Le titre a déjà dû vous interpeller. Oui, c’est de l’espagnol et oui, il y a quelques passages en espagnol, pas beaucoup mais vu la longueur du texte, un peu. Je m’excuse pour les non hispanistes, mais ça m’est venu en espagnol et non en français. Il faut dire que je me suis inspirée d’un film espagnol de Carlos Saura.
En français, le titre donne: pourquoi les papillons ne pleurent-ils pas ?
Pour ceux qui n'ont pas fait espagnol ou qui ont tout oublié, voici la version traduite (http://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=2393.msg62404#msg62404) ;)
Bonne lecture à tous !
(relu et corrigé en octobre 2014)
¿ Por qué no lloran las mariposas ?
Elle est apparue avec sa grosse valise sur le perron. Selene. Une dizaine d’années environ. Des cheveux noirs, coupés à la garçonne. Une bouche fine que le sourire semblait avoir déserté et des yeux noirs, froids, tristes.
Sa silhouette, frêle, témoignait de la noirceur de son enfance : élevée dans une famille déchirée, au milieu des cris, du silence et des nuits torrides de son père.
La femme qui l’accompagnait la pressait de dire quelque chose. Je lui souhaitai la bienvenue et lui adressai un grand sourire.
« Quiero que se muera. »
Ce fut sa façon de me saluer. Après les récriminations de la femme, on m’expliqua qu’elle ne cessait de répéter cette phrase funèbre depuis la mort de ses parents. Je lui lançai un regard peiné ; son visage se durcit.
Selene, hija de la luna, c’est chez un peintre que tu aurais dû frapper, il aurait su capturer ce regard sur une toile et l’immortaliser bien mieux que moi. Selene, rancoeur de la vie, Selene, qui m'a tant de fois fait douter du sens de l'existence.
C’était une jeune fille solitaire, qui parlait peu et qui s’ennuyait ferme. Il lui manquait quelque chose à cette petite, quelque chose qui lui permettrait de sublimer son amertume et qui lui rendrait le sourire.
Selene, fille de la lune et des spectres souffrait d’insomnies. Le soir, je restais à son chevet pour l’aider à s’endormir. Son petit visage crispé semblait refouler les souvenirs de son passé. Qui a dit que les nuits d’enfants étaient sereines ?
« Quiero que se muera. ¡ Que se muera ! No soy la almendrita, soy el cuervo de tu noche, mamá. »
Elle ouvrit brusquement les yeux et m’aperçut. Je fus incapable de lui sourire ou de la rassurer. Ses yeux noirs me jugèrent, je pâlis et la laissai seule, comme tous les autres avant moi.
Un jour, elle sera duchesse de Brabant ;
Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne.
Elle est l’infante, elle a cinq ans, elle dédaigne.
Je ne sais pourquoi ces vers de Hugo me revenaient en la voyant jouer, seule, dans le jardin fleuri. Dans la solitude qu’elle s’était érigée, elle semblait reine et je la contemplais comme un objet trop précieux qu’on n'ose toucher.
Les jours et les heures passèrent. Sa litanie funèbre se fit plus rare et bien qu’elle ne m’adressât la parole qu’à regret, elle s’efforçait d’accepter ma présence. Cette enfant s’était construit son propre imaginaire dont elle refusait de m’en laisser la clé ; sa voix laissait s’échapper des énigmes : « ¿ Por qué no lloran las mariposas ? »
Las mariposas. Ils la fascinaient. Cela remontait à un souvenir de sa mère. Elle avait attrapé entre ses doigts un petit papillon doré. Le pauvre cherchait à s’échapper et il voletait désespérément entre ses mains jointes, répandant sa poussière dorée un peu partout. Lorsqu’enfin il s’échappa, la mère se mit à jouer du piano et dit à sa fille que le papillon était magique. La musique manquait à cette jeune fille. J’aurais voulu savoir jouer du piano, mais je ne touchais que très peu à la guitare.
Elle me surprit dans mes répétitions. Elle vint avec sa petite tête triste s'asseoir dans le fauteuil le plus éloigné. Lorsque les dernières notes s’évanouirent, elle s’avança vers moi et pour la première fois je vis ses yeux sourire. Elle me demanda de continuer et je m’empressai de répondre à son désir ; elle resta assise en tailleur, la tête entre les mains, juste devant moi.
À partir de ce jour, Selene cessa peu à peu sa litanie de mort, elle fredonna des chansons qu’elle seule connaissait.
« ¡ Pobrecito, qué ojos tristes !
¡ Anda y olvida !
Las manillas pueden torcer
Todavía y todavía
De día o de noche
El recuerdo permanecerá
Como las horas alegres.
¡ Pobrecito, qué ojos tristes !
¡ Anda y olvida ! »
Dès que la musique entra de nouveau dans sa vie, Selene put retrouver l’allégresse propre à son âge. Elle me donna de merveilleuses journées et désormais je n’eus plus peur d’affronter ses yeux noirs.
Selene grandit. Elle trouva un jeune homme qui l’aimait. Elle partit voyager avec lui. Ils restèrent de nombreuses années au Mexique et au Pérou. J’étais heureux pour elle, je me sentais fier d’avoir pu la réconcilier avec la douceur de vivre. Avant de partir, elle m’avait dit qu’elle ne m’oublierait pas, qu’elle reviendrait les bras chargés de souvenirs.
Pobrecito.
Me olvidaste, Selene. Me olividaste. Esperé a tus ojos negros y a tu sonrisa cansada. En vano.
J’ai joué pour te faire revenir nos morceaux préférés sur toutes les routes de France. Tu en as même entendu un à l’autre bout de l’océan, par téléphone, et j’ai entendu ta voix faible comme un sanglot. Mais tu n’es jamais revenue auprès du noble tío.
J’ai quitté notre maison.
Me olvidaste, pobrecita.
Néanmoins en reposant la guitare, cette question me hante toujours : Selene, ¿ por qué no lloran las mariposas ?
Version traduite :P
¿ Por qué no lloran las mariposas ?
Pourquoi les papillons ne pleurent-ils pas ?
Elle est apparue avec sa grosse valise sur le perron. Selene. Une dizaine d’années environ. Des cheveux noirs, coupés à la garçonne. Une bouche fine que le sourire semblait avoir déserté et des yeux noirs, froids et si tristes…
Sa frêle silhouette témoignait pour elle de la noirceur de son enfance : elle avait été élevée dans une famille déchirée, au milieu des cris, des silences et des nuits torrides de son père.
Elle s’approcha. La femme qui l’accompagnait la pressait de dire quelque chose. Je lui souhaitai la bienvenue et lui adressai un grand sourire.
« Quiero que se muera. » (Je veux qu'il meure)
Ce fut sa façon de me saluer. Après les récriminations de la femme, on m’expliqua qu’elle ne cessait de répéter cette phrase funèbre depuis la mort de ses parents. Je lui lançai un regard peiné, et son visage se durcit.
Selene, hija de la luna, comme tu étais pourtant belle ! Qui pouvait rester de marbre face à ce petit minois si envoûtant ? Selene, c’est chez un peintre que tu aurais dû frapper, il aurait su capturer ton regard sur la toile et l’immortaliser bien mieux que les palabres d’un modeste commerçant. Selene, rancoeur de la vie, Selene, combien de fois m’as-tu fait douter du sens de l'existence ?
C’était une jeune fille solitaire, qui parlait peu et qui s’ennuyait ferme. Il lui manquait quelque chose à cette petite, quelque chose qui lui permettrait de sublimer son amertume et qui lui rendrait le sourire.
Selene, fille de la lune et des spectres souffrait d’insomnies. Je restais à son chevet pour l’aider à s’endormir. Son petit visage crispé semblait refouler les horribles souvenirs de son passé. Qui a dit que les nuits d’enfants étaient sereines ?
« Quiero que se muera. ¡ Que se muera ! No soy la almendrita, soy el cuervo de tu noche, mamá. » (Je veux qu'il meure ! Qu'il meure ! Je ne suis pas l'amandine/la petite amande, je suis le corbeau de ta nuit, maman")
Elle ouvrit brusquement les yeux et m’aperçut. Je fus incapable de lui sourire ou de la rassurer. Ses yeux noirs me jugèrent, je pâlis et la laissai seule, comme tous les autres avant moi.
Un jour, elle sera duchesse de Brabant ;
Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne.
Elle est l’infante, elle a cinq ans, elle dédaigne.
Je ne sais pourquoi ces vers de Hugo me revenaient en la voyant jouer, seule, dans le jardin fleuri. Dans la solitude qu’elle s’était érigée, elle semblait reine.
Je la contemplais comme un objet trop précieux qu’on ose à peine approcher de peur de l’en profaner.
Les jours et les heures passèrent. Sa litanie funèbre se fit plus rare et bien qu’elle ne m’adressât la parole qu’à regret, elle s’efforçait d’accepter ma présence. Cette enfant s’était construit son propre imaginaire ; elle refusait de m’en laisser la clé.
De temps à autre, sa voix laissait s’échapper des énigmes : « ¿ Por qué no lloran las mariposas ? »
Las mariposas. Ils la fascinaient. Cela remontait à un souvenir de sa mère.
Sa mère avait attrapé entre ses doigts un petit papillon doré. Le pauvre cherchait à s’échapper et il voletait désespérément entre ses mains jointes, répandant sa poussière dorée un peu partout. Lorsqu’il s’échappa, la mère se mit à jouer du piano et dit à sa fille que le papillon était magique.
La musique manquait à cette jeune fille. J’aurais voulu savoir jouer du piano, mais je ne touchais que très peu à la guitare.
Elle me surprit dans mes répétitions. Elle vint avec sa petite tête triste et s’assit dans le fauteuil le plus éloigné. Lorsque les dernières notes s’évanouirent, elle s’avança vers moi et pour la première fois je vis des étoiles briller dans ses yeux. Elle me demanda de continuer et je m’empressai de répondre à son désir.
Elle resta assise en tailleur, la tête entre les mains, juste devant moi et ses yeux souriaient.
À partir de ce jour, Selene cessa peu à peu sa litanie de mort, elle fredonna des chansons qu’elle seule connaissait.
« ¡ Pobrecito, qué ojos tristes ! Pauvre petit, quels yeux tristes !
¡ Anda y olvida ! Marche et oublie !
Las manillas pueden torcer Les aiguilles peuvent tourner
Todavía y todavía Encore et encore
De día o de noche De jour ou de nuit
El recuerdo permanecerá Le souvenir restera
Como las horas alegres. Comme les heures heureuses.
¡ Pobrecito, qué ojos tristes ! Pauvre petit, quels yeux tristes !
¡ Anda y olvida ! » Marche et oublie !
Dès que la musique entra de nouveau dans sa vie, Selene put retrouver l’allégresse propre à son âge. Elle me donna de merveilleuses journées et désormais je n’eus plus peur d’affronter ses yeux noirs.
Selene grandit. Elle trouva un jeune homme qui l’aimait. Elle partit voyager avec lui. Ils restèrent de nombreuses années au Mexique et au Pérou. J’étais heureux pour elle, je me sentais fier d’avoir pu la réconcilier avec la douceur de vivre. Avant de partir, elle m’avait dit qu’elle ne m’oublierait pas, qu’elle reviendrait les bras chargés de souvenirs.
Pobrecito.
Me olvidaste, Selene. Me olividaste. Esperé a tus ojos negros y a tu sonrisa cansada. En vano. (Tu m'as oublié, Selene. Tu m'as oublié. J'ai espéré /attendu tes yeux noirs et ton sourire fatigué. En vain.)
J’ai joué pour te faire revenir nos morceaux préférés sur toutes les routes de France. Tu en as même entendu un à l’autre bout de l’océan, par téléphone, et j’ai entendu ta voix faible comme un sanglot. Mais tu n’es jamais revenue auprès du noble tío.
J’ai quitté notre maison.
Me olvidaste, pobrecita.
Néanmoins en reposant la guitare, cette question me hante toujours : Selene, ¿ por qué no lloran las mariposas ?