Le MoNoWriWee m'a aidé à reprendre et à terminer une vieille idée de nouvelle que voilà donc. Je pense la soumettre à l'AT "lieux magiques et mystérieux" (ici (http://www.epopees.fictives.fr/#/428-lieux-magiques-et-mysterieux)) qui se termine le 15 mai. Je ne suis pas sûre que mon texte colle à la ligne éditoriale mais rien n'est précisé dans l'AT-même donc...
Bref, je vais essayer de retravailler ce texte d'ici mai, donc vos retours sont les bienvenus !
EDIT : V2 postée avec quelques tentatives pour rendre l'intrigue plus claire ^^.
EDIT 2 : La réponse pour l'AT a été négative et je ne prévois pas de retravailler le texte en profondeur, mais les retours-ressentis sont toujours les bienvenus !
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
V2 :
Tout avait commencé la veille au soir, quand Alan et les autres avaient refusé qu’elle rejoigne leur groupe installé au bout de la vieille jetée. Le soleil venait de se coucher sur la baie de sel, et les vieilles bâtisses de Fonducreux commençaient timidement à allumer leurs lumières.
— T’es encore trop jeune pour venir avec nous, Lou.
Alan avait carré les épaules et s’efforçait de prendre sa voix la plus grave, mais les fausses notes de la mue le trahissaient.
— Tu sais très bien qu’on a le même âge, lui avait rétorqué Lou. Allez, laisse-moi passer maintenant.
— Nan, pas possible. T’es trop jeune je te dis.
— T’as peur de quoi, que je vous dénonce aux parents ? On se connaît depuis qu’on porte des couches, est-ce que j’ai déjà balancé un de tes secrets ? Et puis on a le même âge, merde !
— C’est pas pareil.
— Pas pareil que quoi ?
— Ben… t’es une fille.
Il n’avait même pas vraiment eu le courage d’articuler correctement ses derniers mots. C’était probablement ça qui avait le plus énervé Lou.
— Je vois pas le rapport avec le fait de boire de la bière sur un tas de cailloux. Et puis quoi, tu crois que parce que t’as trois poils de barbe frisottés qui te poussent sur le menton, je vais arrêter de te battre à la course, à la pêche à la crevette et au calcul mental ?
— Tu…
— Vous vous sentez peut-être vieux et forts, avec vos haleines qui puent l’alcool, mais j’ai plus de courage que vous tous réunis, monsieur j’ai-peur-du-noir !
D’accord, elle avait peut-être été un peu mesquine sur la fin, mais la grimace de gorille d’Alan qui se prenait pour un dur l’avait vraiment mise hors d’elle. La grimace en question s’était accentuée sous l’insulte, avant de laisser place à une expression déterminée.
— Ah ouais, plus courageuse ? Prouve-le, alors.
*
Le lendemain, Lou fut la première à quitter la salle de classe et à s’élancer entre les façades décrépies des rues de Fonducreux. Elle se dirigea au pas de course vers la plage, et s’accorda une pause en débouchant hors des maisons serrées du port. Devant les quais, la côte s’étendait de part et d’autre de la baie, à perte de vue : les prés d'herbe sèche laissaient la place à des formations de rochers noirs, qui à leur tour s'écroulaient sur les ondulations sèches de sable et de sel cristallisé. Au centre, à peine visible depuis le village, la dernière trace de l'ancienne baie prospère était une petite anse de mer, reliée au large par un chenal étroit.
Là, perché sur un éperon de granite, le phare dominait. Les habitants de la côte continuaient à l’appeler “phare”, mais en réalité il ne restait que les premiers étages en ruine d’une tour circulaire qui avait dû culminer à plusieurs dizaines de mètres. La légende voulait qu’elle n’ait plus brillé depuis le Grand Retrait de la mer, qui avait rendu impraticables les ports de la côte.
Lou s’appliqua à ignorer la troupe de garçons postée sur la vieille jetée et, fermant les yeux, inspira à fond l’odeur de la mer invisible. Un petit effort d’imagination lui apporta le bruit des vagues lointaines, roulant dans le creux de la baie. Le soleil ne se trouvait plus qu’à une largeur de main de l’horizon. Dans une heure au plus, la mer achèverait doucement de se retirer et atteindrait son niveau le plus bas de l’année : Alan n’aurait pu trouver de meilleure époque pour défier Lou que celle des grandes marées.
La jeune fille se débarrassa de ses chaussures et de la sacoche de cuir qui alourdissait sa hanche - elle espérait que les garçons ne tomberaient pas assez bas pour abîmer ses cahiers. Enfin, elle jeta un regard de provocation au groupe qui l’observait de loin, et se mit à courir.
*
Ses pieds claquaient sur le sable, son souffle lui brûlait la gorge, et elle se disait qu’en fait, ça ne l’intéressait pas tant que ça de fumer et de boire le soir sur des cailloux froids. Elle préférait de loin respirer l’odeur du sel et sentir l’effort tirer ses muscles, contempler la mer gris d’encre ballotée entre les deux remparts de la baie. Avec Alan, avant, ils avaient l’habitude de grimper sur les plus hauts sommets des falaises couvertes de bruyère pour la regarder s’étendre toujours plus loin, la mer, sortir de la baie et partir à la conquête de l’horizon infini.
Le soleil, qui l’aveuglait encore un instant auparavant, disparut soudain : entre Lou et lui se dressait maintenant la silhouette noire du phare. Son essoufflement oublié, la jeune fille s’offrit un dernier sprint dans la vase puis bondit sur les premiers rochers.
L’arête lui coupa le talon avant qu’elle ait eu le temps de prendre appui pour le saut suivant. La surprise, plus que la douleur, la déséquilibra, et elle se rattrapa maladroitement aux roches couvertes de coquillages, écorchant ses paumes et ses genoux au passage.
— Merde, merde, merde !
Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle serra les dents pour s’empêcher de crier. Enfin, après plusieurs respirations saccadées, elle s’autorisa à regarder la plaie. La coupure n’était pas large mais profonde, et le sang s’en écoulait généreusement. Lou jeta malgré elle un regard vers le fond de la baie : on y devinait les maisons chaulées de Fonducreux, points blancs posés entre les rochers et le ciel assombri. Les ondes de douleur qui irradiaient de son pied écartaient toute éventualité de marche, sans parler de course, et elle ne couvrirait pas à cloche-pied la distance qu’elle avait parcourue en plus d’une heure de course. Alors, résignée, elle appuya sa main sur la plaie et attendit.
La première vague lui lécha les orteils à l’instant précis où le dernier rayon de soleil caressait son dos. Lou se mit à trembler. Elle resta assise quelques minutes encore, le regard tourné vers le village. Son orgueil l’avait empêchée d’appeler au secours, mais elle gardait encore l’espoir que quelqu’un, peut-être, allait venir la chercher. Lorsque l’obscurité lui déroba la vue de la côte, elle se redressa.
L’escalade jusqu’au phare représentait quelques mètres de dénivelé à peine. Pourtant, il sembla à Lou qu’elle réalisait l’ascension la plus pénible de sa vie, essayant tant bien que mal de ne pas se servir de son pied blessé. Il ne fallut pas davantage de temps aux nuages, jusque-là rassemblés sur l’horizon, pour pénétrer dans la baie et achever de faire tomber la nuit. Les premières gouttes atteignirent Lou alors qu’elle se redressait et contemplait de près la mystérieuse silhouette. Des blocs effondrés bloquaient partiellement l’entrée. Les pierres étaient taillées grossièrement, et semblaient trois fois trop grosses pour avoir été transportées par l’homme. Du lichen noir poussait sur les plus basses.
Un courant d’air plus fort que les autres fit gémir la base de la tour. Malgré le vent et la pluie, la jeune fille n’eut soudain plus envie d’aller s’abriter à l’intérieur. La chair de poule qui avait envahi ses bras lutta quelques instants contre la douleur dans son pied. Finalement, elle prit une grande inspiration et s’engagea à l’intérieur. Il lui fallut jouer des coudes pour se faufiler entre les rocs, mais elle fut récompensée par une atmosphère plus sèche, presque tiède. Les murs semblaient en bien meilleur état de ce côté-ci. Lou s’aperçut avec surprise qu’un étage en bois, certes vermoulu, avait résisté aux intempéries. Une échelle aux barreaux clairsemés y donnait accès.
La relative sécurité apportée par le lieu ôta un poids des épaules de la jeune fille. Elle se sentit soudain enveloppée par la fatigue que l’adrénaline avait tenue éloignée. Les yeux déjà mi-clos, elle alla se rouler en boule contre le mur, la tête appuyée sur la pierre plate au sol, et s’assoupit.
*
Elle se réveilla dans le noir. Le vent chantait entre les pierres, et une souris rongeait le plancher de l’étage. L’épaisseur de l’obscurité laissait penser à Lou qu’elle se trouvait au coeur de la nuit, trois heures du matin peut-être. L’humidité avait imprégné ses vêtements et laissé des perles dans ses cheveux. Pourtant le froid mordant auquel elle s’attendait ne venait pas. L’atmosphère lui semblait au contraire toujours tiède, confortable.
Une souris ?
Sur ce caillou immergé la plupart de l’année, à des kilomètres de la côte, dépourvu de végétation ?
Pourtant, l’animal rongeait toujours.
Lou n’avait pas voulu y croire, et encore moins y penser. Elle réservait ça aux vieux crédules qui radotaient, le soir, sur leurs chaises branlantes. Ils marmonnaient des contes de marins échoués, de lumières traîtres dans la nuit, de pierres malveillantes et de baie maudite. Ils disaient que le phare attirait le mauvais oeil sur la côte et qu’un jour, il faudrait le détruire pour briser la malédiction. Ils parlaient beaucoup, dans leurs cuisines sombres, mais aucun d’eux n’avait jamais osé s’aventurer jusqu’à la tour pour en ôter ne serait-ce qu’un caillou. Ils parlaient beaucoup, mais Lou ne les écoutait pas.
La jeune fille se leva et s’approcha de l’échelle : elle ferait fuir cette souris, puis elle irait voir si le niveau de la mer avait commencé à baisser.
A son premier coup de poing sur le bois, le bruit s’arrêta. Pour reprendre quelques secondes plus tard, plus frénétique qu’avant.
— Stop !
Lou sursauta au son de sa propre voix, que les murs circulaires amplifièrent et déformèrent. Le grattement, lui, ne cessa pas. Alors, serrant les dents quand sa plante de pied entra en contact avec le premier barreau, Lou monta.
Contrairement à ce qu’elle avait cru, l’étage ne donnait pas sur le ciel mais disposait lui aussi d’un toit. L’obscurité était aussi complète qu’en bas. Lou plissa les yeux pour tenter d’y distinguer une forme, un mouvement. Le bruit résonnait davantage ici, peut-être un peu trop fort pour une souris. Elle posa sa main sur le mur humide à sa gauche, autant pour se guider que pour se donner confiance. Le plancher était rugueux contre la peau de ses pieds. Elle refusait toujours d’avoir peur.
Elle fit trois pas. Crt, crrt, crrrrt. Au quatrième, le bruit cessa. Lou retint son souffle, et cela résonna dans le silence nouveau.
Elle la vit trop tard : la forme était plus grande qu’elle, et si près déjà. La tiédeur de la pièce disparut : à sa place, un froid humide, poisseux, imprégna Lou jusqu’aux os. Elle s’était plaqué le dos aux pierres. La créature la touchait presque. Cela dégageait une odeur d’algue et d’eau croupie. Elle crut distinguer deux mains griffues, dont la peau grise se colla à ses joues. La chose grogna. Approcha encore. Un visage creusé apparut, puis, enfoncés dans ces contours mal dessinés, deux yeux noirs brillants comme des étoiles.
Lou voulut crier, mais les yeux l’engloutirent.
*
Lou flottait dans le noir, privée de vue, de toucher, d’odorat. Il n’y avait plus d’air, ni de haut, ni de bas. Elle sentait pourtant la présence de la créature. Il lui semblait déceler dans le néant son souffle rauque, crissant comme les grains de sable sur le fond marin. Menaçant.
Lou voulut paniquer, se débattre, mais elle n’avait pas de corps ni de sensations pour le faire. Était-elle déjà morte ? Dévorée ? Etranglée par les mains grises ?
— Tu n’es pas morte.
Comme une pointe de regret dans la voix de sable. En parlant, la créature avait redonné de la matière à l’espace : un souffle d’air traversa Lou. Elle ne trouvait toujours pas son corps, mais sa voix lui revint.
— Où suis-je ?
Un grondement résonna au loin, un grondement de vague écrasée sur la plage. Quelque chose approchait.
— Mes souvenirs. Tu te trouves dans mes souvenirs.
Il y eut à nouveau de la lumière, et des sensations.
Le phare est sa maison. Elle a grandi entre ces fiers murs de pierre, appris à marcher sur ces planchers de bois flotté, elle est tout entière imprégnée de ses parfums d’écume et de bougies.
Elle a cinq ans, six peut-être. Elle s’appuie sur le rebord de la fenêtre, et tend le cou pour apercevoir les nuages tout au bout du ciel. Le soleil laisse tomber des reflets éblouissants sur la surface calme de la baie. Au-dessus de sa tête, les mouettes font des concours de pirouettes. Derrière elle, son père travaille à son bureau. Du bout de la plume, il recopie de grandes cartes mystérieuses.
Elle a cinq ans, six peut-être, des yeux déjà noirs, et elle tente d’apercevoir l’horizon.
Vers dix ans, souvent, elle n’arrive pas à dormir. Alors, au creux de la nuit, elle grimpe pieds nus les marches jusqu’au sommet de la tour. Elle n’ose pas monter sur la plateforme de peur d’y trouver son père et de devoir s’expliquer. Elle préfère s’installer en bas des marches, recroquevillée dans un coin sombre. La lumière de la lampe à huile, celle qui parle aux miroirs et qui guide les marins, l’apaise. Elle se rendort.
Elle approche de l’adolescence lorsqu’elle pose pour la première fois le pied sur un navire, un vrai, plus grand que la barque miteuse que son père et elle utilisent pour se rendre sur la côte. Comme l’équipage ne fait pas trop attention à sa présence, elle explore le pont et les cales de fond en comble, caresse le bois, tâte les cordages et le chanvre tissé des voiles, renifle les marchandises. Son père la surprend avant qu’elle ait pu s’essayer à grimper dans les haubans. Elle quitte à regrets le bâtiment et lui promet de revenir.
Dans la petite pièce sous la plateforme du phare, où son père règle et nettoie les réflecteurs, elle passe des heures à déchiffrer les tomes de navigation de la bibliothèque familiale.
Dès qu’elle est assez grande pour se rendre seule à la côte, elle passe ses après-midis sur le port de Fonducreux, à soudoyer les marins de passage pour qu’ils lui transmettent des bribes de leur savoir et la laissent monter à bord, juste quelques minutes. Elle finit par obtenir le droit de passer quelques jours sur un navire marchand qui se rend un peu plus au nord. Enfin, elle sort de la baie.
A son retour, son père lui interdit de se rendre sur la côte seule à nouveau : un mois s’écoule sans qu’elle sorte du phare. De foyer, il devient prison.
Le jour de ses dix-huit ans, elle rencontre son futur mari. C’est le fils d’un cordonnier réputé dont le commerce donne sur la grand-rue. Il héritera bientôt du magasin de son père et il sera riche.
Après trois ans de mariage, ils déménagent à l’intérieur des terres. Elle ne dort plus.
C’est la Mer qu’elle aime.
Une nuit, elle s’habille en silence et sort, pieds nus. Elle quitte la ville. Elle marche jusqu’à la côte. Le jour se lève à peine quand elle arrive sur le port. Les quais sont en effervescence. Elle profite de la cohue pour se glisser sur un pont : c’est celui du premier navire, celui du début. Il suffit qu’elle se glisse dans les cales et qu’elle attende le départ… Mais il y a une silhouette dans la pénombre. Il l’a vue se cacher. Il va donner l’alerte. Tout va si vite. Elle se jette sur lui, attrape son couteau, et elle l’enfonce.
Elle est enfermée.
Elle meurt en prison, loin de la côte. C’est peut-être ce qui la ronge le plus pendant ces mois en cage : ne pas pouvoir dire au revoir à la mer. Ne pas pouvoir tendre le cou une dernière fois vers l’horizon, et rêver de partir.
*
Le soleil perce une aube grise de l’autre côté des murs effondrés. Lou reste immobile plusieurs secondes : elle attend que sa vue devienne plus nette et que les battements de son cœur s’espacent. Elle tremble un peu. Ça se mélange dans sa tête : la mer, le phare, le fantôme aux yeux brillants, la fille qui vivait dans le phare... Il reste comme un filament d’angoisse dans ses veines, mais il se dissout vite. Elle se sent bien. Elle n’a ni froid, ni mal. Plus mal ? Elle regarde son pied. La peau est comme neuve.
Elle n’a pas le temps de s’en inquiéter, car son regard est attiré par le plancher : mille arabesques le décorent, gravées avec soin dans le vieux bois. Au début, elle ne distingue pas de motif, mais en rapprochant son nez du sol elle commence à en déceler un.
— Des lettres !
A l’infini, sur les lattes usées, un mot se répète : partirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartirpartir
On crie dehors. Lou se redresse en sursaut, et réalise au même moment qu’elle n’entend pas la mer : c’est la marée basse. Elle se relève d’un bond et dévale la vieille échelle. Sur le seuil de la tour, elle aperçoit une dizaine d’adultes du village qui approchent : ce sont eux qui l’appellent. Elle leur fait de grands signes avant de désescalader les rochers - prudemment, cette fois.
*
Lou attend quelques semaines pour que les émotions causées par sa disparition s’apaisent un peu. C’est à Alan qu’elle en parle en premier, alors qu’il tente pour la vingtième fois de s’excuser auprès d’elle. Alors il se tait, et il lui sourit. Le soir, au repas, elle l’annonce à ses parents : elle sera navigatrice.
Quelque part dans son corps, un dernier brin d’angoisse se défait. Elle se prend à rêver d’une créature aux yeux brillants, enfin apaisée. De langues de mer grises recouvrant peu à peu les cristaux de la baie de sel, jusqu’à retrouver le vieux port de Fonducreux.