Le Baltringue
Baltringue : dans l'argot du cirque, désigne celui qui est en charge du montage et démontage de chapiteau.
C'est toujours la même histoire. Quand Java se lève le matin, il prépare d'abord son bol de café avec, vous savez, un rien de lait. Juste histoire de rendre le café un peu moins noir. Et le lait un peu moins blanc. Java n'aime pas le noir, Java n'aime pas le blanc. Java aime les couleurs chamarrées. Il aime les tissus précieux et colorés. Il aime le maquillage. Java est un clown. Un Auguste. Un des meilleurs comme il dit.
Quand Java a bu son café, il s'installe devant sa coiffeuse. D'abord le fond de teint blanc. Puis le crayon noir sous les yeux. Très rapidement, car Java n'aime pas le blanc ni le noir. Le voilà qui, d'un geste expert, rajoute fard et rouge à lèvre. Crayon rouge très rouge. Perruque encore plus rouge. Costume de bric et de broc, de batik, de barège, la veste en brocard et le petit mouchoir de batiste. Voilà. Il est fin prêt. Une dernière chose. Un petit coup de rouge, encore, pour la langue, le nez, les joues.
Il prend alors son accordéon, aux touches noires et nacre blanc, et descend de sa tour d'ivoire à la Courneuve. Ivoire gris la tour, bien entendu. Et il marche jusqu'au métro. Sur sa route, il croise nombre d'habitants de la cité des 4000. Ici ou là, ça fuse « Eh Java, 'spèce de Baltringue », « Tiens v'la bouffon qu'est de sortie». V'la le guignol, le comique le saltimbanque. C'est toujours la même histoire.
Et Java en est fier, c'est sa marche de l'orgueil à lui, ces insultes, ces quolibets. Sa montée des marches, son tapis rouge, sa haie d'honneur. Ça le gonfle à bloc. Mais pour s'aider, il ressort un petit peu sa bouteille. De quoi se donner du courage. Bloc de béton, il est, Java quand il arrive sur la place du 8 Mai 45, entre l'avenue Lénine et la rue Paul Vaillant Couturier. Alors, en bon baltringue, il installe son chapiteau grâce à une craie blanche. Il trace à même le sol sa piste aux étoiles. Le soleil est clément et veut bien l'éclairer aujourd'hui encore. C'est que le spectacle continue, y a toujours quelque chose à éclairer. En traçant son cercle, tout autour de lui, il commence son petit numéro.
Allez approche, approche, M'sieur Mesdames. C'est jour de fête à la Courneuve. J'viens te désengrisailler la vie. Te désentortiller l'ennui. Te désarticuler la morositude. Approche approche. Voici Java qui vient te voir, et qui vient faire ici le plus beau métier du monde. Viens voir Java dans toute sa splenditude de resplendage. Approche, approche M'sieur Mesdames.
Un numéro exceptionnel, toutes options comprises. À vous couper le souffre. Du jamais vu, du jamais entendu. Descendez donc de la bétonnière, sortez chapeau, chiffon, couleur. Vous allez voir ce que. Mais pas que. Voici Java, pas un vendeur de vérité de table, un pourvendeur de désillusion. Non non, je suis un menteur. Même plus. Un mensonge intégral. Un authentique et véritable mensonge. Un du genre qui vous conte des craques sur mesure. Allons, allons, y en aura pour tout le monde, approche donc.
Venez écouter le baratamore, le fausseté, l’esbroufant escogriffe. Entrez au Baltringue Circus, garanti sans strass ni paillettes. Du brut de décoffrage, tout juste sorti du four. Bon comme le pain blanc, ce ne s'ra pas d'la confiture au cochon, c'est moi qui vous le dit. Venez écouter Java qui fait le plus beau métier du monde. Mystification garantie, approche approche.
La bonne aventure m'sieur dame, la bonne aventure. Le tortillement de langue tel l'anguille prise au piège, les glandes lacrymales sur un navet d'maria à en faire chialer les pâtre notre et les Nostradamus, approche que je te conte notre avenir à tous.
Et le voici, babillant, baguenaudant, sautillant, déblatérant. Depuis dix ans qu'il est là, on pourrait s'attendre à ce que la place soit vide, que les gens passent, tracent, que nul ne s'arrêtasse. En attendant que les gens arrivent, Java se remet un peu de vin. Histoire d'avoir un peu de vie. Pour les curieux. Il y a toujours quelques curieux. Si camarade soleil est de sortie, et bien eux aussi. Et ils regardent, bien en face, Java-soleil qui s’émerveille de plus belle.
Ah ça m'dame, c'est que c'est un beau foulard que nous avons là. Puis-je pour les besoins de la cause entendue et de la continuation du spectacle vous l'emprunter ? En garantie z'et dépôt, je vous laisse mon mouchoir. Si ça rime, c'est que ça se vaut non ?
Ah vous monsieur, pas de chapeau de canne, rien ? Une cravate alors ? Votre jolie cravate à pois des jours du dimanche que vous portez là sur vous. Un petit effort ? Merci monsieur.
Et s'il vous plait un dernier petit bout de tissu ? Quoi ? Que quoi que donc qu'est-ce ? Allons petit, je t'en prie, ton petit pull. Il fait pas si froid. Une chaussure alors. Ou bien le bandage sur ton front. Ce s'rait parfait champion.
Et maintenant voilà. Maintenant que j'ai tous mes accessoires, le baltringue circus est fier de vous présenter Java, l'homme tiroir, l'homme trottoir, l'homme trop boire, l'homme qui en un mot comme en cent, jongle avec la vie et la raison. Attention, à la une, à la deux …
Et à la trois, v'la Java qui valse comme un bienheureux. En l'air le petit foulard. En l'air le bandeau et la cravate. Et Java rit en plein soleil. Il jongle avec des bouts d'étoffes. Dans le ciel bleu ça fait des petites tâches. Vert, vermillon, violet. Bisque, bleu et bouton d'or. Fuschia, fauve et fumée. C'est Java qui repeint son ciel dans un grand éclat de rire. Et remplit son verre de rouge.
Et en lançant les tissus, il retisse et repasse sa vie. C'est toujours la même histoire. Il se gausse de s'appeler Java, mais fut un temps où il aurait pu s’appeler Pierre Dupont. Ou Jacques Lebon. Ou Henri Millau. Allez savoir. C'était un temps lointain où il était dans le pétrin. Tellement dans le pétrin qu'il en était boulanger.
Le roi de la pâtisserie, l'empereur de l'éclair au chocolat, le prince du croissant. Son commerce rien qu'à lui. Pas si loin, rue de l'abreuvoir, je suis sur que vous connaissez l'adresse. Levé à l'aube, avant même que les camions-poubelles passent, il attendait, dans la fournaise de son fournil que le pain cuise. C'était à l'époque où il aimait le noir de la nuit. Le blanc de sa farine. Rare moment de répit dans une vie pleine de dépit.
Il avait son commerce oui. Mais il avait tout ce qui allait avec. Les dettes, les banques, les courriers, les relances. Pourtant on peut dire qu'il mettait le cœur à la pâte et la main à l'ouvrage. Toujours debout, toujours levé, et toujours à servir du bon pain frais. Il voyait les clients passer, cernes creusés et traits tirés. Drôle de monde, drôle de vie. Entre le veilleur de nuit qui rentre, l'ouvrier qui sort et la blanchisseuse et ses trois huit qu'on sait jamais celle-là quand elle va passer. Drôle de monde, drôle de vie. Et pourtant c'est toujours la même histoire. On ne s'appartient pas, faut croire.
Java était établi, comme on dit. Femme et enfant. Du bonheur dans la tempête quand il se rendait compte de sa clientèle fidèle. Pour tout dire, il avait même l'honneur des clodos du quartier qui préféraient ses poubelles plutôt que celles des autres. Question de qualité. Et rien ne vaut la critique de la base populaire à qui on essaye pas de sortir la soupe.
Mais aujourd'hui, Java jongle et danse sous le soleil de la Courneuve. Déclame quelques vers, en boit quelques autres.
C'était z'au temps z'où le temps n'avait pas z'encore trente ans. J'vous la fait sans filigrane histoire de pas perdre trop votre temps. C'est bien ça pourtant, que le temps passe. Maintenant que j'en ai. Parce que moi à l'époque, je bossais de jour comme de suie, à la poêle comme aux fourneaux. J'avais un fils, maigre comme un grain de millet, fin comme du sesame, ch'veux blond comme les blés. Est ce que c'est que tu j'étois mal réveillé. Tête bien que ce jour là, j'avais la tête d'équerre, dans la lune de la noirceur de mon four, la blancheur de ma pâte, va donc savoir ce qu'on en sait. Cette fameuse tête à l'envers, je me l'étais prise avec la patronne. Pour trois fois rien en plus. Des bêtises dispensables. N'empêche que.
Ce matin là, il a voulu m'aider mon fils. C'était bien. C'était heureux. Mais faut dire qu'il tenait de son père. Pas adroit et un peu gauche. Du coup quand il est montationner sur ma tablature, et qu'il m'a dit, « c'est moi qui chauffe », ben j'ai laissé faire. J'ai laisser faire le petit équilibriste qui rame. La bûche n'était pas bien grosse, mais fallait bien nourrir le feu. Il me regardait en paillant, riant, piaffant. Il se moquait de moi « Ben alors papounet, t'es pas bien frais ». Et sur l'plan incliné, entre deux pas de danse, il a comme qui dirait nouer ses pieds, et il est tombé.
Tombé dans la rougeur du fournil.
Et moi, moi j'étais là. Et j'ai comme qui dirait crié. Voilà ce que j'ai fait, j'ai comme qui dirait crié.
Java a fini son numéro à présent. C'est toujours la même histoire. Le soleil de la Courneuve est parti. Il a laissé place à un ciel gris. Gris ivoire. Et puis la pluie qui efface les couleurs. Efface le rouge, de ces joues, de sa langue, de son nez. Et laisse le blanc sur sa peau et le noir sous ses yeux. Et, avant de rentrer chez lui, il se erre. Il se erre dans la ville en gueulant. Le spectacle continue. Les gens qui le voient passer se disent :
C'est Java qui se erre. Lui qui fait le plus beau métier du monde. C'est Java qui se erre. Triste comme quelqu'un qui a oublié le nom des choses.
Salut Mout' !
Fort désolé d'arriver si tard pour te commenter, c'est la faute à la fête.
D'abord le fond de teint blanc. Puis le crayon noir sous les yeux. Très rapidement, car Java n'aime pas le blanc ni le noir.
J'aime bien comme rend ce passage. Niveau rythme (par rapport à ce qui précède) et avec ce que je pressens va revenir.
(Oui ça ne veut rien dire, désolé)
Et Java en est fier, c'est sa marche de l'orgueil à lui, ces insultes, ces quolibets. Sa montée des marches, son tapis rouge, sa haie d'honneur. Ça le gonfle à bloc. Mais pour s'aider, il ressort un petit peu sa bouteille. De quoi se donner du courage. Bloc de béton, il est, Java quand il arrive sur la place du 8 Mai 45, entre l'avenue Lénine et la rue Paul Vaillant Couturier. Alors, en bon baltringue, il installe son chapiteau grâce à une craie blanche. Il trace à même le sol sa piste aux étoiles. Le soleil est clément et veut bien l'éclairer aujourd'hui encore. C'est que le spectacle continue, y a toujours quelque chose à éclairer. En traçant son cercle, tout autour de lui, il commence son petit numéro.
Ici aussi ça rend bien. On sent la connaissance des lieux (même si elle n'est pas vraie d'ailleurs, on s'en fout) sans que ça fasse "visite touristique".
Déclame quelques vers, en boit quelques autres.
:coeur:
Bon, pas grand-chose à dire du coup.
J'ai beaucoup aimé, beau jeu de langue, belle trouvaille par rapport au thème, belle histoire.
Ça se regarde ptet un peu trop faire des jeux de mots, mais c'est pas bien grave au fond.