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LA PLUME ET LE BURIN
Sylv' Scribus tapait au burin sur l'énorme pierre plate. Un travail minutieux : la moindre erreur d'appréciation l'aurait poussé à tout recommencer. La moindre faute d'accord, et voilà que Sylv' devrait reprendre une nouvelle pierre et repartir de zéro. Impensable ! Il lui avait fallu trois jours pour dépasser les trois-quarts du support rigide ; bientôt ce décret serait en vigueur : le grand chef Macrus disait souvent : "Tant que ce n'est pas gravé, ce n'est pas bien vrai."
Alors Sylv' tapait, littéralement. Chaque fois que son regard quittait la pierre et s'élevait vers le ciel pour puiser dans sa mémoire, Sylv' pointait déjà du bout de son burin l'amorce de la prochaine lettre. Le moindre écart, la moindre faute, la moindre erreur d'inattention aurait pu lui couter des jours de travail - voire la vie, si par malheur les faits arrivaient aux oreilles du grand Macrus.
Il avait hérité ce savoir - et donc ce noble métier - de graveur officiel de par son père, lui-même l'ayant hérité de son grand-père. C'est qu'il en fallait, des aptitudes ! Des bras solides, d'abord, pour tenir le burin sans vaciller. De la mémoire, bien sûr, pour retenir les discours supérieurs et les retranscrire sans problème. De la confiance, évidemment : les lettres étaient tellement fines et tellement difficiles à dessiner que la moindre imprécision eût put changer le sens de la phrase du tout au tout. Une vue excellente, enfin, car après plusieurs heures à exécuter des mouvements précis, la fatigue s'emparait de vous sans la moindre espèce de pitié.
Ainsi, dans la famille Scribus, on ne plaisantait pas avec ça, et souvent, entre le feu et le mur à peinture, on s'alarmait du peu d'intérêt de la tribu pour les choses écrites ; lorsqu'un conflit éclatait et qu'il fallait juger, on pointait l'évidence que, si rien n'est marqué d'un commun accord, rien n'est vérifiable. Lorsque l'on cherchait à rejoindre les arbres fruitiers de la plaine des milles-lieux, il fallait se fier à la mémoire vacillante des ancêtres, et, parfois, des lieux de cueillettes se perdaient.
Et, de père en fils, au-dedans de la sombre demeure où vivaient les Scribus, de siècles en siècles, de la même voix immortelle, on entendait : "Si seulement nous étions plus à savoir graver !"
Grand père Scribus avait bien essayé de convaincre les autres des bienfaits de la gravure, mais rien n'y faisait. Il fallait s'occuper des enfants - auxquels on n'apprenait pourtant guère la gravure -, il fallait partir explorer l'Est, il fallait juger, il fallait chasser. Et, en mangeant chaque soir sa portion attribuée, Grand-père Scribus vociférait - de pis en pis - d'un air condescendant et prédisait le pire à venir et l'évident déclin de leur société vacillante.
Mais un beau jour, tandis que Sylv' découvrait une nouvelle façon de former les pattes des bovidés pour gagner trois minutes à les nommer, Explorus revint de l'Est avec sa bande. Et ce fut une grande fête.
Dix lapins furent tués et l'on bût, d'abord, de cette boisson macérée qui faisait tourner la tête, en écoutant les récits fascinants d'Explorus. L'Est, et son incroyable désert à traverser, ses chaleurs, son horizon fébrile et ses promesses inconnues.
Explorus racontait - sans que Sylv' n'ait bien le temps de tout retenir et encore moins, donc, de tout graver - qu'il avait découvert un peuple aux femmes lumineuses, vêtues de tissus merveilleux. Un peuple aux bâtons de fumée odorants, ravissants, et aux armes affutées, presque divines. Un peuple aux gens de savoir, de lumière, de sourire. Et, en racontant tout cela, Explorus sortait de son grand sac en paille tout un tas d'objets inconnus, qui brillaient à la lueur du feu comme le soleil luit au matin.
Vint une plume. Et un peu d'encre, conservé entre deux coquilles solides.
" - Voyez, amis, ce que je ramène de plus beau ! De ce que l'oiseau vole, le peuple de l'Est écrit ! "
Et, d'un geste malassuré qui parut pourtant épatant au reste de l'assemblée, Explorus sortit un bout de tissu quelconque, trempa la plume dans la coquille d'encre, et fit quelques traits épais sur le tissu qui s'imbiba.
Un grand silence régna. Sylv' n'en croyait pas ses yeux.
Explorus déclara, lumineux :
" - Avec ça, tout le monde va pouvoir écrire bien plus vite. Je suis incapable de précision : le burin est mon démon. Chaque fois que je veux écrire, si je veux dire mammifère, j'écris maman. Tout ça à cause de ces foutues pattes... Avec cette plume, le geste est plus léger. L'erreur est moins fatale. Tout se modifie, se corrige, se transmet tellement plus vite ! Avec ceci, nous pourrons tous apprendre à écrire... rédiger nos quotidiens, nos accords, nos jugements... Fini le dégout de ceux qui sont les plus maladroits ! Fini l'isolement de ceux qui manient le burin ! Voici le progrès, et il nous vient de l'Est, amis : voici la plume !"
Un grand émerveillement parcourut l'assemblée. L'Est révélait ses merveilles.
Pourtant, Sylv' se leva d'un bond et lança amèrement, à la surprise de tous :
" - Ce tissu n'est pas un support viable ! Comment voulez-vous former des barres convenables avec une matière si souple ? L'oiseau vole, laissons-le là haut ; regardez !"
Et d'un geste, il prit le tissu, et dessina une patte de bovidé sur le tissu déjà imbibé :
" - Voyez comment le tout coule ! Bientôt, cela sera une araignée. Ce n'est que confusion, et notre belle écriture se perdra, se floutera... Nos écritures ne seront plus rien, il n'en restera qu'imprécision, et moi-même, je ne saurai lire vos lettres ! Il nous faut apprendre à graver, un point c'est tout !
- Tu aurais dû voir, Sylv ! répondit Explorus d'un air amical. Bien des gens savaient écrire, là bas ! Dans leurs villages, même leurs noms étaient inscrits sur les maisons ! Ils n'ont rien perdu de leur écriture ; au contraire, elle se répand : c'est un bienfait considérable !
- Tu es devenu fou, Explorus ! Ils t'ont tourné la tête ! Leur as-tu bien parlé ?"
Il avait dit ça d'un air accusateur, qui, si cela eut été possible, aurait rappelé à tous la violence de son grand-père.
" - Je leur ai bien parlé, et tu m'en vois navré : je préfère leurs plumes à ton burin. Le tissu me fait lire, désormais : la pierre me freinait, je ne sais pourquoi. Quand bien même (et il dit ceci sur un ton accusateur qui contrebalança gravement avec son ton amical), tu n'es pas d'accord ; grand bien t'en fasse... mais il va falloir t'y faire, car nous tous, nous utiliserons la plume."
Vexé, Sylv' fut bien obligé de se rendre à l'évidence, et s'en fut dans sa demeure en grommelant dans sa barbe.
" - C'est un conditionnement aux technologies. D'ici quelques temps, des vendeurs de merveilles viendront de l'Est et nous échangeront l'encre à prix d'or, et, à leurs desseins, nous en serons dépendants. Ce jour-là, je viendrai avec mon burin, et nous verrons bien qui rira le dernier..."