Et c'est une réponse à un défi de lepion lancé il y a.. il y a :mrgreen: je cite :
ok ben G, tu l'auras voulu ! >:D
je te défie d'écrire l'histoire d'un quidam qui touche le pactole à euros-millions (le pauvre), pour le reste, aucune contrainte de forme ou de quoi que ce soit, fais à ta guise
à toi de jouer ! ;D
Bonne lecture
Le temps c'est de l'argent
C'était un mardi.
Le mardi, je fermais les rideaux de ferraille grinçants. Je pouvais enfin souffler. Odeur de bière stagnante, la télé tournait en sourdine – la chaîne du Loto, mon petit PMU... On pouvait encore sentir les rires alcoolisés et les blagues grivoises planer – la chaise en face des tireuses se détendait elle aussi, attendant le retour des cent cinquante kilos du gros Georges, à neuf heures du matin.
L'ambiance des bistrots m'a toujours plu. Si mes parents ne m'avaient pas laissé une petite somme d'argent en mourant, j'aurais très certainement été rattrapé par le démon du jeu, attiré par passion du désespoir comme une abeille par du sucre. J'en n'étais pas loin, les sommes que je jouais augmentaient de jour en jour : j'étais devenu un habitué du bar de mon quartier – un vrai, ayant perdu le compte des semaines. J'étais un habitué et puis un jour, je suis devenu patron de mon propre troquet. Après la mort de mes parents. J'ai trouvé une véritable occasion. Un type qui avait fait faillite au milieu de nulle part dans un village de campagne. Une vraie occasion.
Quand j'y repense, je n'ose pas imaginer la dépression chez les gens de ce bled si personne n'avait repris le bar – personne ne devrait avoir à faire dix minutes de voiture pour aller boire un canon de rouge... C'était un bâtiment vétuste, j'ai dû pratiquement retaper toutes les installations. Non pas que je m'y connaisse en bricolage, mais j'avais le temps, l’énergie et la volonté – oui je me suis énervé, énormément. Je le voyais comme ma porte d'entrée vers la tranquillité de vie, ce bar, un nouveau départ derrière le comptoir. Je n'ai jamais eu beaucoup d'amis – ça se ressent sur les finitions. J'ai tout fait tout seul : raccommoder les chaises, peindre l'enseigne, polir le comptoir, tout mon compte en banque y est passé, tout mon petit royaume sorti de mes mains de plus en plus abîmées. C'est seulement après quelques années que j'ai commencé à être à nouveau dans le vert, mon cercle d'habitués veillant au grain – ma nouvelle famille.
Le mardi, je prenais mon après-midi. J'aimais cette ambiance de parc d'attraction vide une fois tout le monde parti. J'aimais m’asseoir au comptoir, me couler une pinte de blonde et devenir mon propre client – m'allumer une clope, petit plaisir solitaire me rappelant l'époque des bars de mon enfance, lorsque ce n'était pas interdit ; me rappelant l'époque où je fumais encore quotidiennement, avant de m'installer ici. Alors seulement je m'adonnais à mon petit rituel ultime: une grille de loto et ces boules multicolores qui tombaient en cascade dans le petit écran.
Le mardi – et ça en faisait rire beaucoup – je portais toujours un t-shirt, rouge, simple, toujours le même : mon porte bonheur depuis mes seize ans – je pouvais encore le mettre malgré une bedaine naissante. De la fumée, du papier gratté dans une salle silencieuse, rien que le bruit de la mousse.
Oui, c’était un mardi soir comme celui-ci que j'ai gagné la super cagnotte de 144 593 726 euros.
Je me souviens être resté tétanisé une bonne quinzaine de minutes – de la cendre tombée avait taché mon ticket – et puis j'ai éclaté de joie, une joie furieuse. Je me suis mis la plus grosse murge de ma vie, dansant et chantant comme un fou seul toute la nuit, la musique à fond – au point que les flics sont venus pour tapage nocturne. On doit en voir de belles quand on est flic, quand même.
***
Cuir sur le siège, cuir sur le bureau, odeur de neuf et calme anxieux. Grandes baies vitrées d'où l'on aperçoit tous les buildings de la ville – une petite terrasse avec un cendrier et un eucalyptus. Une bouteille de bon whisky sur le bureau.
« Oui ? ... Non. … Comment ? … Ah, je vois, bon. Monsieur comment vous dites ? ... Très bien, allez-y faites-le entrer. … Je vous dis que c'est bon. … Décalez, décalez. … Je sais mais décalez, on s'arrangera. … Voilà. Merci Christian. »
Je raccroche sèchement. Regards perdus en face de moi. La traductrice déglutit. Je soupire.
« Messieurs, je vous remercie de vous être déplacés. Nous allons très sérieusement considérer votre offre et vos propositions de conditions. Le marché des PMU de Singapour nous intéresse énormément. Comme vous l'avez souligné, la population d'expatriés considérable que nous pourrions, ensemble, toucher là-bas est un marché conséquent.
Mais je tiens tout de même à une précision, une précision de taille qui fait pour moi la marque et l'authenticité de notre firme, et je me trouverai bien mal à l'aise de ne pas la traiter: il faut toucher le peuple. L'homme qui sort du boulot et qui survit plus qu'il ne vit ! L'homme qui a besoin de décompresser et de discuter avec ses amis ! C'est ça Bistroton !
Je suis honoré de vous avoir rencontré et je suis sûr que vous comprenez notre démarche à Bistroton. Le concept doit réussir à s'exporter tout en gardant l'intégrité culturelle de chaque pays. Il faut qu'en allant dans un Bistroton, dans n'importe quel pays, étrangers et locaux se sentent chez eux, tout en ayant ce petit grain de dépaysement.
Vous êtes prêts à investir, on peut s'entendre. Je vais vous rediriger vers mon équipe architecto-culturelle, mais surtout : voilà l'adresse d'un bon petit PMU du coin, allez y prendre un bière de ma part, vous comprendrez. »
J'ai parlé trop vite, la traductrice s'affole – elle n'a pas intérêt à commettre d'impair, ces deux investisseurs sont dans la poche et je n'ai pas le temps de faire durer cette entrevue.
Ils sourient, un peu crispés et me saluent. Parfait. Un nouveau pays dans mon empire. Ils partent – sans doute sentent-ils qu'ils ont ployé trop facilement, tant pis pour eux.
Mr Ecrayou ; mon rendez-vous urgent. Je l'attendais depuis longtemps, celui-là. C'est un projet de longue date, mené secrètement : j'ai lancé un appel aux meilleurs scientifiques du monde, à tous, même ceux rejetés par leur communauté. Sans jamais communiquer sur mon but final, avec pour seule information une proposition alléchante, à l'issue d'une sélection drastique, une grosse somme capable d'attirer même les plus droits d'entre eux.
Le jour est venu, voilà enfin l'élu se présentant à mon bureau. Ensemble, nous allons changer la face de l'histoire et de la science. Mr Ecrayou.
Je me sers un verre de whisky, le moment s'y prête. Derrière les fenêtres de mon bureau, New York s'étend à mes pieds. J'ai un brin de nostalgie – ce whisky japonais est si fruité. Le temps de mon petit bistrot me manque. Désormais, je signe des papiers, je sers des mains, je parle avec des traducteurs ; je bois du whisky, c'est bien la seule chose qui n'a pas changé.
La seule chose qui compte, c'est l'authenticité ! Je me tue à le répéter à ces équipes de cadres sur-diplômés qui n'y comprennent rien. Moi je sais pourquoi mon affaire marche si bien : l'authenticité...
Les doubles battants de mon bureau claquent, me sortant de ces considérations stériles. Mon si aimable secrétaire annonce :
« Le docteur Ecrayou. »
Un petit homme en blouse blanche – je me moque intérieurement d'un tel cliché – s'avance alors. Les cheveux gris en broussaille, l'air négligé, il fait plus vieux que sa cinquantaine. Sa mallette toute neuve achetée avant de venir dénote avec le personnage. Voilà donc mon élu, le scientifique d'entre les scientifiques.
Il s'éclaircit la gorge pour se rappeler de son ton le plus solennel, rudement répété.
« Monsieur, je suis enchanté de...
– Ne perdons pas de temps. Nous vous avons briefé, vous savez pourquoi vous êtes là. Dites-moi tout. Vous pensez que c'est réellement possible ?
– Eh bien... Considérant les relatives quantiques liées à la matière sombre et les permutations dispositionnelles des variantes materiello-gravitationnelles, sans oublier, bien entendu... »
Je n'aurais pas du poser la question, ce type a encore moins de conscience sociale que moi.
« Venez-en aux faits – vous êtes entré dans les locaux d'une compagnie de bistrot : je ne pige pas un mot de votre langage. Ma question est simple: c'est possible ou pas ?
– Je pense que je peux réussir, oui. Vous savez, c'est une aubaine pour moi. Je travaille et réfléchis à ce sujet depuis des années. C'est LE travail de ma vie. J'ai déjà plusieurs idées de concepts et de prototypes et...
– Vous pouvez vraiment le faire ?
– Je donne ma vie à essayer... Par contre...
– Combien ?
– C'était ma prochaine question. Vous êtes conscient que ça va se compter en années, peut-être en dizaines d'années ?
– Tout à fait. Mais à votre avis, est-ce vraiment un problème ? Ce dont nous parlons est entre nous uniquement et je suis prêt à vous entretenir – et à attendre. Ce projet est secret car il est totalement personnel.
– Je peux savoir pourquoi ? Si ce n'est pas indiscret, une telle recherche rien que pour vous... »
Silence. Je lui sers un verre de whisky et lui tend.
« Ça l'est. Je vous le dirai seulement si vous me donnez vos raisons à vous de vous y intéresser autant. »
Nouveau silence. Il boit.
« Bien. Quelque soit votre prix, je le payerai. Vous serez totalement autonome sur ce projet.
– Mais silence radio auprès des autres scientifiques, c'est bien ça ?
– Exactement.
– Pas d'inquiétudes à avoir : je ne suis pas en odeur de sainteté auprès d'eux de toute façon. »
Très professionnel, finalement. Nous n'avons pas besoin de nous épancher sur nos situations personnelles, nous avons un but commun, ça suffit.
« Ah, et au niveau de l'esthétique ?
– Comment ça l'esthétique ?
– Eh bien, votre machine temporelle, vous voulez qu'elle ressemble à quoi ? »
J'ai parlé trop vite.
« Mais... J'en sais rien, peu importe ! Faites ce que vous voulez tant que ça marche.
– On sous-estime l'importance de la pratique – entre nous, elle est intimement liée à l'esthétique. Si vous voyagez dans le temps, il faut voyager léger !
– Mais faites comme vous le sentez mon vieux ! »
On sirote. Comme un doute s'installe en moi.
« Dans ces conditions-ci, je veux bien signer. »
Mon dieu, quel fou je suis en train d'embaucher ? Il doit traîner dans mes bars, c'est certain.
« Vous pouvez le faire hein, vous en êtes sûr ?
– Faites-moi confiance. Je suis déjà en bonne voie : tout ce qui me manque ce sont des fonds.
– Bon. Je doute que vous soyez là par hasard... Vous me tiendrez au courant de vos avancées ?
– J'ai grand hâte de vous en donner, oh si vous saviez ! Merci, merci, merci ! »
***
Je suis foutu. Ruiné. Tout est fini.
Ma femme, ma femme... Comment en est-on arrivé là ? Ma femme a demandé le divorce – les papiers de l'entreprise étaient à son nom... Mais comment, mais quand ? Je perds tout. J'ai tout perdu. Les huissiers sont passés, ils ont tout pris. J'étais là sans l'être, impuissant. Elle était là aussi, victorieuse planteuse de couteau dans le dos. La moitié ? Tu parles... Sans l'entreprise, ma moitié représente tout juste assez pour rouvrir un bar miteux dans un village de la campagne Vietnamienne...
Je porte un costard et j'ai les poches vides ; je suis à la rue. Le trottoir est sale et froid, les gens bruyants et flous. Asseyez vous dans la rue et regardez les regards changer. « Mais qu'est-ce qu'il fait là, assit comme un clochard avec cet air suicidaire ? » Je les maudis ; d'au-dessus je passe en-dessous, je maudis leurs jugements et ce que me crient leurs petits airs hautains... Un fossé me sépare d'eux. Il faut que je réfléchisse. Dans ma bulle, au cœur du marasme, je me dois de trouver une solution.
Illumination ! D'un bond je me lève : direction rue Marcel Proust. Le scientifique ! Bien sûr, le scientifique. Ses dernière tentatives de parapluie temporel, quelques années auparavant, s'étaient soldées par un échec fumant – fumant au sens propre... Plus de nouvelles depuis mais j'ai continué à le payer – du moins il me semble...
J'entre dans un endroit miteux : un chat slalome entre les cartons de pizza et les becs-bunsen crasseux. Pas de lumière – juste une petite persienne en hauteur qui filtre une lueur orangée et glauque. Des écrans bleutés partout illuminent la pièce.
« Ah, Monsieur c'est vous ! Je vous attendais avec impatience. J'ai de bonnes nouvelles pour vous, de très, très bonnes nouvelles !
– Bonjour... »
Il a l'air encore plus mal en point que la dernière fois que je l'ai vu – encore plus sale, les yeux encore plus fous.
« J'ai vraiment besoin de vous Ecrayou, vraiment... »
Il prend un air renfrogné, visiblement pour la forme plus que vraiment contrarié.
« Je n'ai pas reçu votre dernier payement.
– J'ai eu quelques problèmes... Et c'est justement pour cette raison que je suis là. Disons que si votre machine marche, je ferai de vous l'homme le plus riche de cette planète.
– Mouaip. »
Comment ça mouaip ? Il retourne à ses tournevis. Je dégage quelques boites de pâtes instantanées pour m’asseoir sur un siège.
« Je ne plaisante pas. Si je peux retourner dans le temps avec votre machine, nous créerions tous les deux ensemble l'événement le plus importante de l'histoire de l'humanité. »
Sa chaise à roulette tourne. Il a un air sérieux que je ne lui ai jamais vu.
« Ok. Laissez-moi vous montrer. » Il fouille.
« Je vous présente : la Ceinture de Voyage Temporel ! Ou CVT. »
Un temps. N'ayant visiblement pas atteint l'effet escompté il insiste :
« Alors, vous en pensez quoi ?
– Bin... Je ne sais pas, dites-moi en un peu plus...
– Très simple. Il suffit d'appuyer sur ce bouton-ci... Avec les flèches vous sélectionnez date, heures et minutes, et hop ! Vous voilà dans le passé ! Ou dans le futur, hein, évidemment. Celui-là, le rouge, il vous renvoie automatiquement à l'instant et à l'endroit où vous avez démarrez votre machine. Retour à la maison quoi. Et ça...
– N'en dites pas plus, passez-moi ça... »
Voilà comment j'ai voyagé dans le temps ; depuis ce jour, j'en suis devenu un habitué.
La première fois les sensations sont très étranges. D'abord la ceinture bourdonne, quelques éclairs crépitent avant un grand BOUM lumineux. Ensuite... Comment décrire précisément l'effet que tout votre corps entier coule vers une autre façon de percevoir, de sentir l'univers qui nous entoure ? Eh bien on ne peut pas, voilà tout. Le trou noir sur fond d'étoiles colorées tournoyantes n'est, en soit, pas une description si mauvaise pour les néophytes.
J'ai changé mon passé. Enfin j'ai essayé... La première chose que j'ai faite a été de corriger les contrats, ni vu ni connu. Je suis revenu. Rien n'avait changé et j'étais toujours à la rue. Après une rapide enquête, je me suis rendu compte qu'elle avait re-modifié les contrats après mes modifications : elle devait méditer son coup et regarder ces maudits papiers souvent... Alors j'y suis retourné. Au tout dernier moment avant qu'elle ne puisse lancer la procédure contre moi. Elle avait caché d'autres documents preuves ailleurs. J'ai corrigé, je suis revenu ; j'ai corrigé, je suis revenu. La même situation, encore et encore le même résultat inchangé, mon impuissance se répétait. Seule la raison de ma ruine était modifiée : j'ai vécu des crises économiques éclairs, des révolutions fulgurantes et des catastrophes naturelles imprévisibles... J'ai tout tenté, tout. Un soir, saoul, j'ai tout perdu au casino – elle m'a quitté, cela va sans dire. Ce soir-là fut la fois de trop. J'ai laissé tombé. Quoique je puisse essayer, je suis destiné à tout perdre.
J'entrai dans un endroit miteux : un chat slalomait entre les cartons de pizza et les becs-bunsen crasseux. Pas de lumière – juste une petite persienne en hauteur qui filtrait un lueur orangée et glauque. Des écrans bleutés partout illuminaient la pièce.
« Ah, Monsieur c'est vous ! Je vous attendais avec impatience ! J'ai de bonnes nouvelles pour vous, de très, très bonnes nouvelles !
– N'en dites pas plus, passez-moi la ceinture.
– La quoi ? Eh bien, euh, oui, tout de suite. »
J'ai une idée derrière la tête.
***
Les rideaux de ferraille grinçants fermés, je pouvais enfin souffler. Odeur de bière stagnante, la télé tournait en sourdine – la chaîne du loto, mon petit PMU... On pouvait encore sentir les rires alcoolisés et les blagues grivoises planer.
Je suis bel et bien de retour dans mon bistrot. Le calme. Ce calme, unique, inestimable, oublié et si précieux ; je m'assois au comptoir un instant, sonné, les larmes aux yeux de revivre en vrai ce souvenir si doux, plus simple et brut que dans ma mémoire – le rendant encore plus délectable. Le pas volontairement lent, faisant craquer un peu le parquet, je fais un petit tour du propriétaire, pour me remémorer les souvenirs. Soudain, au détour de l'arrière salle, je tombe nez-à-nez avec moi-même. Mon reflet exact, à la ride près : ce n'est pas mon moi du passé qui se trouve là mais... Un autre moi au même âge ? On chuchote tous les deux en agitant les mains, les yeux ronds.
« Mais c'est quoi ce délire ?!
– Qu'est-ce que j'en sais ! Je suis juste venu annuler ce foutu ticket !
– Moi pareil ! »
Silence idiot en face de moi.
« Tu comptes t'y prendre comment ?
– Houla. Eh bien étant donné qu'on vient du futur, en prenant en compte le possible choc et son incrédulité... Je comptais lui parler directement, en fait, tout lui dire. Et puis s'il résiste, je lui arrache des mains, je le déchire ou je le mange et je repars dans un grand éclair de lumière. Bim.
– Pas mal.
– Ouaip? Tu prévoyais quoi, toi ?
– Grosso modo la même chose, à un papier mâché près. »
Merci moi.
Les escaliers craquent, le moment fatidique arrive. Je me vois, portant ce bon vieux t-shirt rouge, m'installer sur le tabouret du gros Georges, au coin du comptoir, au plus proche de la télé. Silence complet. Je me sers une bière– la meilleure. Allez, quand faut y aller... Grand fracas.
« Eh ! Y'a quelqu'un ? »
… Je me suis pris les pieds dans une chaise. Entrée parfaite.
« Ouaip euh, salut. »
Yeux ronds.
« Hop, hop, hop. Ne dis rien, écoute-moi ! Tu es sûrement en train de te dire que l'on se ressemble énormément, qu'il y a un air. Je suis au courant, c'est normal. Ne prête pas attention à tout ça : la seule chose que tu dois faire c'est écouter ce que j'ai à te dire...
– Ouaip ! Écoute bien ce qu'il va te dire ! »
Mon deuxième – ou troisième en l'occurrence – moi sorti de nulle part. Blanc dans la pièce.
« Ok. Bon les gars écoutez, je crois que j'ai pas mal bossé aujourd'hui, c'était une grosse journée. Le mieux que je puisse faire – et le prenez pas mal – c'est d'aller me coucher. Dormir, quoi. Salut.
– Salut !
– … Salut. »
Et puis j'étais parti.
« Mince alors, je crois qu'on nous a fait flipper. »
On se regarde, pantois. Seule la nuance de couleur de notre vestes nous diffère. Lentement, l'autre va s’asseoir et moi, automatiquement, je me tourne vers les choppe et coule deux pressions. On sirote sans rien dire.
« Remarque, c'est pas si mal au final : si on dort, on ne joue pas. En bref, tout est réglé.»
C'est pas faux. Je dirai même que j'ai raison. On contemple le bar ; un grand sourire nous illumine.
« Ça veut dire qu'on a le bar, tout une nuit juste pour nous, tranquilles ?
– Comment on avait fini cette fois-là, rappelle-moi ? »
Nous restons là, à descendre une pinte, puis une deuxième... Nous avions exactement la même histoire, les mêmes souvenirs, le même mauvais humour. Pourtant, à force de parler, nous nous sommes rendu compte que certaines nuances de nos souvenirs n'étaient pas les mêmes, les grandes lignes l'étaient, mais parfois un nom, une couleur, une heure de la journée différait. Pour lui, la cause première de sa faillite était un crash boursier. Il avait tout tenté dans ses voyages dans le temps, comme moi, avant d'avoir la même idée d'annuler le ticket de notre malheur futur.
Nos deux chopes vides claquent sur le comptoir. On s'en ressert une. Pour que notre ancien nous ne se doute de rien – et pour poursuivre la nostalgie – nous jouons un ticket perdant.
« On finit notre bière et on y va ? »
L'affaire est réglée, le faux bulletin gît devant nous. On pense à la même chose, je le sais. Le vieux bar et son ambiance nostalgique. Mon autre moi se lève et va activer le juke-box – celui-ci ne tournait pratiquement que le mardi soir, le reste du temps dans un coin du bar, les gens l'ignoraient et il prenait la poussière. Notre musique préférée retentit – forcément.
On se serre la main pendant que notre nous du passé dormait tranquillement.
Le bourdonnement de ma ceinture retentit.
Le trottoir était sale et froid, les gens bruyants et flous. « Mais qu'est-ce qu'il fait là, assis comme un clochard avec cet air suicidaire ? », me criaient les petits airs hautains des passants... Ils me crient surtout que quelque chose cloche. En effet, ça ne peut pas aller : je me retrouve encore assis sur le trottoir, comme après chaque échec de tentative de résolution spatio-temporelle. Rien n'a changé. Rien. Quelque chose ne s'est pas passé comme prévu, mais quoi ? Les numéros que nous avons joué se sont avérés être les bons ?
Odeur de bière stagnante, la télé tournait en sourdine – la chaîne du loto, mon petit PMU... On pouvait encore sentir les rires alcoolisés. En réalité, on les entendait réellement : dans l'arrière salle, je vois deux moi discuter bruyamment. Je vérifie le compteur de ma ceinture. Pas d'erreur possible, je suis bien arrivé après mon propre départ.
« Tiens, justement on t'attendait! »
Levée de sourcil.
« Ne me dites pas que vous avez quand même joué les bons numéros? Et puis pourquoi vous êtes deux ? »
Devant moi – au pluriel – le stylo décapuchonné et la feuille manuscrite incriminée. Ils l'ont fait. Les idiots. Bouffée de chaleur ; d'un bond rageur, j’attrape la feuille et la déchire en mille morceaux.
« Et voilà ! Non mais qu'est-ce qu'il vous a pris ! Pourquoi tu as fait ça, on était d'accord pourtant ?! »
Je ne sais pas lequel montrer du doigt.
« Du calme, on est d'accord. Je sais pas... On vient juste de le faire ! Enfin c'était juste comme ça... Enfin, on comptait le déchirer. C'était une connerie, c'est vrai...
– On a pas mal bu aussi, faut dire.
– Bref, on se disait justement qu'un de nous allait sûrement rappliquer vite fait.
– Du coup c'est parfait que tu l'ai déchiré ! On va tous pouvoir rentrer tranquillement. »
Je reste incrédule. Est-ce que je dois vraiment me faire confiance ? Leurs regards sont insistants ; ils ont fini mes bières. Bon. Si j'en ai pris la décision...
Le bruit de la ceinture, les étincelles habituelles, et plus rien. Mes deux moi me regardent, béatement abrutis.
« Eh. Ça ne marche pas... »
Pas de panique. Il faut que je réfléchisse. Je vais nous resservir des bières. Un temps. On évoque rapidement, sans envie – tous pensifs – l'avancée de la ligue de football de cette année là.
« Je crois que j'ai une idée. Vous m'dites si je me trompe. En gros, j'ai utilisé cette ceinture deux fois, et je suis bloqué ici. Le retour en arrière ne fonctionne pas, la fonction vers le futur non plus. J'ai pu l'utiliser une fois ; vous n'avez pas encore essayé le retour vers le futur. Donc, possiblement, pour vous ça marchera. Mais moi non. »
Ils acquiescent.
« Si je prends la votre, c'est vous qui serez bloqués ici et on tournera en rond. Inutile.
– Et puis même si je t'aime bien, je serai pas d'accord.
– … Merci. Bon. C'est peut-être une connerie, mais je crois que j'ai une idée. »
Pas de réponse. Merci pour l'aide. Je programme ma ceinture une heure quarante quatre pile avant cet instant-ci. Je pars.
Les rideaux de ferraille grinçaient. Je pouvais enfin souffler. Odeur de bière stagnante, la télé tournait en sourdine – éclair bleu. Le bar est vide.
Devant moi, mon double apparaît de dos – mon moi arrivant ici une heure quarante quatre auparavant.
Il y a des pas dans les escaliers.
Je me donne bon coup derrière ma nuque et vite, je me pique la ceinture. Vite, avant que mon moi jeune ne descende. J'entre la destination ; un pied apparaît dans l'escalier. Bourdonnement et flash.
L'air des rues sera lourd. Un ciel violet tirant vers un indigo grisé souffrira dans sa mort vers la nuit. Une brume épaisse, grasse, recouvrira tout – il n'y aura que brume et volutes de fumées comme paysage. L'avenir. J'entends des toux, des râles. Ça vient de devant, de derrière, de par terre, surtout. Des ombres se pressent au loin, je les discerne, elles s'approchent. Elles vaquent, engoncées dans de grands manteaux, sous des capuches et des loques de tissu.
Je tourne les yeux par réflexe : Rue Marcel Proust. Je me trouve à la bonne adresse.
Mon plan est tout bête : voir le vieux scientifique – un spécimen de sa trempe doit s'accrocher à la vie comme une tique animée par l'obstination scientifique – récupérer une ceinture fonctionnelle, puis, retourner au bar et ramener mon double assommé chez lui.
De la fumée dégueule d'une bouche d'égout. Un homme à grand chapeau me donne un coup d'épaule – bruit de métal. D’autres passent et tracent leurs routes, tous plus étranges et silencieux les uns que les autres. Seules les supplications invisibles s'entendent, rampantes sur les trottoirs. Je sors de ma torpeur et retrouve à tâtons la porte – qui n'a pas changée mais s'est enrichie d'une quantité impressionnante de verrous. Je sonne.
Grésillements. Un visage gros comme une pomme, fou, méconnaissable, apparaît en hologramme devant moi.
« Vous n'avez pas changé, pas changé ! »
Un immense rire, toutes dents manquantes, retentit avant de disparaître dans un cliquetis assourdissant de serrures.
J'entre dans un endroit miteux et... Rien n'a changé depuis vingt ans et ma dernière visite. Les cartons de pizza se sont accumulés pour former une petite table basse très cosy. Je crois apercevoir un chat avec plus de membres qu'il ne devrait en avoir.
« Pas changé ! Pas changé du tout ! C'est formidable, j'étais sûr que vous reviendrez !
Mais, mais , mais. Ne dites rien ! Je sais pourquoi vous êtes revenu : je vous attendais, que je vous dis ! »
Il explose de rire, s'étouffe, tousse et crache.
« La ceinture, elle ne marchait pas ! Ah ! Un défaut grossier, vraiment grossier. Mais j'ai tout corrigé. Ne me remerciez pas. Les tests sur les chats ont fonctionné sans problème et...
– Vous ne l'avez pas testé vous même ?
– Et puis quoi encore ! Imaginez que ça me pète à la tronche ! Je disais ? Ah, et donc je vous présente mon dernier prototype – fonctionnel – de machine à voyager dans le temps: les Lunettes Temporelles ! Ou LT. Beaucoup plus distinguées et pratiques que cette horreur de ceinture... »
Son obsession pour l'esthétique commence à m'inquiéter sérieusement. Un doute horrible me traverse : et s'il n'avait pensé qu'à l'esthétique ? Je prends entre mes doigts des grosses lunettes de soleil à montures roses. Non, pas possible... Il exulte – le peu de cheveux qui lui reste sur la tête dodelinent. Flottement ; au même instant nous parlons :
«Peut être que vous voulez...
– Et bien moi je...
– Comment ?
– Non, non, allez-y.
– Et bien je disais que j'allais y aller, justement. Merci encore pour tout...
– Ah. Et bien, pas de problème. C'est toujours un plaisir pour moi, merci à vous. »
J'ai envie de rester un peu avec lui, ce pauvre bougre, pour le remercier... J'ai bien le temps de prendre un café, non ? J'avise les tasses. L'état de la cuisine. Lui, qui ne me regarde déjà plus. Non. Pas de café.
Flash et bourdonnement.
***
La télé tournait toujours en sourdine. Au sol, deux moi, sonnés tentant de se relever. Craquements dans l'escalier. Volte face. En caleçon et t-shirt rouge dans l'escalier, moi vingt ans plus jeune aux yeux collés, dubitatif. Ce qu'il voit à ce moment là vaut le détour : je me trouve à deux mètres de lui, portant de grandes lunettes roses et à mes pieds gisent deux hommes gémissants. Derrière moi, il peut apercevoir huit de mes jumeaux attablés en train de trinquer collégialement. Je reconnais bien dans sa réaction ma propre incrédulité aux événements improbables :
« Ok. J'arrête le whisky avant de dormir, promis. »
Et puis il remonte se coucher en se grattant la tête. Ce n'est qu'un mauvais rêve, pas vrai ?J'aimerais pouvoir me dire ça aussi...
« Eh! Vous venez trinquer les nouveaux ? »
J'ai le pressentiment, sans trop pouvoir expliquer pourquoi, que mon plan de ramener l'assommé est lié à cette désastreuse situation. J'ai merdé. C'était une très, très mauvaise idée.
« Attendez, est-ce que quelqu'un peut...
– Ah non !
– Te casse pas avec ça ! »
Un moi alternatif, portant les même lunettes en vertes, s'exclame et d'un bon s'élance vers le bar pour me tirer une bière.
« Ils m'ont déjà tout expliqué, enfin on a déjà eu cette discussion : elles ne fonctionnent pas non plus.
– Disons plutôt qu'elles n'ont pas dû passer le contrôle technique...
– Elles vont te péter à la tronche.
– Regarde-moi ça... J'ai même plus de sourcils. Sens : je pue le cochon grillé...
– Du coup on a quand même essayé de ramener un assommé avec une de nos ceintures.
– C'est là où ça s'est gâté.
– On n'a pas encore tout bien pigé, mais on pense que y'a une histoire de paradoxe temporel, comme quoi ça serait pas possible d'aller à deux « avenirs potentiels » dans un même futur. En gros y'a conflit.
– Et du coup, nous demande pas pourquoi, mais le conflit il s'est matérialisé comme ça, la scène du coup derrière la tête tourne en boucle.
– Et de plus en plus vite.
– Tu aurais dû arriver en premier vu qu'on était que trois juste avant.
– Tous les nouveaux ici se disent ça.
– Les voies du temps sont impénétrables.
– Amen. »
Ils trinquent.
« Si je me goure pas, il devrait y en avoir un nouveau bientôt !
– La faille devrait bien s'arrêter, d'ici une heure ou deux...
– En attendant, on boit des coups et on discute. Plus on est plus c'est incroyable ! Assieds-toi !
– On se disait : si on est tous persuadés d'être le premier, qu'est ce qui fait qu'il y a un décalage ?
– Est-ce que ce qui nous diffère, ce sont uniquement ces quelques minutes passées chez Ecrayou ?
– Et puis, pourquoi certains n'ont pas eu envie de faire la même chose, surtout !
– J'allais le dire ! »
Double flash de lumière, coup sourd. Un autre moi s'effondre sur le parquet flottant.
« C'est marrant, pendant un instant j'ai cru que vous essayiez de trouver une vraie solution...
– Ah non. Pas vraiment.
– Comme tu as pu le voir, les idées c'est pas trop notre fort...
– On se dit qu'on ferait peut-être mieux d'attendre que ça se tasse.
– Ouaip. C'est un truc sérieux ces machins temporels, je crois qu'on a assez foutu le bordel comme ça.
– Du coup je disais : à quoi ça se joue le fait que certains d'entre nous se décident plus vite à proposer quelque chose?
– À presque rien si tu veux mon avis. Une capacité à se décider plus vite à aller pisser quand t'as envie, tout plus...
– Les leaders ont une petite vessie, en gros.
– En parlant de ça...
– Euh, excusez-moi d'insister, mais je pense qu'il faudrait vraiment qu'on arrête ce truc... »
Nouveau flash. Il a – j'ai – raison. Il faut l'arrêter – dommage, je commençais tout à juste à me prendre à la conversation. Silence : les cerveaux chauffent.
« Je sais ! On n'a qu'à se jeter sur nous deux pile au moment où on se frappe ! Comme ça bim, la boucle s'arrête, et en plus au moins un des deux aura toujours une ceinture.
– Pas con.
– Ouaip, ça me paraît pas con.
– Pareil.
– Eh, on en a là-dessous quand même !
– Clair. »
Tout le monde sirote une gorgée ; treize chopes claquent en même temps sur la table. Notre destin commun se scelle là.
« En même temps... Je sais pas vous, mais moi ça me dérange pas d'être bloqué à jamais ici... »
Après trois essais infructueux, des chutes lamentables et des bleus – l'alcool avait eu le temps de faire ses ravages, heureusement, il ne nous faisait pas sentir nos échecs – nous avons finalement réussi à arrêter cette boucle temporelle.
Concernant le reste de la soirée... Elle restera dans ma mémoire comme la plus grosse beuverie de ma vie. Titubant au petit matin, nous avons soigneusement rangé le bar, comme à l'époque.
Sur les seize que nous étions, nous possédions dix ceintures en état de marche ; au terme de la nuit et de longues discussions, un seul a abandonné sa ceinture et voulu rester dans ce présent passé. Nous avons enterré sa ceinture dans le jardin. Qui sait, peut-être qu'un curieux reviendra l'utiliser. Je le suis, mais pas au point de repartir. Je n'ai aucune envie de me retrouver dans un futur dont je n'aurais aucun souvenir – tout le monde n'est pas d'accord à ce sujet, seul l'empire de la finance pourrait avoir disparu, pas notre femme et nos amis... Qui sait. Je fais donc parti des sept résignés à rester, décidés à s'offrir une nouvelle vie dans une époque sans surprise – une certaine forme de tranquillité. La plupart ont souhaité voyager : je fais parti de ceux-là également. Je baroude, un peu partout ; l'Asie, l'Afrique, la Russie, l'Australie, il y a quatre autres moi qui arpentent le monde à l'heure actuelle. Peut-être que j'en croiserai un par hasard un jour, après tout si l'on a les mêmes envies...
Peut être que, comme certains le craignaient, l'annulation du billet va purement et simplement supprimer notre possibilité d'existence, qu'un jour je vais juste disparaître. Pouf. En attendant je suis toujours là et malgré un intérêt nouveau pour les bouquins de sciences, je ne pige toujours rien à ces histoires de temps.
Le docteur Ecrayou, lui, dirige dans ce monde-ci un célèbre enseigne de prêt-à-porter pour chats. Quant à mon jeune moi, aucune nouvelle – chacun sa seconde vie, après tout.
Je repense encore à la tête qu'il a dû faire au matin en constatant ses réserves de bière vide, se disant qu'il avait du boire pour vingt, voulant fumer une cigarette pour s'en remettre, découvrant la planque vide également ; seize fumées de cigarettes et un ciel rosi sur fond de champs de tournesols.