Le vieux bus roulait tant bien que mal à travers les ruelles de la Cité Saoudi. Midi approchait et la chaleur était suffocante, comme d’habitude. En sortant de la place Mahamoud Harbi, la place centrale de la ville, le jeune chauffeur avait choisi de couper à travers ce groupe de maisons plus prétentieuses les unes que les autres, que les Djiboutiens ont appelé Cité Saoudi. Plutôt de grandes maisons cossues que des villas, entourées de murs d’enceintes surmontées de barbelés ou de bris de verres. Parfois, un portail entrouvert laissait voir l’intérieur de ces maisons : une cour tout en marbre, une porte d’entrée ouvragée, un gardien en train de déverser des litres d’eau sur quelques arbustes rachitiques.
A travers les pare-brises, je regardais défiler ces maisons. Il devait faire bon vivre là-dedans ! Après une journée passée à titiller l’ordinateur, dans un bureau où le climatiseur fonctionnait à plein régime jour et nuit, les heureux habitants de ces luxueuses bicoques devaient se transporter dans des voitures, climatisées elles aussi bien sûr. Le seul moment où ils devaient être exposés aux éléments était lorsqu’ils descendaient de leurs véhicules pour se diriger précipitamment vers l’entrée.
Tout en me laissant aller à ces pensées oiseuses et inutiles, je baissais la tête et mon regard tomba sur mes vieilles sandales poussiéreuses et mes doigts de pieds racornis par la marche et le mauvais entretien. Je portais un survêtement de sport bleu qui s’effilochait vers le bas. Un sourire amer flotta sur mes lèvres. Evidemment, je ne faisais pas partie de ces privilégiés, ni aucun des passagers de ce bus non plus.
Je jetais un regard alentour. Des visages et des corps meurtris par les efforts, les privations, la chaleur et la poussière. Ce qui me rappella une conversation avec une collègue, il y avait de cela quelques mois. Elle m’avait rapporté son échange avec un docteur qu’elle consultait pour une sinusite. Lorsqu’elle lui avait demandé quelles précautions prendre, le docteur, un français, lui avait cyniquement répondu : « Aucunes. Ou plutôt une : demandez à votre Président de débarrasser la poussière des rues ! » Ma collègue m’avait avouée qu’elle s’était sentie choquée et décontenancée par la réponse du docteur, tout autant que le ton qu’il avait employé.
Chaleur et poussière. Moustiques et mouches. Poubelles à ciel ouvert, sur le bord de l’unique artère principale qui traverse la ville de part en part. Vivre à Djibouti, c’est avoir l’impression de nager péniblement dans une énorme marmite bouillonnante pleine de saletés. En tout cas, pour les plus pauvres d’entre nous. L’argent avait permis à une minorité d’échapper à la poussière, la chaleur et les insectes. C’était le luxe local d’afficher une peau fraiche, éclairci par les produits et l’absence d’exposition au soleil. Une peau lisse et sans les cicatrices occasionnées par les piqûres de moustiques. Une peau où ne luisaient pas la sueur et les plaques de sel, due à l’absorption d’une eau pratiquement imbuvable délivrée par les services publics négligents et paralysés par le clientélisme et le manque de suivi. Le luxe à Djibouti, c’est d’avoir une peau de bébé et un corps bien rebondi, ce qui montre qu’on a suffisamment de moyens pour engraisser ce corps et entretenir cette peau.
Des éclats de voix me tirèrent brutalement de mes sombres rêveries. Une discussion s’était engagée, nécessairement enflammée quand il s’agit de Djiboutiens discutant dans un bus. Un vieil homme chauve et à la figure glabre, habillée à l’européenne, tirait sur la barbe fournie d’un jeune en tenue religieuse et portant sur ses genoux un sac bandoulière. Les autres personnes assistant à cette scène criaient sur le vieil homme de lâcher la barbe, tandis que ce dernier continuait son manège tout en interrogeant ironiquement le jeune.
- « Alors, pourquoi tu fais pousser cette barbe ? Et cette tenue, c’est quoi ? Tu es un terroriste ?
- C’est la tenue que tout musulman doit porter. Lâche-moi, tonton, tu me fais mal, répondit respectueusement le jeune homme, tout en grimacant de douleur.
- Qu’est-ce qu’il y a dans ce sac ? Une bombe ? reprit ironiquement le vieux, qui ne fit pas attention à la marque de respect que lui donnait le jeune.
- Pourquoi tu harcèles ce jeune homme ? lui cria un des passagers. Lâche-le tout de suite, ce n’est pas de sa faute si tu t’habilles et penses comme un « blanc »
La conversation continua, ou plutôt se transforma en une cacophonie de voix. Tout le monde parlait et personne n’écoutait. A la fin, le vieux « blanc » lâcha le jeune homme, lui sourit, et lui lança, en manière de conclusion : « Si tu veux sortir de ce trou, et voyager de par le monde, je te conseille de raser cette barbe. Elle est devenue suspecte, ces derniers temps. »
Le bus brinquebalait à travers la ville, vrombissant de toute la puissance de son moteur rachitique et fatigué. La conversation se fragmenta en chuchotements, et chacun se tourna vers ses voisins pour la continuer à voix basse, l’assaisonnant de commentaires et d’anecdotes sur le conflit de civilisations et les vieux qui ont connu la colonisation et qui ont « copié » la manière de penser du colon.
Le voyage se passait dans la bonne humeur. Enfin, le bus stoppa au terminus, à la place Hayabley, l’énorme agglomération à la périphérie de la banlieue de Balbala. Je plissais les yeux malgré moi en descendant, dans une tentative ridicule pour protéger mes yeux. La place grouillait de monde et de bruits. Personne ne faisait attention à ce qui était devenu notre environnement quotidien : la chaleur et la poussière.