Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Platypus_Khan le 20 Septembre 2016 à 17:24:31

Titre: Le vieux
Posté par: Platypus_Khan le 20 Septembre 2016 à 17:24:31
Petit matin sans chant du coq. Ca fait longtemps que le dernier a arrêté de s'égosiller. Les seules plumes dans sa maison sont celles de son coussin. Il enfile ses charentaises et traine les pieds jusqu'à la cuisine. C'est comme faire du patin mais sans acrobaties. Il a plus l'âge pour ça le vieux. Il a du mal à lever les pieds aujourd'hui. Alors il les fait glisser sur le carrelage. Ca fait ce petit bruit familier, ce petit schrik, schrik routinier.

C'est l'heure du café, et c'est tout simple maintenant, faut juste appuyer sur un bouton. Djoooing. Plic ploc. Shrik, shrik. La tasse fumante est sur la table et le vieil homme sur sa chaise. Il sort les biscottes de leur emballage plastique et fais courir la lame du couteau confituré sur la tranche de pain dur. Les va-et-vient font scritch, scritch. Mais la biscotte ne fera pas crac, crac. Non ! Il a oublié de mettre ses jolies dents blanches qui baignent dans un verre. Y a des bulles tout autour qui donnent une impression de Jacuzzi. Ou de médicaments effervescents. Oui plutôt de médicaments effervescents. Alors il plonge doucement la tartine dans le bol. Plouf ! Sluuurp ! Plouf ! Sluuuurp !

Même petit déjeuner depuis des années. Faut dire qu'à l'époque, ils roulaient pas sur l'or. Du pain, du beurre, de la confiture avec du lait ou du café. Ou du café au lait. Pourquoi changer ses habitudes ? C'est une des choses qui lui reste du temps d'avant, les petits déjeuners à la campagne. Sauf, qu'à l'époque, c'était pas lui qui faisait le café et le pain encore chaud venait de chez le boulanger. Et il y avait du monde autour de la table. Y avait sa mère et son père. Puis son petit frère. Et des fois quelques voisins. Puis y avait plus son père mais y a eu sa femme qui n'était encore que la voisine. Et puis il a changé de table puisqu'il a changé de maison. Donc y avait plus sa mère sauf les dimanches. Puis après y avait plus du tout sa mère. Mais heureusement, y a eu les gosses. Les gosses qui riaient, qui braillaient. Et sa femme qui les peignaient à table avant d'aller à l'école. Et elle rouspétait « Vous bougez trop ! », « Tenez vous tranquilles ! ». Des fois, il partait dans les champs avant que les gosses ne se lèvent. Mais sa femme, elle, était toujours autour de la table. Et même quand y avait plus de gosses du tout à la maison. Elle était quand même autour de la table. Elle lui préparait tout, toujours bien, avant qu'il ne parte à la vigne ou à la chasse.
 
Aaaah les parties de chasses avec les copains. C 'était quand même un truc sympa. Pan ! Pan ! Et voilà le chien qui ramène le gibier dans sa gueule gluante et sanguinolante. Et il cueillait du thym pour le marier avec le lapin. Et il cueillait quelques fleurs aussi mais uniquement quand y avait pas les copains. Y avait ce moment, où il partageait la viande autour d'un verre de vin venu des vignes qu'il travaillait le reste du temps. Et y avait les chiens qui gueulaient, qui aboyaient en tournant en rond pour réclamer leur dû. Et ils sautaient pour choper un os qui volait dans le ciel avant de se faire réduire en miette comme un peu de poussières célestes. Et il rentrait, fier de son butin, le fusil en bandoulière, le sac plein de victuailles, escorté par ses molosses et leurs queues battant le ciel.
 
Il laisse le bol sur la table et se lève jusqu'au calendrier. Oui, on est mardi ! C'est bien aujourd'hui que vient la femme de ménage. Il se l'était déjà dit hier « Demain, la femme de ménage vient. » mais il voulait en être sûr. Parce que pour lui, après tout, qu'on soit lundi, jeudi ou dimanche, c'est un peu du pareil au même. Ca fait shrik, shrik tous les matins.
 
Schrik, schrik jusqu'au fauteuil. Et une pression du doigt sur l'interrupteur. Dzzzooooouuuu ! Les volets roulants montent seuls. Le bruit de la mécanique moderne, c'est moins rustique mais c'est plus pratique. Il fait beau. Ah ça c'est bien qu'il fasse beau ! Parce que le vieux, il aime pas trop la pluie. Il écoute le vent qui caresse les feuilles. Et le chant des oiseaux qu'il ne peut plus mettre en cage. Il mettrait bien quelques pièges s'il en avait le courage. Mais il se dit aujourd'hui, qu'un oiseau, c'est quand même mieux quand il peut voler. Avant il s'en rendait pas compte. Il pensait qu'ils étaient heureux les oiseaux tant qu'il leur mettait des graines. Ou plutôt il ne se posait pas la question pour être sincère.
 
Voilà, il est dans le fauteuil. Et il regarde la niche vide dans son jardin. Elle en a abrité des fidèles compagnons cette niche. Alors il se récite les noms de ses différents chiens à voix haute. Et il le fait tous les jours en espérant qu'il n'en a pas oublié. C'est son petit exercice, son premier de la journée. En tout cas, il se rappelle bien du dernier. C'était pas un chien de chasse. Celui là, c'était sa femme qui l'avait choisi. Elle avait opté pour un chien qui ressemblait plus à un rat qu'à un chien. Et il faisait qu'aboyer. Quand y avait un vélo qui passait dans la rue, il aboyait. Quand sa femme partait au marché, il aboyait. Quand il rentrait avec elle, il aboyait. Et quand y avait plus sa femme, il aboyait toujours autant. Quand y avait quelqu'un qui venait rendre visite il aboyait. Mais il aboyait de moins en moins.

Au début, il l'aimait pas trop ce chien, le vieux, il le trouvait moche et inutile. Tu lui aurais posé trois faisans autour de lui, il serait parti se cacher derrière son panier en osier. Mais toujours en aboyant comme pour montrer qu'il n'avait pas peur. Et puis un jour, il n'a plus aboyé du tout le chien. Plus de ouaf ouaf strident. Le silence. Le vieux, devenait donc le dernier survivant de la maison.

Alors, un matin, il avait eu une idée folle. La folie brise souvent la monotonie, il faut le reconnaitre. Il avait attaché un fil autour de la niche et essayé de la promener. Parce qu’il voulait leur redonner vie à tous, un bref instant. Comme s'il voulait qu'un autre souffle que le sien ne subsiste dans le jardin. Il savait qu'il pourrait pas avoir un autre chien. Parce que celui là, ça serait le premier qu'il ne verrait pas mourir. Et on en aurait fait quoi du chien après ? Les enfants devenus adultes n'en auraient pas voulu. Et les petits enfants devenus adultes non plus. Avoir un chien dans les pattes, non merci ! Alors il avait trainé la niche sur... Non, en fait, il n'avait pas pu la trainer du tout. Elle était trop lourde pour lui. Mais quand l'infirmière était arrivé et qu'elle l'avait trouvé allongé dans le jardin, regardant le ciel avec un sourire d’enfant à bout de souffle, elle avait raconté l'histoire à la famille.

La famille lui avait alors proposé de le mettre en maison de retraite pour pas qu'il soit tout seul. Et aussi parce que c'est un petit peu fou pour ne pas dire complètement absurde de vouloir promener une niche en laisse. Il devient peut-être sénile, le vieux, mais il n'est pas encore complètement bête. Ses enfants ont tendance à l'oublier. Comme quoi, il n'y a pas que lui qui en oublie des choses. Mais le vieux, il a refusé. Il ne voulait pas quitter sa maison. Non ! NON ! NOOOON !

Parce que c'est une boite à souvenir une maison. Sauf qu'on y vit dedans comme la petite danseuse des boîtes à musique qui tournent sur elle même en écoutant la vie en rose. Dans cette grande boîte, le vieux, il y voit le fantôme de sa femme qui l'embrasse. Puis même quand ils s'embrassaient moins, c'est dans cette grande boîte qu'ils se tenaient toujours la main, qu'elle lui tricotait une écharpe ou qu'elle lui criait dessus. Alors même s'il voudrait qu'elle soit toujours là, il préfère encore vivre avec son fantôme qu'avec d’autres petits vieux bien réels comme lui. Il veut encore partager un peu cette grande boîte avec elle, la voir vivre en elle, même si aujourd'hui, elle, se repose dans une plus petite.
 
Enfant, il avait peur des fantômes. Aujourd'hui, ils sont devenus ses seuls compagnons. Sauf qu'ils se drapent et volent en souvenirs.

DING DONG. L'infirmière est là. Elle est polie l'infirmière mais pas très bavarde. Mais ces enfants auraient au moins pu la choisir jolie. Elle l'aide à se lever, à se laver, à s’habiller et à se rasseoir. Il pose des questions. Elle répond toujours, Oui, Monsieur ! Non, Monsieur ! Et glousse quelques rires polis. Une professionnelle de la formalité. Mais c'est vrai que dans la glace, quand il examine son visage, le vieux, il ne se trouve ni séduisant, ni joli non plus. Il se dit que des années en arrière, c'est elle qui aurait recherché son attention. Mais les blessures du temps ont laissé plein de balafres sur son front. CLAC ! La porte se ferme. Et le voilà seul jusqu'à demain... Ah non, c'est vrai que la femme de ménage vient ce soir !
 
Assis dans son fauteuil, il regarde son téléphone. Pas de dring dring à l'horizon. Y a des trucs qu'il ne comprend pas très bien le vieux. Aujourd'hui, tous les jeunes, ou du moins tous ceux qui sont plus jeunes que lui ce qui fait un gros pourcentage, ils ont un portable. Lui, il comprend rien aux portables mais il se dit que ses enfants pourraient l'appeler depuis partout, tout le temps. C'est ça l'idée, non ? La réponse est non ! Il est donc sûr d'une chose le vieux, c'est qu'il comprend vraiment rien aux portables. Tant pis...
 
Il reste donc là, assis dans son fauteuil à regarder le mur tapissé de fleurs de lys datant d'une époque où il était encore roi. D'une époque où il pouvait marcher cent mètres sans mettre personne à contribution. Il soupire. Pfffffiou. Puis il parle à voix haute aux photos de sa femme qui ne lui répondent pas. Sa propre voix, c'est une des seules voix qu'il entend encore. Et pourtant il n’est pas sourd, c'est sur. Il entend tous les bruits et les murmures de la maison. Ils sont toujours identiques, chaque jour ! Mais peu importe tant qu'il y a un peu de bruit.

Un autre bruit du moins que celui de cette pendule en bois vernis et son gros cadran qui fait tic, qui fait tac. Partira t-il sur un tic ou sur un tac ? Sur quel chiffre romain sera la grosse aiguille ? Et la petite ?

Il le sait bien, le vieux, que tous les chemins mènent à Rome comme ils mènent à la mort, mais il trouve que le sien est plus long et moins joli... A moins que ce ne soit tout simplement cette lassitude d'être seul dans ce désert silencieux aux paysages vides quand on a connu les forêts chantantes et luxuriantes.
 
Tic.
 
Tac.
 
Tic...
 
Il est parti sur un tic.
Titre: Re : Le vieux
Posté par: Donatelle le 20 Septembre 2016 à 21:59:32
J'aime beaucoup l'ambiance que ça dégage, je trouve ça paisible et reposant. Peut-être un peu descriptif, mais c'est un texte court donc ça va.
Sinon les onomatopées y'en a beaucoup mais j'imagine que c'est fait exprès?