Il était une fois, il y a fort longtemps de cela, une bande de p'tit rigolos ferrus d'écriture qui s'étaient retrouvés a faire des Loups-Garous et des Cadavres Exquis au Salon du Livre.
L'un d'entre eux, un noble chevalier nommé Lo' - NI ! - décida de les conserver pour ensuite les proposer en défi.
Et ainsi naquit Le Cadran de vérité :
LE CADRAN DE VERITE
Un palais. Ou un bunker, ça dépend de l’image que vous vous faites d’un palais. Un centre de recherche même, si on y regarde bien. Enfin bon, un mélange des trois.
Un palais donc. Posé seul sur la mer de glace, il comate, légèrement engourdi par la fraîcheur constante. Ca fait un moment maintenant qu’il n’y a plus personne pour l’animer. A l’intérieur, les couloirs sont froids et sombres, et un peu glauques d’ailleurs. Le vent les remonte à toute allure en hurlant comme un damné, essayant à chaque tour d’instaurer un nouveau record. On s’amuse comme on peut dans le désert de l’Artique.
- Diable, cette banquise est un bouclier lisse et sans craquelures !
Le vieux Maître du Monde fronça vainement les sourcils. Son quarante-septième lifting commençait à lui laisser des séquelles, et son visage luisant et plus tendu qu’une peau de tambour se montrait de plus en plus réticent à retranscrire ses émotions au reste du monde. En vérité, et personne n’aurait pu le lui dire, il était en train de se vitrifier. La faute aux mauvaises conditions climatiques et à l’abus de technologie de pointe. Mais quand on est Maître du Monde, on ne s’arrête pas à si peu de choses. Par ailleurs, il fallait avouer que pour quelqu’un de cent-vingt-quatre ans, il était encore assez bel homme.
Derrière lui, son fidèle serviteur poussa un profond soupir.
- Seigneur, vous devriez vraiment faire un break avec ce bouquin. J’ai peur qu’il n’endommage votre brillant esprit par des tournures de phrases aussi ridicules que mal dégrossies.
Le Maître du Monde, sourd mais à moitié seulement, choisit d’ignorer la remarque et leva les yeux au ciel.
- Hum, pas de nuage aujourd’hui. Et tu as vu, Richard ? Cette nuance de bleu, douloureuse à force d’être belle…
- Je m’appelle Pierre-André, monseigneur ! s’exclama le serviteur d’un ton offusqué.
Cette fois, le vieil homme surpuissant tourna son corps maigrelet vers son sous-fifre. Il l’observa quelques instant, l’œil perçant quoique vitreux.
- Et oui, souffla-t-il finalement d’un air las. Voilà ce qui arrive quand on est pas élevé par un grand-père boulimique…
Le serviteur haussa un sourcil, puis se rappela qu’on était pas à Vancouver et préféra détourner le regard.
- Cette année 2045 commence mal, enchaîna le Maître du Monde avec son habituel manque de transition.
Il leva un doigt en l’air sans rien dire – histoire d’entretenir le suspens – et de son autre main, ramena L’Epée de Vérité contre son cœur.
- On continue de préférer cette stupide Hobb à notre cher Goodkind ! Ho, le monde va mal… Et dire que j’en suis le Maître… Tu m’entends Richard ?!
Pierre-André hocha la tête pensivement. Il était en train de se dire que puisque son maître était aussi le maître du Monde, il aurait aisément pu conduire le reste de la planète à lire et vénérer les textes de Goodkind. Heureusement, il ne dévoila jamais le fruit de ses pensées – dans le cas contraire, nos descendants vénéreraient sans doute un drôle de sourcier avec pour logo-marketing une épée fort étrange.
- Sans doute ces stupides moutons putrides n’ont-ils pas votre… discernement vis-à-vis de cet ouvrage. Ils en captent mal les différentes utilités.
- Bien vu Richard ! Et ça me rappelle qu’on a du boulot !
D’un pas tremblotant mais plein d’enthousiasme, le Maître du Monde se balança vers la gauche, en direction du Jardin Enneigé. Un son de vitrail sauvagement brisé par un gros caillou moche et pointu résonna quand le vieil homme heurta la rambarde de l’escalier blanc, mais cela ne l’empêcha nullement de continuer au pas de course.
- Voilà. Aujourd’hui : comment lire l’heure grâce à notre chère Epée de Vérité ?
Le Maître du Monde traversa la cour enneigée et grimpa sur une petite estrade au centre, se hissant difficilement jusqu’à la colonne que formait un piédestal de marbre blanc. Au sommet, un large cercle de glace transparente et polie par le vent renvoyait sur le sol l’ombre sombre et nette d’un cadran solaire géant. D’un geste sec, le Maître du Monde fit basculer une manivelle rangée dans un renfoncement du pilier et la fit tourner entre ses doigts aux reflets de cristal. Le sommet du piédestal, le carré central – également en marbre - descendit jusqu’à sa hauteur, dévoilant un vieux livre à la couverture délavée et aux pages blanchies par le temps (venteux et neigeux, dans ces régions polaires).
- Tu vois ça Richard ? Cette chose informe, ce « clampesque livresque » comme aurait dit Goodkind dans sa grande poésie, a servit de gnomon pendant des années et des années. A présent, il mérite à peine le nom de livre. Et c’est ma chère et tendre Epée de Vérité qui va prendre la relève !
Il posa debout le livre entrouvert et recula de quelques pas pour admirer son œuvre.
- Parfait ! s’exclama-t-il en dardant son regard vitreux sur l’ombre incertaine et large d’un demi-pas projetée dans la neige.
- Monseigneur ne préférerai-t-il pas utiliser un bon vieux bout de bois ?
- Un bout de bois ? répéta le Maître du Monde. Mais c’est répugnant ! Tu oserai préférer un vulgaire bâton au chef-d’oeuvre de Goodkind ?!
- Bien sûr que non ! se hâta de protester Pierre-André.
« Pas pour allumer un feu en tout cas » se permit-il d’ajouter dans sa tête légèrement cabossée.
- Remonte-le, vite ! Mais pas trop, je veux voir son élévation de la fenêtre de ma chambre !
Pierre-André se traîna en grommelant jusqu’à la manivelle tandis que le vieux Maître du Monde retournait de son pas vacillant à l’intérieur du palais/bunker/centre de recherche.
Quelques minutes plus tard, le serviteur remontait l’escalier en se maudissant d’être enchaîné à son vieillard de Maître.
- Richard, c’est toi ? demanda la voix chevrotante du Maître lorsque Pierre-André pénétra dans la chambre.
- Mais non enfin ! … je veux dire, oui Seigneur ?
- Devine ce que j’ai réussi à capter sur la nouvelle chaîne câblée d’Internet ?!
Le serviteur ouvrit la bouche, garda la pose une seconde ou deux puis la referma stoïquement.
- Un court métrage qui s’annonce magistralement magnifique : L’Eté de Vérité !
Le serviteur ne réagit pas. Puis, sans un mot, il s’inclina, recula jusqu’à la porte, sortit sans bruit et entreprit de pleurer jusqu’à ce que mort s’ensuive.
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Le Cadavre Exquis : En l'an 2045, sur la banquise, le Maître du Monde vitreux utilise paisiblement Goodkind en rechignant un gnomon clampesque livresque.