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En morceaux
Il y a des petits bouts de Moi qui s’éparpillent. Ils flottent, entre deux eaux brouillées de vase. Des rais de lumière se faufilent, furtifs, jusqu’à nous.
Battements de cœur.
Les fragments :
— Il faut agir.
— Ça ne sert à rien.
— Je ne comprends pas.
— Qui suis-je ?
— J’ai peur.
— Dites-moi quoi faire.
— Taisez-vous.
— Je les respecte mais
— Du calme
— J’aimerais que
— Il faudrait
— Je crois
— Nous
— Silence !
Silence.
Mes fragments ne se taisent pas tout à fait – ne se taisent jamais vraiment – mais ils sont assourdis. Le brouahaha se suspend.
Le corps fantôme, chuchotant, ses contours mal définis comme ceux d’une fleur de coton :
— Le brouhaha me terrifie. Le bruit me terrifie. Je voudrais pour toujours flotter dans le silence et le calme. Le monde est trop hostile.
La poitrine, serrée, enveloppée de noir :
— Oui, le monde est trop hostile. Le monde m’épuise. Mon cœur, je n’en peux plus.
Le cœur, c’est moi. Autour de moi dérivent les morceaux de mon corps. Nous baignons tous ensemble dans le même liquide. Visqueux. Opaque. Tous, ils s’écartent peu à peu, et m’écartèlent au passage. Leurs voix vont et viennent, tantôt murmure plaintif, tantôt cri impérieux. Elles tissent dans l’atmosphère liquide un appel. Elles tissent des fils qui m’appellent, me tirent, me couturent de cicatrices.
Néon qui grésille.
La tête, à peine visible à l’intérieur de son nuage bourdonnant de mots, comme un essaim d’informations qui l’assaillent :
— Non, vous ne pouvez pas, il ne faut pas se couper du monde, il reste trop de questions à poser et auxquelles répondre, trop d’informations à absorber […] je voudrais comprendre, tout comprendre, les choses, les gens, les liens qui les relient, les ficelles du monde, comprendre la terre l’être humain la violence l’histoire les sociétés […] pourquoi la guerre ? pourquoi les gens souffrent ? qu’y a-t-il après l’univers ? où sont […]
Les yeux, brillants du reflet des montagnes, du ciel et de la mer :
— Ma tête, ne panique donc pas.
Calme tes angoisses.
Ferme les vannes du courant qui te noie.
Ferme le robinet fuyant des questions sans réponse,
Et comme tu le fermes,
Ouvre les yeux.
Pose ton regard sur le monde.
Plutôt que de vouloir
A tout prix
Le comprendre,
Accepte-le.
Contemple.
Le bruit reprend et enfle dans la vase qui nous détrempe.
Le néon grésille toujours, irrégulier. Au loin, un bébé pleure.
Les mains, la gauche ouverte sur une paume accueillante, la droite fermée en un poing crispé, enchaînées l’une à l’autre :
— Contempler ? Immobile ? Ne rien faire ? Mais il faut agir ! Créer ! Aider ! Changer le monde !
La tête, tissant des phrases qui s’enroulent autour d’elles comme un nid de serpents égarés qui se dévorent s’essoufflent débordent de mots :
— Seulement, pour agir, il faut comprendre, sinon […] si l’on ne comprend pas, que peut-on faire, comment peut-on le faire ?
Ils s’éloignent encore et me tirent, me tirent, les morceaux de moi. Ils enflent à mesure que chacune de leurs voix prend de l’ampleur. Ils deviennent plus lourds.
Quelqu’un suffoque. Cela gémit et grince comme un courant d’air dans une ventilation grippée.
Les bras, ouverts, déployant autour d’eux une multitude de filaments fragiles :
— Pourquoi faites-vous cela ? Vous passez trop de temps à penser, dépensez trop d’énergie à vous plaindre. Vous vous demandez si le monde est terrible ou merveilleux ; s’il faut le rejeter, l’embrasser, l’analyser. Et pendant tout ce temps votre vie se perd, parce que vous laissez la solitude se développer. Refusez-vous de la voir ? Elle vous encercle. Elle vous grignote. Elle vous dévore. Ce-qui-importe,-ce-sont-les-liens. Liez-vous-aux-gens,-écoutez-les,-aimez-les, il-n’y-a-qu’eux-qui-vous-apportent-autre-chose-que-du-vide.
Les mains, agitées, leurs chaînes cliquetantes :
— Non ! On ne peut pas aimer tout le monde ! On ne s’attarde pas ! Les gens nous entravent !
C’est trop dur, d’avoir et d’être tout cela à la fois : la tête, les yeux, les bras ouverts et les poings fermés. Je m’épuise à les écouter tous, à tenter de les contenter pour ne pas les perdre.
Plus faible et plus sourd que tous les autres bruits : un grondement de moteurs.
Les jambes, marchant indolemment sur la surface d’une bulle qui les englobe, faisant du surplace tandis que la bulle tourne et tourne et tourne :
— Pk eske vs vs fatiguez ? Faites ce kon vs demande o lieu de vs poser ds questions. Vs ns soulez avec vs débats. Et si on allumait la télé ? Sa ns videra la tête.
Un rayon de lumière traverse la vase jusqu’à la bulle des jambes : la bulle s’irise tout à coup de couleurs chatoyantes. Les couleurs ondulent, et les jambes marchent de plus belle.
Autrefois, nous étions un. Nos multiples facettes fusionnées en un corps, notre corps l’enveloppe d’une personne. Où est-elle, aujourd’hui, la personne ? Elle était trop de facettes, et les soudures invisibles ont fini par lâcher. Les tiraillements internes sont devenus physiques. Le corps a éclaté. Chacun.e a réclamé sa part du gâteau : à chaque facette son fragment.
L’ampoule qui grésille, zzzz-z-z-zz.
Cela s’est produit un soir gris de pluie, au-dessus d’un étang boursouflé d’algues et de joncs, celui qui vivote entre l’autoroute et le complexe Auchan. Boum, les facettes de Moi se sont disjointes : l’énergie de l’explosion les a projetées dans l’eau.
Depuis, nous dérivons.
Sanglot de bébé.
Mais la personne ? Ce qui était « un » ? Je n’ai pas de fragment, pas de morceau de corps. Il ne me reste que ma conscience et ma triste unité, tandis que me tiraillent de toutes parts les vieux bouts fracturés de moi-même. En morceaux, ils continuent à s’attaquer et à se disputer sans mesurer l’ironie de leur sort. Je les regarde, et je ne peux rien faire.
Néon. Bébé. Moteurs. L’eau étouffe les sons mais ils me parviennent, lointains.
La tête :
— Je cherche je cherche je cherche je cherche je cherche je cherche je cherche
Qu’est-ce qu’elle cherche, ma tête, ce vieux sac à puces ? Un nœud, je crois : le grand nœud qui tient toutes les ficelles, qui explique le monde, le nœud central qui permettrait de débrouiller tous les autres. Paradoxal, non, pour un morceau lui-même dispersé parmi d’autres, lui-même cousu à une ficelle du grand nœud ?
La poitrine, son nuage palpitant autour d’elle, s’épaississant pour prendre la consistance du magma :
— A quoi bon ? Le schéma est toujours le même : le monde se flétrit. Les gens se fanent. Ou peut-être l’inverse. Tout vieillit, meurt et s’effrite.
Les mains, griffes dehors :
— Tais-toi ! Tu nous encombres ! Disparais !
Les bras, leurs filaments crépitants comme des bras de voie lactée vers le magma noir de la poitrine :
— Ils-s’en-vont, les-gens-s’en-vont-à-cause-de-toi. Tu leur fais peur. Et la solitude revient nous grignoter. Disparais !
Le corps fantôme, toujours plus inconsistant :
— Assez… assez…
Il se produit ce que je craignais : les morceaux de moi ont enflé comme des pustules infectées jusqu’à ne plus se contenir, jusqu’à déborder les uns sur les autres. La traction qu’ils exercent sur mes coutures est presque insoutenable. Je ne comprends même plus ce qu’ils crient. Le tableau qu’ils m’offrent, figé dans la vase, étale ses traits de peinture au ralenti. La texture est épaisse et les couleurs sont fades.
Le magma de ma poitrine se fait bitume, se déverse en grosses coulures dans le liquide autour, s’y dilue, l’assombrit peu à peu. Les mots qui bourdonnaient autour de ma tête se désordonnent, les phrases-serpents se dispersent en un essaim furieux. Mes mains, enchaînées mais brulantes de colère, ont dérivé vers mes jambes, et leurs griffes s’attaquent maintenant à la bulle irisée. Mon corps, recroquevillé, est devenu tout à fait invisible. Seule une brume de coton marque encore son emplacement. Mes yeux y impriment des projections fluctuantes de couchers de soleil et de nuits urbaines.
— Disparais !
A travers la cacophonie visuelle, je ne les avais pas vus : mes bras se sont approchés de ma poitrine, et leurs filaments se sont lancés dans un combat au corps à corps contre les coulées magmatiques. Noir contre blanc, les tentacules se projettent les uns contre les autres en grésillant, s’étranglent avec des grondements sourds, s’arrachent des sanglots et des gémissements.
Ils me déchirent.
On se réveille en sursaut, le cœur battant, la gorge nouée, le corps tout entier redressé dans le lit, les mains tendues à essayer d’attraper du vide. Dans la chambre surchauffée, la fenêtre ouverte laisse entrer le bruit sourd de l’autoroute. On a oublié d’éteindre la lumière de la cuisine : le néon fatigué clignote au-dessus de l’évier. A l’étage au-dessus, le bébé pleure encore.
Lorsqu’on ferme les yeux, on voit l’étang, celui devant lequel on passe tous les jours. C’est vers son image que l’on se réfugie lorsque le monde est trop empli de gens, d’informations, de sentiments, de choses à faire, de bruit, lorsque le monde est trop grand, lorsque le monde est trop.
L’étang, ses eaux marronnasses, ses vieilles bouteilles qui flottent à la surface. On ferme les yeux et on pourrait presque le sentir se refermer sur nous : ses eaux seraient poisseuses, un peu tièdes d’avoir trop stagné, mais profondes aussi, profondes parce qu’il en faut de la place pour abriter tout ce qu’on est.
On s’y noie déjà.
(procrastination bis ! j'ai vraiment pas envie de bosser ><)
Moi j'ai bien aimé ! Mais bon j'aime bien ce genre de texte :mrgreen:
Je trouve tout de même le texte décousu, dans le sens où je le trouve pas complètement fini ou pas assez travaillé, y'a des passages que j'ai trouvés sans plus ; mais à côté il y a quelques répliques dont je suis vraiment fan :coeur: et il y a aussi un décousu "bien" dans le sens où ça montre que les pensées vont dans tous les sens et, bref, parfois le décousu passait et parfois pas (mais c'est que je suis vraiment super claire aujourd'hui... )
Dans les passages que j'ai vraiment aimé :
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Ce que j'ai moins aimé :
- le dialogue du début
- Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
parce que j'ai l'impression qu'il y a un truc à comprendre mais j'ai du mal à voir quoi
- les phrases à droite, que je ne trouve pas super justifiées, ou alors c'est la mise en page sur le forum (avec un grand écran) qui fait que c'est vraiment très à droite
En conclusion je trouve l'ensemble un peu confus, il y a eu des textes du style sur le forum qui m'ont plus marquée parce qu'il y avait davantage un fil directeur / moins de passages où je ne voyais pas trop où ça voulait en venir ; mais à côté il y a pas mal de passages qui me parlent vraiment, et qui donnent du relief au texte.
Merci à tous pour vos retours ! :)
((Je viens de réaliser qu’il ne manque qu’un point d’exclamation à mon titre pour qu’il devienne Macron-iste… :(
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
))
@Chouc
tu rejoins le club de moins en moins select des gens qui écrivent des trucs que je ne comprends pas
Il y a des goodies ?
L'univers semble chouette, mais un peu trop dense pour ma petite tête je crois
Les commentaires d’en-dessous montrent qu’il n’y a pas que toi ^^. En général les choses sont plutôt claires dans ma tête et beaucoup moins sur le papier… c’est clairement quelque chose que j’aimerais améliorer dans mes textes (donc merci de m’indiquer que j’ai encore du boulot :mrgreen:)
la cartésienne que je suis est paumée
Je suis souvent assez cartésienne aussi, mais il faut croire que cette facette-là
et je vais lire attentivement les commentaires à venir, ça pourrait m'éclairer
J’espère que ça aura (un peu) été le cas ;)
@JKK (c’est le diminutif officiel ?)
Joli exercice de style qui comme les rêves te perd facilement.
J’espérais donner un peu ce rendu (ç’aurait été encore mieux si j’avais moins perdu mon monde au passage) :)
@Kail
Je trouve tout de même le texte décousu, dans le sens où je le trouve pas complètement fini ou pas assez travaillé
Et tu as complètement raison ^^. Je me suis pressée à la fin pour pouvoir participer au BT, donc j’ai fini de l’écrire un peu vite et je ne l’ai ni assez laissé reposer ni assez retravaillé. Si j’ai le courage, j’essaierai peut-être d’en faire une V2 (en gardant l’aspect décousu-rêve mais en passant peut-être moins vite d’un point de vue à l’autre).
Dans les passages que j'ai vraiment aimé
Well, ce sont ceux dont j’avais peur qu’ils ne plaisent pas xD
parce que j'ai l'impression qu'il y a un truc à comprendre mais j'ai du mal à voir quoi
C’est effectivement là que j’essaye de donner le pourquoi du texte… J’ai du mal à savoir ce que tu as compris et pas compris, du coup ^^
il y a pas mal de passages qui me parlent vraiment, et qui donnent du relief au texte
:coeur:
@metaphores
je n'ai pas eu le temps de participer au jeu, vous avez trop vite pendant que je n'étais pas là !
C’est vrai qu’une fois lancés, on est allés vite dans les propositions… J’espère que tu pourras participer à la partie mastermind aussi une prochaine fois !
J'ai vraiment aimé ton texte ! Bravo à toi !
Merci beaucoup :)
@kokox
Par conséquent je ne peux que louer ton grand courage. C'est de plus en plus rare les gens qui partent en stop dans leurs propres entrailles sur le dos d'un crocodile !
Je te confirme que moi et mes entrailles on ne s'entend pas toujours très bien (et j'ai l'impression que c'est un syndrome assez répandu).
Me voilà touchée par ton message :) merci à toi d’être passé par ici !
@WEG
Ce n'est que mon avis, mais je trouve quand même le tableau un peu trop noir tout le long, j'aurai nuancé avec quelques éclaircies pour faire écho à la pluralité.
Tout à fait, j’ai du mal parfois à dé-noircir mes textes, mais je m’étais fait à peu près la même remarque en écrivant (que l’ensemble aurait été plus cohérent avec plus de lumineux). Si tu le relèves aussi c’est qu’il faut que j’y travaille ^^.
@Rémi
Je n'avais pas pris le temps de lire […] Mais en fait, c'est plutôt simple, vachement bien construit et super intelligent !
Bonne gestion du suspense, je ne m’attendais pas à la chute ! :mrgreen: Contente que tu ais compris le texte (même si en deuxième lecture) et qu’il t’ait plu !
L'éclatement du moi matérialisé par l'éclatement du corps, chaque partie du corps représentant une facette de problématique humaine...
C’était très exactement l’idée :)
y aurait certainement des chipotage à faire
Je n’en doute pas ^^
J'ai beaucoup aimé, merci pour cette très chouette lecture
Merci à toi d’avoir retenté :)
@Pyjsa
(réponse contextualisée)
Ça c’est une chouette idée !
Malheureusement, je ne sais pas vraiment quoi tirer du reste de ton message… Je dois peut-être en déduire que de ton côté, tu n’as pas su quoi tirer de mon texte ? ^^ Merci de ton passage en tout cas.