arracher un membre pour que tu la comprennes ?
__ Je ne crois pas en toi.
__ Veux-tu que je te grille ? Est-ce que recevoir la foudre pourrait t’aider à comprendre ?
__ Je comprends ta puissance… La compréhension n’est pas la problématique. Je parle de croyance, de foi. Je ne crois pas en toi.
Je ravale ma fureur. Cet humain m’intrigue. À bien le regarder, je me demande s’il est vraiment courageux. Il ne semble même pas vouloir provoquer son Dieu ; son insolence n’est peut-être pas bravade.
__ Es-tu prêt à mourir ?
__ Depuis des années.
__ Tu t’y es préparé ?
__ Depuis ma plus tendre enfance. On m’a destiné à être ta victime.
__ Veux-tu mourir ?
__ Il n’y a pas d’autre alternative.
__ Et si je t’en offrais une ?
__ Je n’y croirais pas.
Impossible de dévorer cet humain-là. Impossible de laisser en suspend les questions qu’il a fait germer dans mon esprit. Et surtout, j’ai peut-être trouvé un moyen de me désennuyer. Alors, j’ouvre les bras et le jeune homme décolle lentement du sol en même temps que je m’élève. Il se met à bouger au ralenti, en regardant ses membres qui s’agitent puis le sol qui s’éloigne.
__ Que fais-tu ?
__ Je t’emmène avec moi.
__ Où ?
__ Tu verras.
*
Dans une autre vie, je n’étais pas un Dieu. Je vaquais au milieu de la foule, souvent occupé et pourtant désœuvré.
Et finalement, je me suis réveillé et révélé.
*
Dorénavant, mon nouveau compagnon partage mon existence, sur mes nuages. Pour qu’il résiste à mes conditions de vie particulières, je lui ai donné quelques pouvoirs basiques. Insensible aux variations de la température, il survit sans manger ni boire, et bien sûr il n’a plus besoin d’oxygéner son sang. Même s’il reste taciturne, je me sens moins seul : nos conversations se répètent, toujours similaires et pourtant animées.
__ Tu me dis ne pas croire en moi, ne pas avoir la foi. Qu’est-ce que la foi ?
__ La foi est une croyance qui dépasse l’intelligible. La foi ne se justifie pas de façon cohérente.
__ Penses-tu un jour trouver la foi ?
__ Dieu seul le sait…
Encore une fois une escapade et son sourire ironique.
__ Ne te moque pas !
__ Je ne ris pas. La foi est émanation de Dieu pour qui y croit.
__ Pourquoi refuses-tu de voir en moi le Dieu que je suis ?
__ Tu le sais. La preuve de l’existence de Dieu n’existe qu’après la mort.
Toujours la même impasse, ce paradoxe qui nous sépare. Mais cette fois, je refuse de le laisser ruminer et de couper là la conversation. Depuis quelques temps, une idée a germé en moi ; je n’ai jamais osé l’exprimer, sans savoir pourquoi. Sûrement ai-je peur de le voir me quitter, ce petit humain qui me tient si bien compagnie. Pourtant, s’il faut que notre relation dure et que je trouve quelques réponses, il est temps de lui faire ma proposition.
__ Veux-tu retourner sur Terre ? Peut-être auprès de tes proches trouveras-tu la réponse ?
__ Je ne suis plus l’homme que j’ai été. Il m’est impossible de reparaître auprès des miens.
__ Et si je te faisais rencontrer d’autres humains, d’autres civilisations ?
__ Qui croient en toi ?
__ Bien sûr.
__ J’ai côtoyé suffisamment d’humains qui croient en toi. Toute ma vie sur Terre a été conditionnée par le sacrifice que préparaient mes parents. Le village entier me considérait comme un sursitaire chargé de t’apaiser le moment venu. Peux-tu imaginer une vie sans amis, sans fiancée ? Peux-tu imaginer la souffrance de l’exclusion ? Comment se définir quand on n’a ni avenir ni sentiments à partager ?
Pour la première fois je le vois réagir avec émotion. Pour la première fois il a enchaîné plusieurs phrases et évoqué son passé. Son regard dur me scrute en attente d’une réponse.
__ Les hommes ont toujours eu besoin de moi. D’une réponse face à leurs questions existentielles.
__ Pas moi. J’étais destiné à mourir, à faire partie de ta « réponse ».
__ Accepte de retourner sur Terre. Je te dois bien ça.
__ Pourquoi ?
__ Tu as redonné un intérêt à mon existence.
Le voilà qui me regarde avec un air étrange, l’air de celui qui fait une découverte mais ne semble pas y croire.
__ Bien. Puisque tu y tiens, je veux bien retourner sur Terre, mais si tu respectes deux conditions.
__ Bien sûr, lesquelles ?
__ D’abord, tu vas faire en sorte que personne ne croit en toi à l’endroit où tu me déposeras.
__ Si tu y tiens, ce n’est pas un problème.
__ Ensuite, je veux qu’une fois sur place je ne possède aucun des pouvoirs que tu m’as accordés.
__ Mais, tu vas être en danger !
__ C’est ma condition pour retourner auprès des humains.
__ Alors soit, qu’il en soit ainsi. Nous nous reverrons !
Sans tarder, je ferme les yeux, ouvre les mains et mon ami disparaît peu à peu. Tandis qu’il voyage à travers le ciel, je lui glisse à l’oreille : « désormais, ton nom est Anthropyle. Je reste auprès de toi ».
*
Dans cette autre vie, je suis un humain tombé du ciel. Fragile et innocent, j’arpente le monde en quête de réponses.
*
Anthropyle s’éveille au milieu des arbres centenaires. Allongé sur un tapis de feuilles et de mousse, il observe la canopée qui se balance, dévoilant des fractales changeantes de ciel bleu. Il place ses mains devant ses yeux et les tourne en tous sens ; elles n’ont pas changé. Au-dessus de sa tête dansent des nuées d’insectes, il n’en a jamais vu de pareils. Des chants d’oiseaux lui parviennent, puissants et colorés.
Anthropyle se lève et ses pieds nus s’enfoncent dans l’humus. À quelques pas de lui, il repère une flaque et s’en approche. Son reflet le rassure, son visage n’a pas changé.
__ Que croyais-tu ? Que je t’aurais transformé avant de te renvoyer auprès des tiens ?
__ Je me sens si différent…
__ Parcours le monde, et raconte moi.
Anthropyle se met en marche à travers la forêt, et bientôt il croise un chemin qu’il emprunte après une courte hésitation. Tout est nouveau autour de lui, de longues lianes serpentent jusqu’au ciel et il aperçoit d’étranges créatures qui sautent de branches en branches en poussant des cris stridents. Émerveillé, il s’avance. Le sentier décrit une longue courbe et débouche sur une clairière immense. En son centre se dresse une construction de pierre, épargnée par la végétation luxuriante. Haute de plusieurs dizaines de pieds, elle ne ressemble à aucune habitation qu’il ait déjà vue. Et d’ailleurs Anthropyle n’y décèle aucune ouverture. Il s’approche des premiers gradins. La roche sculptée dessine des créatures fantastiques qui semblent vouloir s’élever vers le sommet de l’édifice. Du bout des doigts, Anthropyle caresse un animal aux crocs menaçants paré d’ailes finement ciselées. Plus haut, d’autres sculptures fabuleuses attirent son regard. Hypnotisé, il commence son ascension, entre les serpents de pierre et les félins gigantesques. Peu à peu, son corps se couvre de transpiration tandis qu’il escalade le granit. Soudain, tandis que le sommet est presque à sa portée, un cri s’élève derrière lui. Un cri humain. Un cri d’horreur qui se répète puis se fait menaçant. Agrippé à la paroi abrupte, Anthropyle tourne la tête. Au pied de la construction de pierre, un homme hurle en tendant le bras vers lui. Bien vite, l’homme est rejoint par ses semblables. Anthropyle est d’abord surpris avant d’être effrayé : jamais il n’a vu d’êtres humains à la peau si cuivrée. Mais les cris redoublent et des pierres volent dans sa direction. Bien qu’il soit hors d’atteinte, il ne peut s’empêcher de fuir face à ses assaillants et leurs cris de haine. En un instant, il atteint le sommet de l’édifice et constate avec horreur que la construction de pierre est maintenant entourée de toutes parts. Heureusement pour lui, personne n’ose escalader les gradins.
__ Que me veulent ces hommes ?
__ Tu as profané leur temple.
__ Tu m’avais assuré qu’ils ne seraient pas croyants !
__ Je t’ai dit qu’ils ne croiraient pas en moi.
__ Tu m’as trahi !
__ Reviens vers moi.
__ Il n’en est pas question, je vais leur parler. Tout conflit peut être résolu par le dialogue.
__ Tu n’as aucune chance.
__ Je dois essayer.
__ Soit, je peux faire en sorte que tu parles leur langue.
Alors, Anthropyle sent un picotement derrière ses oreilles et, un instant plus tard, il comprend les cris des hommes au pied du temple. Blasphème ! Profanateur ! Serpent maléfique ! Impie ! Tout en restant hors de portée de leurs projectiles, il redescend quelques gradins.
__ Écoutez-moi. Je suis un étranger qui ne connaît pas vos coutumes.
__ Qu’on le pende !
__ Qu’on le brûle !
__ Qu’on lui arrache les tripes !
Anthropyle s’immobilise devant cette haine débordante. Devant lui, les bouches se tordent et crachent, les yeux sont injectés de sang, les poings se serrent et les hurlements ne cessent pas. Plaçant ses mains en porte-voix, Anthropyle essaie de se faire entendre.
__ Laissez-moi parler ! Je suis désolé, votre temple est magnifique. Je ne voulais pas le profaner.
Les cris s’élèvent de plus belle, jusqu’à ce qu’un ancien s’avance. Soudain, il écarte les bras et le silence se fait immédiatement.
__ Étranger, tu dois mourir. Personne ne peut monter sur le temple des dieux et en redescendre sans être sacrifié.
__ Vos dieux ne voudront pas de moi.
__ Étranger, tu blasphèmes. Et pour cette raison aussi tu devras mourir.
Le vieil homme se retourne et les hurlements redoublent. Puis, venant de la forêt, un groupe d’hommes se dirige vers le temple, trainant derrière eux une structure de bois. La foule s’écarte et les hommes installent leur machinerie. Ils déplient deux longs bras noueux reliés par une corde tressée. Anthropyle comprend qu’il s’agit là d’une arme de guerre.
__ Écoutez-moi ! La violence ne résoudra rien !
Mais personne ne l’écoute et les guerriers face à lui chargent leur engin d’une multitude de flèches acérées qu’ils trempent au préalable dans une outre de peau. Anthropyle ne peut s’éloigner sans leur tourner le dos, aussi reste-t-il sur place, tentant encore et toujours, sans succès, de les apaiser. L’arbalète géante est maintenant chargée. Quatre colosses bandent la corde en y mettant tout leur poids. D’un coup, ils la lâchent et les flèches s’envolent. Dans un réflexe dérisoire, Anthropyle se protège en ramenant ses bras sur son visage. Pendant son mouvement, des éclairs jaillissent de ses doigts et les flèches s’embrasent et se consument instantanément. La stupeur s’abat dans la clairière.
__ Qu’est-ce qui s’est passé ?
__ Je t’ai sauvé la vie.
__ …
__ Tu voulais que je laisse ces sauvages te tuer ?
__ Qui te dit que ce sont des sauvages ?
__ Mais enfin, ouvre les yeux !
__ Laisse-moi trouver les réponses. Je suis là pour ça, non ?
__ Tu es fou…
__ Peut-être, mais je ne suis pas un dieu.
Au pied du temple, les hommes se prosternent, face contre terre. Seuls l’ancien et quelques autres sont restés debout. Anthropyle descend lentement les gradins.
__ Relevez-vous. Je ne vous veux aucun mal.
Anthropyle descend encore, il est à présent à un jet de pierre des hommes courbés jusqu’au sol.
__ Relevez-vous. Je ne suis pas un dieu, je suis un humain, comme vous. Apprenons à nous connaître.
Anthropyle pose maintenant le pied sur l’herbe tendre, à quelques pas des hommes toujours en dévotion.
__ Relevez-vous mes amis, je ne suis pas un dieu. Je suis inoffensif.
Anthropyle s’avance au milieu de la foule qui murmure. Certains lèvent la tête, certains se redressent enfin. Armé d’une flèche empoisonnée serrée dans son poing, l’ancien s’avance prudemment, en éructant.
__ Tu n’es pas un Dieu. Tu ne peux être un Dieu, les Dieux n’ont pas de forme humaine !
__ Je ne suis pas un dieu, c’est vrai.
__ Tu es un profanateur et tu vas mourir !
__ Je ne suis pas un profanateur, mais je vais mourir.
Alors, l’ancien se jette sur Anthropyle qui n’esquisse pas un geste et lui plante la flèche dans la cuisse. Très vite, les muscles d’Anthropyle se tétanisent et il prononce difficilement « je ne suis pas un dieu ». Puis il s’effondre, inconscient.
*
__ Tu es mort Anthropyle.
__ Je le sais.
__ Pourquoi t’être laissé tuer sans te protéger ?
__ Parce que je ne suis pas un dieu.
__ Tu es mort et nous conversons ensemble. Crois-tu en moi maintenant ?
__ Non. Je crois aux délires de mon imagination. Et je sais que l’on m’a programmé pour mourir sacrifié.
*
Je n’ai pas toujours été un dieu. Hier encore j’étais une larve, un cloporte. Humain parmi les humains, je souffrais comme eux de l’infini besoin de trouver un sens à mon existence. La routine quotidienne me broyait de l’intérieur.
Mais une rencontre a illuminé mon chemin. Enfin révélé, je me suis réveillé.