Chère mère,
J'ai, avec stupidité, longtemps attendu avant d'essayer d'écouter les cris de mon cœur. Ces cris, à peine audibles dans l'épaisse brume de mon orgueil, voulaient simplement jeter un message hors de mon corps, jeter un message d'amour que mon ego est parvenu à étouffer jusqu'à aujourd'hui.
Notre quotidien s'était progressivement envenimé. Il était devenu insupportable à travers les fougues de mon adolescence et ma
réticence à reconnaître mes torts, et à cette époque-là, j'étais bien la dernière à avouer que rien n'allait plus. En étouffant ma
douleur morale, je torturais ma conscience pour en extirper le moindre scrupule, afin de me convaincre que je ne faisais de mal à
personne, que je ne causais aucun tort à quiconque, encore moins à toi.
Je me contraignais à décréter que celle qui m'a donné la vie était le bouc émissaire dans mon existence. Je te considérais ni plus ni moins comme une fardeau. Tu représentais pour mon amour-propre une charge intolérable, dès que ta voix s'élevait pour dire une chose qui m'ennuyait, alors que c'était ma propre fierté qui mettait un poids supplémentaire à ces contrariétés banales.
C'était comme si tu étais à mes oreilles une mélodie dissonante, ne s'accordant jamais à mes notes. Les miennes me paraissaient
meilleures, et je ne supportais pas que tu viennes les modifier pour me corriger.
Si tu me disais être persécutée par mes paroles acerbes, je te disais être outrée par tes reproches irraisonnés. J'avais l'impression
de baigner dans une éternelle innocence, mais aucun être humain ne peut ne jamais être dans la culpabilité. J'avais fini par prendre
conscience qu'être offusquée pendant des mois et des mois par ton ressentiment à mon égard, révélait soit une folie de ta part, soit le mensonge infâme que je me faisais à moi-même. Tu pleurais, tu criais contre moi, ce à quoi je répliquais en me bouchant les oreilles, pour fuir cette personne que j'avais totalement désemparée, pour nier la souffrance par laquelle je t'ai, pour ainsi dire, dévastée.
Mais finalement, était-il possible de m'en vouloir autant sans que je n'y sois pour rien ? Tes crises de nerf mêlées à la rancune, si
affligeantes et si éperdues, pouvaient-elles se manifester à l'encontre d'une innocente personne ? Non. Et ma fierté a alors commencé à décliner et à s'avouer sourdement vaincue. Je ne laissais alors rien transparaître de ma douleur face au préjudice immense que je t'ai porté.
Je t'écris cette lettre l'esprit lacéré de plaies vives, à travers lesquelles mes remords décuplent et me font souffrir. Bien que tu aies désormais rejoint les cieux, j'espère que tu pourras, depuis là-haut, réaliser à quel point je déplore mon attitude, à quel point j'implore ton pardon.