Bonjour ! Alors voilà un petit texte un peu particulier que j'avais en tête. Vous me direz ce que vous en pensez !
Le moule
Alors que le soleil blafard de septembre commençait à peine à apparaitre au dessus des gratte-ciels, le quartier des affaires entrait en ébullition. Le long des avenues bordées des sièges sociaux des plus prestigieuses multinationales de l’occident, une foule de cadres en roller fusaient sur le bitume. Sur le trottoir, les travailleurs en collants multicolores allaient et venaient d’un pas pressé. Au milieu de toute cette population, seules les tenues des sans-abris – fripés de vulgaires costumes trois pièces - juraient avec les uniformes respectables de l’élite de la nation.
Au milieu de tout ce petit monde, Jean faisait vraiment pâle figure. Il n’était pas aussi délabré que les pauvres SDFs qui mendiaient au pied des immeubles, mais sa chemise et son pantalon noir lui attiraient quelques regards réprobateurs.
Ouai, mais moi j’ai pas les moyens de me payer des collants violets à 3000 balles, pensa-t-il avec fureur. Il détestait être jugé par tous ces travailleurs du centre-ville. Lui, qui vivait dans la banlieue, ne venait en ville que lorsqu’il y était forcé. En l’occurrence, c’était son rendez-vous au pôle emploi qui l’amenait ici aujourd’hui.
Tandis qu’il remontait l’une des grandes avenues du quartier, Jean leva les yeux vers les bureaux d’une des plus grandes entreprises du monde. Au travers des vitres, il pouvait apercevoir des économistes coiffés de dreads bleues qui jonglaient avec des balles de tennis. Jongleur, ça c’est un métier qui doit payer, songea Jean, rêveur. De quoi s’offrir des rollers Henry Ericson, p’têt même un skate, va savoir. Il en avait marre de sa vieille trottinette rouillée qui roulait à peine.
Arrivé devant les bureaux du pôle emploi, il remarqua la longue file d'attente qui menait aux inscriptions. La crise n'épargne personne, se dit-il tristement. Gêné, il dépassa toutes les personnes qui attendaient, et se dirigea vers le vigile qui veillait à l'entrée. Il était singulièrement imposant, dans ses collants noirs qui moulaient ses muscles saillants.
-Monsieur, vous devez faire la queue, comme tout le monde, déclara le vigile d'un air dédaigneux après avoir jaugé la tenue de Jean.
-J'ai rendez-vous avec Monsieur Baba, répondit le jeune homme en soutenant le regard de son interlocuteur. Tenez.
Il tendit la fiche de rendez-vous au vigile, qui l'inspecta avant de le laisser passer à contrecœur.
Le hall de l'immeuble était immense. Plusieurs affiches étaient collées aux murs, vantant les diverses formations proposées par le pôle emploi. « Devenir tireur de carte financier, ce n'est pas sorcier ! » vantait l'une d'entre elles. C'est ça... songea Jean, sceptique. Si c'était si simple, tout le monde serait riche, vu comment c'est payé...
Arrivé devant la porte de son conseiller, le jeune homme toqua.
-Entrez !
Jean pénétra dans la pièce, et s'installa devant Baba. Celui-ci était vêtu d'un élégant sarouel kaki et d'un T-shirt de la même couleur. C'était l'uniforme des bénévoles sociaux.
-Alors... Monsieur Jean... fit Baba en adressant au jeune homme un regard lourd de reproches. Ce n'est pas très bon, tout ça...
Jean baissa la tête.
-Trois entretiens d'embauche, trois refus... Mais comment faîtes-vous ? questionna le conseiller. Vous aviez pourtant toutes les cartes en main ! Vous vous rendez-compte des chances que vous avez laissé passé ?
-Des chances... lâcha Jean, peu convaincu.
-Oui des chances ! Parfaitement ! S'exclama Baba en fronçant les sourcils. Par les temps qui courent, vous savez à quel point c'est difficile de trouver un emploi stable de casseurs de cailloux ? D'autres tueraient pour avoir ne serait-ce que le privilège de décrocher un entretien d'embauche chez le numéro 1 de la production de gravier dans le monde ! Quoi, vous préféreriez rester chômeur, peut-être ?
Le jeune homme eut la sensation qu'un liquide froid et gluant se déversait le long de sa colonne vertébrale. Il avait l'habitude de ce sentiment : la honte.
-Non... Mais, c'est-à-dire... J'aurais préféré avoir des propositions en rapport avec mon diplôme...
-Ecoutez, je vais être parfaitement avec vous, rétorqua Baba. Votre diplôme de microbiologiste ne vous servira à rien dans le monde du travail. Avec la crise, tous les emplois inutiles à notre économie, comme les chercheurs, les biologistes, les physiciens, les chimistes sont réduits au stricte minimum. Rendez-vous compte, ce matin, j'ai eu un pauvre gars diplômé en « Technical Hula-Hooping branding & Marketing » qui peine quand même à trouver un CDI. Alors ce n'est pas vôtre pauvre formation en microfumiste...
-Microbiologiste, corrigea Jean, vexé.
-Peu importe, trancha le conseiller. Il faut saisir les opportunités qui s'offrent à vous. Ce n'est pas comme ça que vous arriverez à trouver un emploi. Et regardez un peu votre dégaine...
-Quoi ? S'insurgea le jeune homme.
-Mais c'est quoi cette coupe coupée nette ? Et ces habits ? Mettez au moins un T-shirt ! Combien de fois vous l'ai-je répété ? La présentation est très importante aux yeux des recruteurs. C'est ce qui fait la première impression. Et vous avez remanié votre CV, comme je l'ai demandé ?
-Oui, attendez, je l'ai... répondit Jean en sortant le papier plié en quatre de sa poche avant de le tendre à son interlocuteur.
-Alors, voyons ça, fit Baba en inspectant le CV. Ah, je vois que vous avez rajouté votre stage en balayeur chez Lermine Brothers, c'est pas mal ça ! Par contre... Je vous ai déjà dit de supprimer la ligne concernant votre formation, ça rebute les recruteurs. Et les centre d'intérêts... Holala, quelle catastrophe. « Littérature classique »... Vous voulez passer pour un fainéant ? Mettez juste « littérature », les employeurs penseront qu'il s'agit de BD ou de comics. Ah, et cinéma, très bien ! Plutôt Sylvester Stallone ou Adam Sandler ?
-Euh... Pour être honnête, je préfère la filmographie de Stanley Kubrick.
-Non, ne dites surtout pas ça devant un éventuel recruteur ! S'exclama Baba.
-Vous voulez que je mente ?
-Ne soyez pas naïf, Monsieur Jean. Dans le monde de l'entreprise, il faut savoir d'adapter.
Le jeune homme sentait une colère naître en lui.
-Mais c'est ridicule ! S'indigna celui-ci. Je n'ai même plus le droit d'affirmer mes goûts ?
Baba fronça les sourcils et prit un air sévère.
-Bon, je vais être honnête avec vous : il faut grandir, monsieur Jean. Il est temps de vous adapter au marché du travail, ou vous finirez sans-abri. Votre régime de cotisation est bientôt terminé, et si vous ne vous débrouillez pas pour trouver un emploi dans le mois qui vient, vous finirez à la rue. Vous préféreriez finir en SDF, à nettoyer les rues pour qu'on vous file à manger ? Vous préféreriez être un parasite qui peint les immeubles ou lave les rollers pour gagner sa pitance ? Ou alors, le comble de la honte : agriculteur dans les champs, à labourer la terre toute la journée ? Si vous ne vous prenez pas en main, je peux vous assurer que vous vous en mordrez les doigts.
-Et pourquoi pas ? Siffla Jean, au comble de la fureur. Sans les agriculteurs, nous mourrions de faim.
A la grande surprise du jeune homme, Baba éclata de rire.
-Ah, on peut dire que vous avez une vision pour le moins tordue de la réalité, monsieur Jean. Sortez de votre bulle, de votre petit monde imaginaire ! Si on permet à ces ruraux de cultiver les terrains des multinationales, c'est uniquement par charité, pour qu'ils ne meurent pas de faim. On leur accorde 5% de leur production pour leur besoins personnels, et le reste reviens aux sociétés, c'est bien normal.
-Vous trouvez ça normal ? Questionna Jean, abasourdi.
-Pas étonnant que vous ne trouvez pas de travail, avec une mentalité comme la vôtre... commenta Baba. Lanceur de dès en bourse, ça c'est un emploi essentiel à notre société. La finance, c'est ce qui fait tourner le monde. Mais inutile de rêver monsieur Jean, ce monde n'est pas fait pour vous. Essayez plutôt de postuler à nouveau comme casseur de cailloux, ça c'est un vrai travail honnête et valorisant.
Si c'était aussi honnête et valorisant, ça serait un peu mieux payé qu'une demi-misère, songea Jean.
-Bon, je crois que nous allons en rester là, déclara Baba en se levant. Bonne journée, monsieur Jean. Et bonne chance.
En sortant du bureau, le jeune homme fulminait de colère. Pourquoi est-ce qu'on ne le comprenait pas ? Était-ce les autres qui étaient aveugles ? Ou était-ce lui ? Peut-être que c'est moi qui ai tout faux... songea-t-il tristement. Peut qu'il est temps que je grandisse. Peut-être qu'il est temps que je me remette en question.
Peut-être qu'il est temps que je rentre dans le moule.