Une heure d'écriture, pas de relecture pour l'instant, c'est le jeu :)
Le texte part de là :
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Mots choisis
Ça va être à moi. Les gradés ont calculé leur coup. Le général Kormyck termine son exposé sur les victoires de nos troupes, ses explications sur le rôle de notre belle armée pour pacifier les zones, il a représenté la virilité de nos forces. Moi, ils ont choisi de m’envoyer face aux journalistes pour adoucir le propos. Moi qui n’ai jamais vu un conflit de près, qui n’ai jamais entendu le fracas des bombes. Voilà, Kormyck a fini, il annonce que je vais répondre aux questions et se dirige vers sa place en me lançant un regard qui signifie « vas-y, finis le boulot, mais ne fous pas tout par terre ». Mary-Ann, je sais que tu me regardes, je voudrais tant que tu sois occupée, que tu rates ce que je vais dire, que tu échappes aux paroles que je vais prononcer.
Le dossier que je tiens à la main ne me servira à rien. Tout juste est-il censé me donner une contenance, même si son contenu ferait plutôt froid dans le dos : il y a là-dedans les mots-clefs que je dois placer. Je le pose sur le pupitre en annonçant que j’attends la première question. D’un geste de la main, je désigne une femme brune dans la foule des journalistes, elle commence le bal :
— On dit que nos troupes n’avanceraient pas si facilement, notamment dans le sud-est du pays, pourriez-vous nous éclairer là-dessus ?
Ça commence plutôt facilement, ce sujet est préparé en long, en large et en travers.
— Vous n’êtes pas sans savoir que cette zone est particulièrement montagneuse et difficile d’accès. Les terroristes disposent de nombreuses caches, et nous les délogeons de leurs repères de façon systématique.
Terroristes, repères, systématiques… Les premiers éléments de langage sont posés. L’échange se poursuit avec cette femme brune qui ne semble pas me vouloir du mal. Je réussis encore à caser « groupuscules », « guérilla », « lâcheté de ces monstres qui se terrent » et « courage indéfectible de nos hommes ».
Mary-Ann, ne regarde pas, je t’en prie. Je sais que tu comptes les mots que je place et que tu surveilles la qualité de mon sourire. Des années de travail pour réussir à grimacer un sourire qui ne ressemble pas à une expression de joie, ne soit pas arrogant et contienne toute la compassion qu’attendent les veuves et les mutilés. Mary-Ann, ce n’est que mon métier, il faut bien que quelqu’un le fasse.
C’est maintenant à un vieux journaliste connu dans le milieu que je passe la parole. Lui s’intéresse au coût de cette guerre, aux dépenses pharaoniques – selon ses termes – que nous engageons. Là encore, c’est un sujet archi préparé. À grands coups d’« effort de guerre », de « liberté qui n’a pas de prix », de « défense des droits de l’homme » et de « rationalisation des déplacements et des frappes », il me semble que je le persuade – lui et tous ceux qui assistent à la conférence de presse – du bien-fondé des « ressources engagées ». Une jeune femme aux cheveux courts lève alors la main et je lui donne la parole.
— Vous parlez de frappes. Il faut comprendre « bombardement », n’est-ce pas ?
— Oui, nos drones et nos pilotes font un travail remarquable.
— Comment pouvez-vous vous assurer que les bombardements ne tuent pas de civils ? Vous disiez vous-même que le terrain est difficile et que repérer les combattants ennemis est un problème en soi.
C’est là que j’ai une illumination. Dans un coin de ma tête s’assemblent des mots que personne n’a préparés, que nos meilleurs communicants n’ont pas agencés pour moi.
— Avec la détermination de nos soldats au sol, l’appui des images satellites et la précision des guidages laser, je peux vous assurer que nos frappes chirurgicales ont une efficacité qui n’a jamais existé dans aucune des guerres qui ont été menées jusqu’à ce jour.
« Frappes chirurgicales », j’ai prononcé cette expression ! Mary-Ann, toi qui sais combien de civils ont déjà été tués, toi qui me questionnes et m’incites depuis des semaines à changer de job, je t’en prie, ne m’en veux pas. N’écoute pas, oublie ce moi qui parle et écoute ce Jeffrey que je suis à la maison. Tu sais bien que mon boulot actuel n’est que le résultat d’un parcours fait de hasards, d’opportunités et de choix non prémédités. Mary-Ann, quand nous étions étudiants, tu ne m’as pas alerté quand j’ai choisi la communication après mon MBA, tu étais même enthousiaste quand j’ai décroché une bourse pour participer aux programmes de recherche dans l’armée. Ne m’en veux pas, je peux me passer des crépitements des appareils photo. Je peux vivre sans être au centre des regards.
— Vous nous assurez donc qu’aucun civil n’a été tué depuis le début du conflit ?
— Malheureusement, personne ne peut vouloir libérer un pays en garantissant qu’il n’y aura aucun dégât collatéral.
Je parle au futur – comme si aucun civil n’était déjà mort –, je parle de « dégât collatéral » pour ne pas évoquer les femmes et les enfants qui meurent sous les bombes, et pour couronner le tout, j’écarte les mains, lance un regard compatissant derrière mes petites lunettes rondes en garnissant mon visage d’un demi sourire innocent. La jeune journaliste reste hypnotisée, je vois au fond de son œil une révolte, un volcan prêt à exploser et une lame de dégoût plus forte que tout qui lui fait secouer la tête.
Le journaliste suivant aborde un autre sujet : la suite du conflit et puis on parle de l’après-guerre, lorsque la capitale sera prise, la mise en place d’un nouveau gouvernement. Pour finir, j’expose en quelques mots les relations avec nos « indéfectibles alliés ». Mon visage est toujours serein lorsque je quitte la tribune, mais Mary-Ann occupe toutes mes pensées. L’état-major me congratule et je sors enfin du centre de communication de l’armée. En rejoignant ma voiture, je croise les regards de manifestants qui hurlent contre cette guerre. L’un d’eux s’approche de moi et me brandit son Smartphone sous les yeux. J’y suis en photo, bras écartés avec mon fameux sourire.
— Vous souriez de façon plus haineuse que la mort elle-même, et de vos mains dégouline le sang de toutes les victimes de cette guerre.
Je m’engouffre dans ma voiture, avec devant les yeux cette image surréaliste du Jeffrey que Mary-Ann déteste. Un quart d’heure plus tard, j’enfonce ma clé dans la serrure de notre appartement. Mary-Ann se tient derrière la porte, une valise dans chaque main. Elle les pose au sol et se place contre le mur, me laissant entrer.
— Mary-Ann ?
— Ne dis plus rien. Je ne veux plus entendre le son de ta voix.
Je ne peux lui répondre, elle a raison et je me hais. Par réflexe, j’écarte néanmoins les bras, les mains ouvertes en signe d’innocence.
— Range ton sourire et va te laver les mains ! hurle-t-elle avant de ramasser ses valises et de disparaître.
Sur le miroir du couloir de l’appartement, le Jeffrey que je déteste me regarde dans son costume médaillé. Et puis enfin, il pleure.