Il déambule, passe, pense, s’ennuie, sans nuire, à qui ? Il file le temps ; et le présent se défile. S’effiloche, vent. Il pose son menton sur la rambarde du balcon, sur ses deux mains. Il regarde. Écoute. La bise d’hiver a volé sa chaleur aux bois. Les oiseaux s’en vont ; ses bras se déposent sur le froid. Il fond. Il transpire, à l’intérieur ; se donne en cachemire pour s’évacuer, tromper le cœur. Sentir. Le plus possible, s’asseoir. S’offrir à la fin de l’hiver et palper, un peu, sa peau moite se raffermir. Comme un lavage, périodique ; comme un passage. Lui et son Monde ; puis le monde. L’air chaud fuit, il sait ; par la porte vitrée et le revers des fenêtres. Elles sont grand ouvertes.
Il joue à rester là, à vau-vent contemplateur, juste en face, et l’eau à proximité. Il croit qu’il pourrait s’évanouir.
Face au vent, assis, les rayons dorant sa peau, cela lui semblerait si beau. Son échine s’ouvrirait, en rameaux, de chairs, de peaux ; d’écailles. Son dos se fendrait, deux galeries d’ailes ; puis il serait au-delà des cimes ; et au fond du ciel. Mais face au temps, ainsi, les arbres, les épines, les cimes, lui semblent si faux. Les centres, les institutions, les raisons, et les proches, sans fins. S’il plongeait ses os s’échapperaient en gravats ; ses rêves, en fuites d’eaux grises. Chez lui la couleur dort ; et ne sublime aucune douleur. Chez lui, tout seul, alors et enfin.
Il veut rentrer, se retient encore un peu, pour encore deux, trois froideurs, une sensation ; percevoir une bribe du frisson… et son impression.
La lumière blanche. Et le sombre moire.
Dyschromie. Les médecins ne savent pas, entre les conifères ; les médecins ne voient pas, ne trouvent pas, les nuances qui se terrent. Il est chez lui, habité ; seul demeurant, pourtant. Les docteurs ont flâné, tant et tant mais rien n’y a fait, et leurs gants rôdent encore sur le seuil. Il croit que, finalement, il n’en est peut-être jamais vraiment sorti, de chez lui. Il craint que, finalement, eux ne le sauront vraisemblablement pas. Une myriade de bâtonnets, une foule immense de minuscule, de milliards de toutes fines portions de vision, puis les cônes, fovéa d’îlots gonflés, qui restent obstinément inactivés. ‘Dyschromie’. Offensés, bafoués par ce refus inopiné, frustrés, surtout, d’être ramenés aussi impudemment à leur ignorance, les pontes ont invoqué du grec, ont abandonné. Pourtant, il voit. Les pièces ; les veines, les ustensiles. Les menus monuments, en noirs de blancs.
Et puis les parapentes. Grandioses, fantasques. Ils planent, sous leur voile, s’élèvent.
Bariolés, ils volent.
Il a froid, doit rentrer.
Il ferme la porte, et les ombres se dérobent, juste avant de recouvrer le silence. Il se rassied, se pose, se tait. Sur le vieux fauteuil. Ce fauteuil qui a tant grandi, qu’il a l’impression de couver comme un adulte. Ses mains s’appliquent sur ses genoux, désuètes, et tombent, de flanc contre ses cuisses. Il lit la bandelette de papier.
« Regarde, et écoute, comme les fleurs sentent bon. »
Texte agité, objet vivant. Parfois, pour ne pas oublier, pour échanger un peu de frais, contre un peu de baumes, il s’écrit. Il couche en lamelles une menue pensée, celle qu’il s’apprête à oublier. Il cache les bandes, les dissimule à sa mémoire, les retrouve, les lit. Et alors c’est un peu comme un cadeau sincère. C’est un peu comme Maman. Maman, un petit mot, un stylo et son écriture penchée qui, chaque matin, lui souhaite son bien. Il ne la voit pas : elle part très tôt ; de nuit, au temps où la rosée est encore brouillard, fumée flottante devant les yeux. Mais elle lui laisse un message, un vent d’âme, un hâtif baiser sur la table de son salon. Elle rentre tard, le soir, alors il ne la retrouve pas. À l’heure où la lune se duvette de nuages ; la route et ses coudées aux étoiles lui dédient leurs mirages. À cette heure-là la forêt devrait être belle, les arbres grands ; et la pluie ruisselle. Il ne la voit pas, mais il sait qu’elle se démène. Il rêve, un peu, pour ne pas trop se consumer. Rester lui-même, dans la tourmente des idées.
Il est tard, il est super tard. Et je suis toujours au volant de ma Twingo. Les virages me donnent mal au crâne, et la route serpente, imite le résidu du ruisseau sur ma vitre. La pluie s’est tue. C’est déjà ça mais ça ne me rendra pas ma soirée. Qui je vais trouver ? Je fouille de ma main libre dans la boîte à gant, à la recherche aveugle du feuillet des flics. Je manque la coudée d’un sursaut ; je salue la falaise, et rattrape l’engin d’un coup de frein. Un ravin plongeant sur une baie de bois épineux ; un goudron glissant, et cinquante mètres avant le ferme vert. C’en serait presque tentant.
Je me remets en route, direction 11 impasse du Puy. Nex Horlerer, 11 ans et toutes ses dents, au moins avant l’accident ; j’ai sa photo. Cette amicalité, dans le regard… Je l’ai déjà vu quelque part. ‘Nex’ Horlerer. J’en suis certain, je l’ai déjà vu quelque part. Mais il ne s’appelait pas ainsi. Je poursuis ma lecture, entrepose la sensation dans un coin ; j’ai l’impression de tenir un bout de drap sans sa couverture. Il a rejoint son foyer par ses propres moyens, en pleine nuit ; la police a eu la surprise de retrouver le disparu dans son lit. Traumatismes légers, aucune blessure grave et un papier officiel signé de la main de sa marraine sur la table du salon. Une déclaration de prise en charge spontanée, pas un jour après le décès des deux parents ; ce n’est pas commun. Le plus cocasse demeurant probablement le fait que ladite marraine ne s’est jamais présentée aux autorités.
Ce papier stipule que ce gamin est encore chez lui, avec à sa disposition et pour seul moyen de subsistance les garde-mangers de son domicile. Quinze jours que la situation n’a pas bougé et, j’ai beau chercher, je ne trouve pas dans leur dossier difforme la raison qui les a motivés à appeler une saleté psychiatre. Sérieusement, je ne sais même pas pourquoi je viens. Il y a anguille sous roche ; j’ose à peine imaginer la taille de l’anguille. Bordel, ce n’est même pas bien payé.
J’écrase ma cigarette sur ma semelle et mets le mégot dans la poche de ma veste, avec les autres, puis toque. Les échos des trois coups me parviennent au travers du bois, assourdis, mais aucun mouvement à l’intérieur. Je cogne à nouveau, ma main contre le battant. Le dernier son chevauche les claquements de la serrure ; la porte s’ouvre.
Se révèle à moi un enfant amène, les cheveux brossés passées onze-heures du soir et qui me dessine, m’invitant à entrer, un sourire affecté. « Il fait froid, dehors. » Oui, mon cher môme, il fait froid, et tu devrais être couché à l’heure qu’il est. Je n’aime pas le fait que tu m’accueilles ainsi - pieds nus et hors de ton lit - à une heure comme celle-là, gamin ; mais mon boulot est de savoir ce qu’il se produit au juste dans ta petite tête, alors je prends sur moi. Je ne te le dis pas, cela. T’as pas intérêt à l’entendre, cela.
Ce mioche a bien changé, depuis la photo. Je ne le reconnais pas.
Quelque chose saute à l’esprit, du premier coup : Nex Horlerer a une voix de femme.
« Tu vis seul. T… »
Conscience professionnelle : ne pas omettre de se mordre l’intérieur des joues, même s’il est tard. Ne pas se laisser déraper : il faut aborder en douceur, inspirer la confiance ; il faut souffler, oublier les impressions qui me démangent…
Il referme la porte derrière moi, me désigne le couloir, de l’autre côté du salon : « Nox dort. » Nox. Puis il me voit accuser l’uppercut et reprend, comme soucieux : « Vous ne l’avez pas réveillé, ne vous inquiétez pas ; il est habitué au bruit des sonneries, ces temps-ci, alors il s’y est accoutumé. » ‘Nox’. Le mouflet s’appelait Nox. Cela a l’air si crucial, maintenant… Mais Nox dort ; et je ne comprends pas la chaleur, dans mon abdomen, tendu.
Je m’embrume, il me regarde ; pressé, soudainement stressé, je bredouille quelque chose de terriblement dissonant.
« Il n’y a qu’une assiette, elle s’est couchée sans manger ?
- Oh non, c’est surtout moi qui mange peu, ici ; il prend son repas avant moi, et alors moi je me retrouve à avoir faim rarement. Cela ne m’ennuie pas, n’ayez pitié. Cela est plutôt lui, qui s’ennuie : je m’absente toute la journée… Mais vous êtes ici pour lui donner compagnie ? Quoi d’autre ? Oh, ce serait merveilleux, cela lui a tant manqué ! Vous le sentiriez le jour, tout calme et penaud… Nous avons toujours eu besoin de vous, ici.
- Hum, en quelques sortes. C’est cela : je suis un peu là, pour ‘lui’ tenir compagnie.
- Installez-vous donc, vieux fort. Je vous prépare quelque chose ? un bandage ?
Oh non, ça ira, ne bouge pas, que je commence à vouloir comprendre…
Un psychiatre, hein ? Les cochons.
Il regardait sur le côté, sur le rebord de la fenêtre : rien, simplement la vitre, et le patin de poussière. L’adulte lui posait des questions, mais lui regardait sur le côté, et imaginait un scorpion, un petit arachnide, qui avancerait à pas de silence sur la planche, contre le verre. Une petite figure chitineuse au premier plan des montagnes. L’homme posait des questions et il ne lui répondait pas. Il écoutait, pourtant, il se laissait bercer par les interrogatives, cajolé par la voix douce et grave. Cela lui rappelait des souvenirs. Son menton s’appuyait sur le dossier de la chaise ; il lui faisait mal, mais ses muscles étaient trop gourds, il voulait s’immobiliser. « Pourquoi ne me parles-tu pas ? », lui demanda-t-on ; il réfléchit. Il pensa d’abord à la pièce de bois, qui maintenait sa bouche close, puis à l’apathie, qui pesait sur sa gorge, et à la césure qu’une réponse, mal doublée, pourrait créer.
Celui qui était rentré l’avait assuré qu’il ne le dérangerait pas, qu’il n’avait pas à lui répondre, lui prêter attention… Cela rendait cela si facile : il recevait tout, et n’avait rien à donner, c’était presque de la triche. Les phrases s’accumulaient en l’air, il n’avait qu’à les saisir et s’en couvrir. Il leur donnait une fin mais il la gardait pour lui-même. Il sirotait les questions, et les conservait toutes en bouche. À un moment il ne prit pas garde, pris par l’élan : il déglutit.
Et il lâcha soudainement qu’il avait toujours voulu devenir un Dragon. Il mentionna sa peau, la mollesse de ses bras et de ce qu’ils lui proposaient : un univers de terne et sa condition de mortel friable. Il échangea l’arête dure sous sa bouche contre un derme souple et il étudia ses os, son squelette las, si désagréable. Il avait déjà vu une fois une volaille dont on récoltait la chair et il se sentait comme elle. Comme un enchevêtrement de viandes blanches agrippées à de frêles tuteurs blancs. Il se sentit prêt à se désosser, sous les yeux du monsieur.
Ils s’étaient illuminés, ses yeux ; peut-être parce que c’était enfin à son tour d’écouter. Peut-être parce que, finalement, c’était pour cela qu’il était revenu ; il était passé si longtemps, depuis la dernière fois qu’il l’écoutait… Il avait tant changé.
Le corps, cet entrelacs de tendons et de millions de ténues douleurs. Cette prison d’écœurement que jamais rien ne transforme, et dont tout se détériore ; c’était lui. C’était dommage, et triste. Il aurait voulu partir dehors, s’en aller, découvrir, mais l’adulte lui avait volé la place. Mais aujourd’hui il lui revenait, l’adulte ; il avait vu, il revenait lui raconter. Il revenait lui raconter ses rêves, son cauchemar et puis son éveil. Il tremblait, il avait l’air si dépassé. Il s’était rongé un peu tous ses sangs et, dépité, revenait voir l’enfant. La vie ancienne dont la pluie des rêves ne le transissait pas encore ; dont la nuit le punissait plus. L’eau ruisselle, mais l’air capitonne. De la peur, et de l’intrigue : l’Espoir. L’adulte l’avait évincé.
« Je voudrais qu’il me pousse une queue », révélait-il et ses yeux fuyaient. Le bas de son dos le démangeait, et sans broncher il éprouvait son immobilité. Qui savait ? Lui ne savait pas. S’il attendait, assez longtemps s’il se retenait, ne mettait terme à cette agitation peut-être, peut-être un nouveau monde lui serait révélé. Un songe éclos réveillé.
La raison ne se soucie pas de lui, elle est une machine si fourbe, dont la seule mécanique ne fait que préserver, se préserver, se reproduire… Mais lui ne veut plus rester las, il a trop mal, de se reproduire. Alors il ne l’a plus, le choix de lui désobéir.
Il regarde le bord de la fenêtre, le scorpion évanescent ; il le cherche, mais ne sait plus où il pourrait être.
« Qu’espères-tu ? » Un songe, il a disparu.
Manque de bol.
Et je l’écoutais, je laissais ce gosse me toucher ses mots d’un prolongement de lui qui, alors, ne lui serait plus spolié. Ce moutard me regardait et en me détaillant m’évoquait un prolongement de lui-même qui de lui s’approprierait. Ce gosse qui ne voulait plus être m’ignorait et moi je restais là, seul, à le narrer tout m’exposer. Il m’avait happé. Il dit que je pouvais rester, dormir, qu’il pourrait m’occuper ; et moi je repensais à ma maison désertée. Je revoyais les rectangles de vides, qu’y creusaient les meubles absentés. Je repensai à mon duvet que j’avais déchiré. Je ressentais cette rage immense qui m’avait emporté encore. Et le monde refluait et le gosse me parlait.
Il avait été pris d’un dépit, énorme, il avait scruté, dans mes yeux, et des pupilles s’étaient dilatées ; puis il avait souri, et il a recommencé.
Puis nous avions recommencé.
Le flot de la lumière inonde si bien la vue qu’il occulte ce qu’il éclaire. J’avance, une angoisse collante dans le ventre, je m’approche de la réverbération éblouissante. Pas à pas. L’univers sonore est masqué, pris au pied du mur, de sa propre intensité. Une immense clameur, étourdissante, des milliers de voix piégées en une unique cage résonnante. Je ne vois que les parois dallées sur mes côtés, observe les œillères de pierres, et une sorte d’ébaubissante torpeur m’empêche de sentir toutes les odeurs. Crissent mes talons, pulse mon cœur, s’étanchent les sons ; s’évanouit ma respiration, s’envole une expiration…
L’Arène. Une construction gigantesque, un dôme pour briser les souffles ; un trou de ciel bleu, et blanc, énorme. Ouvert à-même la Terre. Montent les colonnes, piliers, colosses, puncturées d’innombrables minuscules interstices ; les fentes de toute la roche, immémoriales. Les gradins tout autour, déroutantes tribunes, à tout azimut, qui accueillent leur masse indénombrable. La masse innombrable qui appelle de son cœur inique celui qui, pour elle, est revenu mûrir.
Ça y est. J’y suis. Ici je peux mourir délivré. Ici, en mon foyer enfin ; inspirer l’air, tu. Le puits démesuré me dévoile alors le monde. Derrière moi le couloir s’éloigne, je le quitte, m’avance lentement vers le centre du disque, happé par la foule, en plein jour. Dans quelques secondes la corne détonnera ; et ce ne sera plus à moi de clamer parce que je serai là. En bas.
Une sorte de fluide gonfle l’atmosphère, graisseux, autour de moi ; les miroirs me toisent et je relève le menton, digne, au moins pour une dernière fois. J’ai peur, et retentit en même temps le coup d’envoi. Les premières senteurs.
La poussière envahit mes frayeurs, je sens les graines de leurs affres se déposer, sur mon flair ; et l’armure, et la rutile se lover contre ma chair…
Dans le vrombissement de la corne comme un cœur qui m’appelle. Un son d’un brin de ma douceur. Qui me susurre que je n’en ai pas fini avec elle.
Il me murmure j’ai besoin de lui.
Il me chuchote que je le sais.
« Ton téléphone sonne, Durden… »
Je ferme les yeux et me concentre fort, sur le sable, sur la clameur… Je ne veux pas me lever, je ne veux pas y aller. Il est trois heures du matin. Je dois rendre mon rapport à la Police.
Je compose le numéro, appelle, ils décrochent. J’ai mal à la tête. « Bonsoir, je suis le psychiatre. Pour l’enfant sans parents. Il est toujours là. Non, il n’en est pas parti. Non, il n’a pas encore posé ses pièges. Oui, il a encore à manger. Plus grand-chose. Non, sa marraine ne l’abuse plus. Non, non. Il garde encore quelques blessures, mais il cicatrise, il ne lui manque que quelques pansements. Non, il n’a pas encore trouvé les pansements. Je cherche avec lui. Il me faut les mêmes. Oui.
« Où je me trouve actuellement ? Chez lui. ‘C’est-à-dire’ ? Consultez vos dossiers !
« Je suis au refuge dans la baie des arbres. »
Je raccroche.
Je ne bouge pas. Il faudrait.
« Tu n’es jamais vraiment parti, finalement. Je suis content que tu sois rentré… Ça fait quoi de se coucher ici, à nouveau après toutes tes années ? »
Je ne sais pas. Je ne sais pas… Une âpreur aigre. Énorme.
Je force mes yeux, et me condense. Sur le matelas, je crois.
Au refuge dans la baie des arbres, comme autrefois. Comme où nous avions rêvé ; deux semaines, après avoir trépassé marraine… Nox. Nox était là.
Nox avait toujours été là.
Au refuge dans la baie des arbres.
Il pose une toute petite main, sur ma poitrine, me réveille et me sourit. Ses pupilles tremblotent.
« J’ai envie de faire du parapente. Je veux voir l’espace, encore, en bariolé… Emmène-moi. »
Il est quatre heures du matin. La nature se dévêt. Il me regarde, il frémit.
« Ils vont arriver. Ils savent, ils ont dû tracer l’appel. Ils ont compris que tu n’es pas le psychiatre. Je crois. Tu sais. »
Et alors je me souviens, vraiment. De tout. Je souris. Je lui souris. Je souris. Les plus beaux sourires ne sont à personne.
Elle est morte, la psychiatre. Elle est morte. Elle menait un métier dangereux. Elle est morte, pourtant son sourire était si délicieux.
Viens, Nox. Grimpe sur mes épaules, et tends la voile ; on va faire du parapente.
Je sors, entre les pins, je ferme la porte restée entrouverte, je vois le bord du bois, le talus. Derrière le talus la falaise, les épines ; et les airs volants. Je me mets à courir. Nox sur les épaules ; il commence à grossir. Je cours, les arbres défilent ; et le vent se file. Nox contre mon dos, ses écailles se détendent. Ma peau s’effiloche. J’accélère. Nox me surplombe, et dans mes omoplates plante ses serres. L’herbe s’agite, les brins volent sous la bise, tissu du temps… Je revois Maman. Je revois le ravin. Salue la falaise. Saute. Il s’envole.
Je m’ancre, m’élève… Je tournoie, un peu. Je ressens marraine, j’ai mal. Mais mon sourire poudroie : mes doigts l’étreignent. Un accident. Les juges arrivent. La procédure d’adoption m’entame. Je perçois Marlène, son sourire, ses légers mirages… Je l’entends fouiller, chercher, tout un tas de dossiers. Un incident. Les huissiers arrivent. Puis la procédure de divorce l’entaille. Puis la grosse lame l’empale. Dommage, mais si triste. Elle avait été ma femme.
Je frissonne, me jette… La lune choit, un peu. Je desserre mes mains ; je n’ai plus mal. Mais la vie s’emballe, et c’est la seconde fois.
Nox me saisit, ses ailes m’entraînent, vers le haut ; ma peau s’égrène… Nox. Je suis avec toi maintenant. Je suis revenu. Rions ; rions encore, de ce monde déliré, dont nous n’avons plus besoin. Ici, en nos rêves enfin. Épurons les amères ; expirons les vertus… Mortelles aigres fines.
Ça y est. Nous y sommes. La nuit démesurée nous dévoile alors le monde, Notre Monde.
Montent les branches, les épines, en rameaux, galeries si belles.
Je n’ai plus peur. Je me prépare au choc, celui d’après la dernière fois.
Vole, Nox, vole. Enfuis-toi. Même si je dois rester là.
Enfuis-toi.
Dans la nuit de dimanche à lundi fut retrouvé par la Police un corps sans vie.
Celui d’un fugitif inqualifiable : le meurtrier de sa femme.
Vingt et cinq ans auparavant, dans un feuillet soigné les instances avaient noté, vaillamment, la mort de ses deux parents.
Vingt-quatre ans auparavant, dans une bourse ficelée la nouvelle responsable légale s’offrait, jubilée, l’innocence : elle n’avait pas vicié l’enfant.
Vingt-trois ans auparavant, dans une tirade étudiée un des jurés avait présumé, hardiment, que le décès de sa marraine n’était pas qu’un accident.
Parfois, certaines blessures cicatrisent mal.
Parfois, oublier la douleur est encore ce qui semble causer le moins de mal.
Dans la nuit de dimanche à lundi Nex Horlerer a fui.
Mais lui seul sait.
Il voulait devenir un Dragon.
Mais jamais ici.
Car lui savait.
Il le sentait.
Il voyait, que tout était terni.