Un texte écrit là, comme ça, sur le volet, j'en ai marre, de tout ciseler.
Ils font encore la fête, là-bas, je crois les entendre, derrière mes écouteurs ; je pense que, en fait, je ne les entends pas. Je vois la lumière, qui oscille mais ne bouge pas, la fumée, qui ne se découpe pas, dans le ciel de nuit. Elle fait comme un effet de poussière volante, elle s’échappe du gros brasero ; j’imagine que je ne regarde pas vraiment la fumée, mon regard doit se poser sur le toit de fer brûlé. Il y crame viandes et merguez, dessous, alimentées de roussi par les braises, crépitantes, que le grand barbu retourne de temps en temps avec son tisonnier, sûrement. D’ici, je ne le vois pas, ce gros cuistot, je vois surtout le toit de fer rouillé, et puis la yourte, et aussi la terre, puis les brins d’herbes, qui poussent, sur le fond de lumière. Je suis dans l’ombre, ici, les lumières viennent de dessous, ou d'en face, face à moi il y a la yourte, et puis la populace, qui chante et boit. Je me suis retourné, maintenant je vois la nuit, et puis, dressé, le tipi. De la fumée s’en échappe aussi, du tipi, c’est là que je vais dormir, ce soir, je me souviens de quand le feu avait commencé à piquer trop fort, j’avais mal aux yeux. Il avait utilisé du bois trop humide, je ne l’apprenais que plus tard, je pensais que c’était ainsi, qu’un feu devait piquer ; en fait ce ne l'est pas. Je vois la nuit et je sais que je la cherche, une petite réminiscence d’enfant tente de se frayer un chemin jusque mon estomac, mon estomac repu qui ne bouge pas, une petite réminiscence de peur.
Je ne bouge pas à l’intérieur de moi, j’ai l’habitude, je sais que je n’ai pas à ressentir de la peur, je sais que je n’ai pas à ressentir, qu'il est vain d'avoir un cœur. Je regarde un peu, distrait par un petit peu de sentiment, je regarde la nuit, et rien ne me regarde, je pensais bien que tout noir était abîme, pourtant. Je regarde, je regarde et je tente de discerner quelque chose, quelque chose d’autre que le tipi enseveli de nuit, la benne, en métal d’ombre, et les bûches, les petits tas d’arbres allongés qui sont ainsi parsemés, dans l’obscurité. Derrière, une rivière, je ne sais pas si je la vois vraiment, je le sais, en tout cas, maintenant, elle coule derrière le tipi, un peu plus en bas. Elle fait un grand son bruité, cette rivière, enfin, je le sais, là, je n’entends pas, je sais que le matin je me demandai s’il pleuvait, je songeai à affronter l’humidité, pour me déverser de la mienne en elle. Mais là je n’entends pas, je suis juste dos à la lumière, face à la nuit, que la lumière éclaire, je n’ai pas envie de me retourner, je ne sais pas ce que je cherche, peut-être rien, peut-être que je cherche à ne chercher rien, ce doit être cela.
Je tiens mon nounours dans mon bras, mon gros nounours qui m’accompagne dans cette recherche de nuit, qui m’épaule à conserver sa présence, à pourchasser la solitude, apposée sur la mienne, elle ne sent pas encore le charbon, enfin il me semble, il me semble qu’elle est tout à fait douce, là, contre moi, et puis elle est la seule, ici, face à ma nuit. Je me fais la réflexion que tout pourrait bien s’arrêter maintenant, je viens de dessiner deux yeux rouges dans le sombre de la nuit, il y a beaucoup de musique, avec des notes très basses et très longues, dans mes oreilles tout de suite, je ne pense pas que je souffrirais tant, si on venait me dévorer, du moins si je mourais. On ne souffre jamais vraiment, je pense, lorsqu’il n’y a que la douleur.
Je ne vis jamais de choses très intéressantes, je n’ai pas de grande expérience, je ne crois pas qu’une expérience puisse être néfaste, désagréable, oui, mais pas néfaste, non. C’est le corps, qui croit que c’est désagréable, il dit tout plein de choses, et aussi que cela est néfaste, mais il ne faut pas le croire, en réalité, je suis sûr qu’il n’en sait rien, le corps, de la réalité. Le corps, il veut juste se préserver, il est fait pour cela, même, alors il veut pas s’en aller comme ça, il essaye de persuader, pour ne pas se faire abandonner, il est taillé pour exister, le corps, et moi aussi, d’ailleurs. Il a peut-être raison, le corps, on cherche sûrement la même chose, je me demande si tout cela, toutes les choses, si ce n’est pas tout fait pour exister, tout seulement, et puis même la nuit elle aussi. On n’est peut-être pas en désaccord, finalement, en fait, on recherche la même chose, lui et moi, elle est juste différente. Et puisqu’il cohabite il veut rester, parce qu’il l’a trouvée, et puis pas moi, moi il faut continuer de chercher, mais puisque je cohabite, je ne peux pas vraiment bouger.
Ne t’inquiète pas, on ne risque pas de se faire dévorer, rien ne sort de la nuit, lorsqu’elle peut exister, derrière le tipi, à côté de la rivière, je pense qu’on ne nous regarde même pas.