La Vraie Couleur
des Gens
T'es-tu déjà posé cette question ?
Que fais-tu de si extraordinaire le jour ?
Eh bien, la plupart du temps tu vaques à tes occupations, si jamais tu as des occupations. Et, pour tenir ton corps debout et tes pensées plus ou moins à flot, tu absorbes du dioxygène que tu rejettes en dioxyde de carbone des milliers de fois dans la journée, et d'autres milliers de fois dans la nuit.
En grand routinier de l'inspire et de l'expire, tu n'es ni vraiment heureux, ni vraiment malheureux, en faisant cela.
Pourtant, tu t'astreins à remplir docilement tes tâches, car cela te semble juste et bon.
Tu prends vaguement à témoin ta femme, tes enfants, un collègue de travail, ou ton chien, et tu vaques, et tu vaques, pour étourdir tes incertitudes, pour mieux calfeutrer ton horizon précaire.
Parfois, tu regardes l'heure, sans même savoir pourquoi elle existe ni qui l'a inventée.
Et tu vaques encore un peu jusqu'à ce que tes forces t'abandonnent, jusqu'à l'engourdissement.
Ainsi, tu espères te rendre utile à l'attraction terrestre, en posant ta petite brique humaine sur la grosse brique Chaotique de l'Univers, inlassablement.
Ainsi, tu espères gagner l'estime de tes parents, de tes amis, de ton voisin de palier, voire même de ton reflet.
On te demande « Qu'as-tu fait aujourd'hui ? ». Et tu réponds « J'ai fait ceci, j'ai fait cela ! ». Et les gens sont bien contents d'avoir appris cela, et toi aussi tu es très heureux de leur avoir appris que tu savais te servir correctement de tes deux mains et des infinies possibilités de ton cortex cérébral.
Ou bien tu n'espères rien. Tu musardes, tu butines l'air ambiant. Tu te laisses simplement vivre.
Ou bien tu te dis « Après moi le déluge ! ».
Ou bien, tu mastiques des souhaits. Tu te tricotes quelques désirs au bout du bout de ta langue.
Ou bien tu pries l'Invisible, sans même penser à ouvrir un livre de sciences.
Et tu te soignes encore si tu as des douleurs, mal au cul, mal au crâne, mal à l'estomac.
Tu vas faire la queue à la pharmacie, en attendant ton tour, derrière d'autres personnes qui ont elles aussi mal au cul, mal au crâne, mal à l'estomac.
Et tu reviens de la pharmacie, un peu moins craintif, en te faisant couler un grand verre d'eau pour avaler tes médicaments, sans chercher à comprendre d'où te viennent tous ces maux à répétition.
Et puis, comme tu es un rien bromophobe, tu te laves dès que tu commences à sentir un rien mauvais, sans chercher à comprendre d'où te viennent tes odeurs corporelles. Elles te viennent de millions de bactéries qui se nourrissent de tes peaux mortes et des molécules sécrétées par ton sébum. Elles se nourrissent tout comme toi tu te nourris. À ceci près que tu es un géant et qu'elles sont microscopiques.
Comme elles, tu bois aussi, tu manges aussi, et généralement tu t'en vas digérer sur ton canapé en t'informant de l'information des autres qui ont été plus ou moins bien informés par des informateurs lointains, ou en t'abrutissant de fictions qui puisent dans l'information d'autrui le pollen d'une réalité maintes fois altérée.
Parfois, tu lustres tes jolies fesses avec du papier molletonné, crêpé, ouaté, imprimé, avec ou sans motifs.
Si tu es gentiment bio, tu lapes ton yaourt nature brassé au lait entier, en te disant que tu as encore de très jolies mains pour ton âge.
Si tu es un rien rebelle, tu fumes une cigarette. Tu l'éteins et tu en rallumes une autre, en te fichant complètement de savoir si tu mourras de ceci ou de cela.
Et la lumière aussi, tu finis par l'éteindre.
Tu as déjà mis une croix sur ce énième crépuscule.
Et maintenant, tu attends très sagement le retour de l'aurore, dans ton lit. Si tu as la chance d'avoir un lit et un toit sur ta tête.
Et d'ailleurs, à bien y réfléchir, la nuit, que fais-tu de si extraordinaire ?
La nuit, tu ne fais rien. Ou presque rien.
La nuit, tu te laisses ballotter par le chaos de tes pensées.
Mais parfois, tu es pris d'insomnies roses.
Tu te rêves en beaucoup mieux.
Tu fabriques alors deux boules minuscules en plastique contenant chacune un petit palais doré, blotti au bord du Gange, d'où rentrent et sortent de nombreux êtres que tu aimes et dont tu es aimé. C'est un travail onirique très minutieux. C'est ton chef-d’œuvre nocturne et insensé. Tu tentes de le réinventer chaque nuit, mais il manque toujours un détail à ton idéal pour que tu sois pleinement satisfait.
Le palais doré, tu le construis avec les feuilles d'or de tes paupières, comme tu prends enfin pleine conscience de ta propre géologie précieuse.
Le Gange, tu le remplis goutte à goutte avec tes larmes de joie qui sont d'un bleu céruléen.
Oui, c'est comme cela, tu pleures en bleu céruléen depuis la nuit des Temps, mais tu ne le sais pas, car tu l'as oublié.
Avec ces deux trésors finement ciselés par tes soins, tu te dis : « Demain, je remplacerai mes yeux globuleux avec ces deux boules féeriques et je ne verrai plus alors que beauté dans ce monde ».
Mais au matin, tu te réveilles et tu ne te souviens de strictement plus rien.
Maintenant, imagine un instant !
Arrête de vaquer !
Imagine un seul instant !
Tu t'éveilles soudain et tu imagines.
Te souviens-tu de ces moments de grâce quand tu étais petit, quand tu ne savais rien, quand tu imaginais tout ? Quand tout te paraissait encore possible !
Te serait-il possible d'oublier un instant qui tu es, ce que tu as d'important à faire aujourd'hui ?
Non ! Ne réfléchis surtout pas.
Dis-toi seulement : est-ce que ma vie, cette vie, n'est pas plus importante que ce que j'ai d'important à faire aujourd'hui ?
Tu n'y parviens pas ?
Je vais t'aider un peu.
Baisse simplement les yeux et découvre ce petit gosse que tu fus autrefois. Il vient d'apparaître, là, juste devant toi !
Il est beau. Il est fier. Laisse-le imaginer pour toi.
Non ! C'est raté !
Quel dommage, le grand a encore réfléchit à la place de ton petit mioche.
Tes vieux réflexes urbains te mènent la vie dure.
Et d'abord, je commence à te soûler menu. Et tu te demandes bien pourquoi je te tutoie ainsi.
Tu te demandes qui je suis d'aussi impérieux pour te demander tout cela.
Cependant, je vais te répondre par la négative afin d'abonder dans ton sens et te faire retrouver doucement la suavité de tes nobles perceptions.
Je ne suis pas un excentrique.
Je ne suis pas ton garde-fou.
Je ne suis pas la somme des délires absurdes d'autrui.
Je ne suis pas le triste jouet des secousses de ce monde.
Je ne suis pas une poussière ingrate qui voltige naïvement dans l'éther.
Je ne suis pas le pauvre type qui se nourrit exclusivement des promesses des autres.
Non, je ne suis pas tout cela. Je suis tellement mieux.
Je suis ta propre promesse d'azur.
Je suis le fin sourire de ton Éternité.
Je suis l'Ange que tu caches sous ton masque d'Anonymous.
Je suis celui que tu es vraiment et que tu connais si peu encore.
Je suis à l'intérieur même de toi-même.
Je chuchote chaque jour à ton oreille, mais tu m'entends très mal.
Mais allons, tu n'as pas encore deviné ?
Je suis le « Pur Diamant » qui brille au fond de ton cœur.
Commences-tu à entrevoir où je veux en venir ?
Commences-tu à ressentir cette tiédeur majestueuse s'écouler tendrement dans tout ton être ?
Commences-tu à imaginer le grand et beau voyage que tu vas entreprendre, là, juste en bas de chez toi, aujourd'hui ?
Si oui, c'est que tu viens de faire un pas vers toi avec un joli paquet cadeau.
Tu le déballes alors. Il te semble vide. Tu penses à une plaisanterie. Détrompe-toi. Il est plein à ras bord de ta tendresse.
Car tu vas sortir de chez toi, maintenant, subitement, sans réfléchir.
Sans te regarder dans un miroir, sans te parfumer.
Sans prévenir personne.
Sans ton téléphone.
Mais en n'oubliant pas tes clefs.
Ni tes chaussures.
Faut pas déconner, quand même !
Je te propose à présent de faire un rêve les yeux grands ouverts.
Avec tes yeux d'antan et de toujours, non avec ceux d'Internet.
Un rêve qui ne te coûtera absolument rien et te fera me rencontrer au plus près, au plus chaud.
Je te propose de prendre le temps. Un magnifique temps pour toi. Rien que pour toi. De voler un temps au Temps. Et de t'en ensevelir. A pleines mains. A pleine bouche. De plein fouet.
Es-tu d'accord ?
Es-tu partant ?
Fais-moi confiance, je ne veux que ton bien.
Allez, VIENS !
Clac ! Ta porte est refermée !
Te voici dans l'escalier, dans la rue, sur le sentier, dans le sous-bois.
Fait-il beau ?
Tu apprécies.
Pleut-il ?
Tu t'en fiches.
La pluie n'est après tout qu'un peu d'eau du ciel qui lave gratuitement tes cheveux.
Et tu marches, sans réfléchir.
Et tu marches. Et tu marches. Et tu marches encore.
Bras ballants ou mains dans les poches, peu t'importe.
Laisse tes chaussures te guider. Tes jambes te dégourdir.
Ne choisis aucun chemin.
Va tout droit, ou bifurque soudain.
Suis tes intuitions qui fuient. Deviens le zigzag des chiens qu'on lâche et qui fouillent la liberté avec leur truffe.
En bout de route, tourne à droite ou à gauche, peu t'importe.
Laisse seulement les caresses du vent t'aimer, rire avec ton front, rire avec tes joues, rire avec tes mains.
Mais tu réfléchis encore un peu.
Eh oui, c'est tout à fait normal.
Puisque ce n'est pas tout à fait normal de marcher sans réfléchir.
Je vais te donner une astuce toute bête pour ne plus être le prisonnier de tes pensées.
Tu vas simplement cheminer en ne regardant plus par terre, plus jamais tes pieds. Tu vas te forcer un peu à lever ton menton, et à visser ton regard sur un point à l'horizon.
Au bout d'à peine trente secondes, si tu as bien écouté ce que je t'ai dit, tes idées, tes opinions, tes tracasseries, tes spéculations, ne seront plus que pâles fumées dans le chaudron bouillonnant de ton crâne.
Si malgré tout tu cogites encore un peu, ne t'inquiète pas. C'est parce que tu es dorénavant seul avec ton soi véritable.
Et que tu n'en as pas l'habitude.
Désolé, mais cette fois-ci, il n'y a pas d'astuce pour dissiper cette troublante impression de vide intérieur.
Au contraire, il va te falloir renforcer ce sentiment.
Pour cela, imagine que tu n'as jamais eu de mère, ni de père. Que tu n'as jamais eu le moindre ami. Le moindre toit sur ta tête. Que tu n'as plus aucunes attaches. Qu'il n'y a plus que toi sur ta route, enlacé par les bras de la terre et du ciel.
Juste toi et les caresses du vent sur ton visage.
Dis-toi que personne ne t'a jamais enfanté. Tu es à présent le frère du vent. Le père de ton chemin.
Né de ta volonté et de ta liberté, tu es ton propre enfant.
Souviens-toi à présent !
C'était quand la dernière fois que tu as fait quelque chose d'extraordinaire pour la première fois de ta vie ?
C'était quand la dernière fois où tu t'es senti aussi libre ?
Regarde maintenant, il y a une fuite au niveau de ton cœur. Quand tu sors de chez toi, tu mets systématiquement un doigt dessus pour la boucher.
Mais parfois, ce n'est pas aussi facile que tu le penses. Il y a toujours un petit jet qui arrive à gicler sur un passant.
Tu admires fugacement cette fille aux yeux verts. Les cheveux de jais bouclés de cet homme te fascinent. Mais tu te dis : « Je ne peux pas, je n'en ai pas le droit, on va me prendre pour un fou ! »
Pour ne pas importuner les gens avec ton amour, tu as inventé une rustine de politesse. Rassure-toi, les autres ont fait exactement de même. Tu ne dois pas être trop embêté non plus dans la rue.
Mais n'oublie pas que tu es libre comme l'oiseau à présent.
Aussi, je t'invite à faire aujourd'hui quelque chose d'inouï que tu n'as jamais osé faire.
Tu vas apprendre ce qu'est l'amour inconditionnel ! À partir d'un point aléatoire de ton périple aveugle, tu vas soudain ralentir tes pas et t'approcher de ce passant. Tu ne vas pas passer à côté de lui, comme toutes ces autres fois. Tu vas lui faire part de ton amour. Comme ça gratuitement. Pour rien. Qu'il soit arabe, noir, jaune, blanc vieux, blanc crème, énorme ou freluquet, borgne ou moustachu, tu vas lui dire ceci : « Monsieur, madame, je vous aime. Ne me demandez surtout pas pourquoi ! »
Et puis, tu rentreras chez toi à grandes enjambées, presque en courant, comme un gamin qui vient de faire une grosse bêtise.
Ton cœur battra alors très vite !
N'aie pas peur, ce n'est rien !
Arrête d'avoir toujours peur de tout !
Si ton cœur bat aussi vite, c'est simplement parce que tu m'auras rendu très heureux !