Pourquoi le refus de la prose diront certains ? J'ai essayé de le réecrire en prose mais le problème était là, réecrire. Je crois que la prose implique une toute autre logique rythmique qui prend en compte la ponctuation, et là, celui-ci n'a pas été pensé comme ça et j'aurais peut être perdu des choses, des cassures de vers qui me plaisent et sonnent mieux comme ça. Voilà.
I
Il n'y a pas d'yeux
Nulle part, ni yeux ni cœur
Ni vie ni corps qui nous regardent
Là-haut, dans la cavité astrale
Creuse
Pas d'écho dans l'orbite.
Non les étoiles ne sont pas
Ces humeurs humides, pleurant,
Coulant leur compassion sur nos os
Sans sensation.
Elles brillent, elles brillent au travers...
Mais si brillent leurs pupilles, où est l'iris ?
Non les étoiles ne sont pas
Ces regards attendus de compagnies d'ailleurs
Elles sont déjà mortes et nous aussi
Mais qui pour le voir ?
De la chair croit sur nos os décharnés.
Nos pupilles closes
Cousues de fils invisibles et pourtant colorés
Pourrissent lorsque sur des monts et des plages,
Incapables d'autrement, nous rêvons
De ces amis présents
Sur ces étoiles lointaines.
Car c'est l'infini
L'infini du possible
L'infini du fantasme
L'infini des reflux de vagues à l'âme
L'infini des mains vides tendues.
La mer dégueule un œil,
Une perle. Ils se pressent
– Toute l'humanité sur une plage –
Mais où est l'iris
Lit-on sur les lèvres
Où est l'iris, où est l'iris
Où est l'iris ?
Le précieux si précieux
Il n'en a pas.
Les badauds s'en vont
À tâtons – des mains sur des épaules
Des files aux mines basses et dépitées
Mais jamais vaincues car il faut vivre, vous savez.
Sans relâche d'autres fouillent
Ressassent, s'efforcent, torturent, cherchent
Dans la chair des petits coquillages
Le réconfort, l'amour
Qu'ils ne palpent pas sur leurs propres côtes
Ni celles de leurs voisins macchabés
Tenant en leurs mains ces coquilles meurtries :
Elles seules accouchent de cris sur les plages
Sur ces plages doublées d'espace
– La surface noire, marbre mouvant
Où les constellations se mirent
Égoïstes –
Des pleurs naissent chiés par des os :
Ils tituberont plus tard, assiégeront les villes
D'autres aveugles iront hanter les rues
Pour des nuits éternelles
Sans charité ni union
Sans autres pères ni mères
Que ces coquilles vidées de perles noircies,
Usés par les eaux et l'espace ;
Inconscients d'eux-mêmes.
II
L'amer amour, la mer des morts
Ma mère, ma mère.
« On avait tout pris, tout
La glacière
Le parasol
Le chapeau
Le chauffe-eau
La crème solaire
Tout. »
Lorsque les petits pieds,
Les petits petons
Les petits bouts de chair rosis de propre
Atteignirent le sol, le choc
Le sable.
Le tourbillon, le repli, la spirale
De l'Ailleurs à Ici
Le refus,
De l'autre à soi.
Les doigts se crispent
S'enroulent vers la plante tendre
Rentrent en eux-même et les ongles
Aimeraient rentrer aussi, retourner la chair, les jambes
S'agitent, refusent ce sable qui s'incruste
Ce sale intrus qui s'échappe et glisse impalpable
Mirage étranger
Qui s'engouffre et remplit sans se laisser prendre
Ce sale trompeur qui paraît Un
Et qui est infini de rien.
Du sable dans les poches
Du sable sous les ongles
Du sable dans les pores
Trop larges d'une peau trop lâche
Qui laisse tout se faire.
Et les petits coquillages,
Et les monuments – mollusques –
Et le granit pérenne ?
Broyée, la vie
Du sable
Du sable s'égrène, tombe des paupières
Ça coince, toujours, ça bloque
Ça coule, toujours...
Ces empreintes un sillon après mes pas
Son nom la mort pauvre, le sommeil
– Si je les ferme je meurs –
Survie suivie de près par cette mèche
Allumée déjà – dès le sortir des coquilles – je marche
Sans savoir, sans voir où
Sans yeux
Que deux trous vides sur une face invisible.
III
Il n'y a pas d'yeux
Dans les pupilles des autres
Dans les écrans éteints
Dans les miroirs, pensées narcisses ;
Narquoises les vitrines illuminées.
Pas de regards.
Dans les vitres filantes des autos
Qui tracent des routes à l'aveugle
Dans ces glaces troubles
De toilettes impropres de bars miteux
Taudis croulant, poussière chutant, paupières tombantes
En ruine, au rythme du coup des ondes
Enfonçant nos omoplates instables
Vissées sur des chaises branlantes.
Ces verres vides renvoient des reflets flous :
Je n'y ai pas d'yeux non plus.
Que deux trous vides, béants aux orbites néant
Impossibles à remplir
Impossibles à combler ces fenêtres closes
Remplies d'images d'autres
Qui s'amassent et s'entassent, se pressent
Dans les métros d'un soir
Corps putrides debout par armatures métal
Concassés broyés, cocotte-minute froide :
De l'embrasure des portes automatiques
Coule le jus du besoin.
Il y a tout ce vide
Tout ce vide que nos yeux embrassent
Ce vide qui nous répond par mirages
Par l'hallucination transpirée dans nos lits,
Il y a tout ce vide aveugle
Qui ne peut donner la preuve
Que l'on attend, tremblant,
Personnes pour confirmer que j'existe.
Alors on écoute – l'écho de nos voix mutuelles –
On écoute aux heures de repos le bruit
Des artères des rues des villes
Toujours plus grandes pour les petits
Toujours trop incomplètes pour les Seuls
Hommes-cartons qui pleurent quand retentit
« Bonjour » enfin adressé à leur égard.
Tends l'oreille, solitaire :
Dans les chambres obscures
Des squats, des piaules, des caves, des bordels,
Dans nos chez nous
Aux draps couleur cendres froissés
Des loupiotes étoiles éclairent,
Étirent les ombres duales des corps vivant
La solitude à plusieurs.
Des oreilles aux serrures,
Des murs papiers soufflent sur la ville
Les expirations, les succions
Le bruit des salives de l'amour plastique
L'amour masque à gaz
Les râles saturés expient l'assouvi
L’insoumis se fouette : là-bas on crie
Ton nom, chéri, « Au suivant »
Enchaînées
Les machines vaginales, les bites buccales
Au suivant au suivant
On l'affiche, on le hurle
Sous les pluies acides, aux sommets des buildings
Grands caractères au cœur plasma
Un écran embrasse un écran,
Jouis.
Contentes d'être satisfaites
Les limaces aseptiques, infertiles
Œuvrent de concert
Pour le bien d'un avenir suicide.
IV
Il n'y a pas d'yeux
Vous savez
Personne ne vous regarde dans votre sommeil
Vous y êtes cadavre
Impossible à réveiller
En boule dans votre placenta chaud
Mort-né
Marchant sur un temps retroussé
Marchant dans le noir somnambule erratique
Percuté de visions
De salles sombres et froides
De couloirs où des portes claquent
– Sans courants d'air ; vicié –
Des verrous pacotilles rouillés
Des embrasures rouges du bois
Des encablures décrépies
De moquette terne, bouloches moutonnes
De pas
Sans choix, « je » fantôme avance
Sans voir, des mains déchirent l'espace
Confiantes :
C'est une pièce rouge sang
Murs globules pourpres, vivants
Respirent bougent oscillent
Soudain
Des centaines des milliers des myriades
– Qui compte ? Qui compte ? –
Là tous, là
Tous
Au plafond aux surfaces planes aux angles des murs
S'ouvrent s'éveillent
Des yeux, partout, des yeux
Partout
En rangs agglutinés, les uns après les autres
Rangées millimétrées
Roulis de droite à gauche
Au centre en haut en bas
Sur moi sur moi sur moi
Du bleu du vert du marron du jaune
Mélanges vifs d'une composition fortuite
Des couleurs parsèment le rose chair
Des paupières closes et puis grandes ouvertes
Des paupières clignent humidifiant le fond d’œil, blanc
Omniprésent où rougissent des veines qui éclatent
Des restes d'humeurs lacrymales jaunies
Des pupilles se dilatent
Des expressions qui ne s'expliquent
Pas d'alternative aux sens assiégés, inutiles
Le bruit assourdissant des battements de cils
Sous les pieds – mes pieds –
Des éclats d'yeux juteux
Des larmes involontaires
– Aucun ne pleure, aucun –
Du sang, un peu, coule, je ne vois plus que ça
En boule fœtus, en boule
Recroqueville-toi dans l'utérus roi
Tu les cherchais, les voulais, tu les as
Par nombre, ils ont toujours été là
– Mais qui les compte, qui ? –
Les yeux des autres posés sur toi.
???
Qui voit, qui
Voit qui ?
Il y a
La chair les cils le flash blanc les couleurs
Certes
Mais reste
Un noyau obscur, une perle
Dont la surface se trouble
De nuages, qui s'y profilent
En tâches qui s'y apposent :
Ce sont leurs reflets dans tes yeux.
Un ciel étoilé de regards
Miroirs
Où tu te mires, où tu te cherches
Où tu y existes en tant que particule
– Où les heures sont pensives car
Il n'y a rien à faire d’autre car
La vie –
Un ciel étoilé de regards
Où la scrutation nous réplique à l’infini.
Le monde est un œil
Et c'est par lui que tu existes.
Image reflet spectre illusion
Corps incarné borgne croissant
Fragile périssable poussière solide
Visions
Le monde est un œil
Et tu existes à travers lui
Comme une poussière en son coin.
Nage, vogue au-dessus
D’océans lacrymaux, d’humeurs aux houles stables,
Amas d'eau : tu es cailloux
Par ton squelette en verre, cette fusion de bois et de
Chairs flammes ; atmosphère fugace,
Passager ondoyant, tu suffoques
Mais calme, calme...
Le temps entre chaque
Souffle sur les braises
Fumées éparses qui dévoilent
Des étendues vastes, noires ;
Lévite
Tends-les, tes mains
Vers ces mondes que tes paumes n’embrassent pas
Mais qui t'embrassent toi.
Ferme les yeux,
Ta place est là
– Sans toi le monde s'effondre
Tous architectes piliers des arcanes de l’univers –
Ta place est là
Partout où tu te trouves,
Étoile filante parmi les autres comètes
Dévalant l’infini
Et si un jour tu doutes de leurs lumières,
Sens le vent du battement des cils du monde
Respire,
Ferme les yeux,
Rends-compte sans faille
Du seul fait sûr de l'existence ;
Respire :
Tu es dans l'espace.
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