Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: manigairie le 02 Novembre 2016 à 03:54:14
-
Les cheveux longs en vrac avec barbe de huit semaines qui bizarrement ne cachent rien de son inexistante hygiène corporelle, Alibert se rend à pied chez son psychiatre psychanalyste, le Dr Chouracquis. Il croise un clochard assis en tailleur qui, l’ayant aperçu, détourne aussi sec son regard, comme gêné.
Arrivé chez son psy, il choisit pour entrée en matière de lui raconter la petite anecdote. De ce tac au tac linguistique inhérent à la “classe“ psychanalytique le psy lui répond, neutre: « Et vous pensez qu’il s’agit d’un déni de concurrence ? »
D’abord sonné par ce triple sous-entendu (la parole délivrée en jeu de miroir, de l’ironie, une franche moquerie qu’on oserait se faire à soi-même), Alibert rebondit par la suite dans une philosophie improvisée exempte de tout calcul défensif ou égocentrique :
« Un clochard est toujours considéré comme l’exclu, qu’il s’exclue de lui-même ou que les autres le fassent. J’ai une toute autre conception de cette réalité ! »
« Dites m’en un peu plus » dit le psy, en plein “travail“ « j’ai toujours à coeur de connaître les voies de réinsertions sociales envisagées par mes patients » enchaîna-t-il, un peu trop dans le “travail“.
Alibert développa : « Lorsqu’un groupe d’individus converge par hasard là où trône un clochard, celui-ci est le seul à ne pas changer d’attitude. Il est alors le révélateur non pas de son exclusion à lui mais de celle des dits individus qui adoptent tour à tour une attitude charitable, faussement indifférente, ou révoltée. Or ces attitudes ne sont pas tant motivées par le regard du clochard que par le qu’en dira-t-on supposé de ces autres individus à priori “bien portant“. Eh bien moi je soutiens que c’est à ce moment précis que les hommes modernes bénéficiant d’un quelconque confort social, aussi minime soit-il, se mettent à clignoter comme autant d’exclusions. Ils sont alors si visiblement exclus des libertés que leur a coûté leur petit bien-être qu’ils ne peuvent que tenter, d’un manière somme toute vaine et grotesque, de faire taire l’impasse sur leur authenticité qui, soudainement, se revendique en rébellion et force jalousie: spectacle, ignoré de tous, du masque de la normalité craquelé sur quelques mètres. Voilà ce que représente un clochard pour moi, le point d’orgue de ce qui ne va pas chez qui le croise. »
Les paroles d’Alibert ont pour effet inédit de restituer au Dr Chouracquis toute l’estime qu’il rêvait pouvoir s’octroyer quant à l’efficacité de sa praxis.
Ressort de cette consultation un Alibert carrément rémunéré en main propre par son psy euphorique.
Alibert s’arrête à quelques pas, bien en vue de la porte de sortie du “professionnel de l’âme“ et s’assoit, en tailleur.
Quelques heures plus tard le Dr Chouracquis sort de son cabinet, apparemment occupé à chercher quelque chose dans son porte-monnaie et vraisemblablement très nerveux de ne pas l’y trouver. Quand dans un geste de fatalité non assumée il referme ce traitre de Louis Vuitton son attention se porte sur clochard assis en tailleur, les cheveux longs en vrac avec barbe de huit semaines qui bizarrement ne cachent rien de son inexistante hygiène corporelle, ce dernier l’ayant aperçu détourne aussi sec son regard, comme gêné.
-
C'est un peu l'arroseur arrosé :-)
Mais Chouracquis va t'il penser à un déni de concurrence ?
Le raisonnement est vrai : le clochard ne change pas d'attitude.
Bien vu.
"son attention se porte sur clochard assis en tailleur, " il manque un petit " le".
-
Habile, malin et socialement réaliste... que dire de plus, j'essaie de ne pas détourner le regard... :)
-
Salut,
Merci de m'avoir fait rire. Un texte qui va jusqu'au bout et un peu plus loin encore, j'en redemande.
Luv :-*