Ittiporn Amarttayakul vient d’arriver à Wat Chalong. Il commence sa visite par une ballade dans le jardin, derrière la pagode principale. Il marche sur le chemin de dalles, tranquillement, prenant le temps d’observer les différents bâtiments du site. Ce temple constitué de plusieurs bâtissent colorées aux toits de tuiles rouges, aux ornementations plaquées or, aux murs blancs et aux stupas dorés, est son lieu de recueillement de prédilection à Phuket. C’est le seul temple de l’île qui contienne une partie des reliques de Bouddha. Les portiques principaux sont magnifiquement décorés de carrelages verts et or, référence aux écailles du Naga, le serpent mythique qui protégeait le buddha lors de sa méditation avant son éveil. Au-dessus du portique principal, le chôr fah veille, cet oiseau en or, gardien des trois principes sacrés du bouddhisme ; le Buddha, le dharma (la philosophie bouddhiste) et le Sangha (la communauté bouddhiste). Il aime parcourir le jardin et se mêler à la population, aux touristes. C’est un sentiment de paix intérieure qui l’emplit lorsqu’il pénètre dans l’enceinte de Wat Chalong. L’émotion est toujours identique, un sentiment de paix infinie, comme si le temps s’y était arrêté.
Chaque année, il fait le même rituelle, il se rend à Wat Chalong à cette date et à cette heure précise. Il se souvient de ce jour, il y a de cela cinq ans, lorsqu’il reçut l’appel de son collègue qui lui annonça la mort de sa fille. Il s’agissait d’un accident de la route, elle avait été percutée par un poids lourd en début d’après-midi, un chauffard qui avait trop bu. Elle qui devait être à Bangkok, sur les bancs de l’université, était venue passer quelques jours à Phuket avec sa famille. Elle avait pris congé exceptionnellement, à la demande de son père pour fêter l’anniversaire de sa mère. Ce jour-là, il était mort une première fois. Une partie de lui s’en était allée avec sa fille, à tout jamais. Certains médecins attribuaient son cancer à son état dépressif prolongé. Pour les mor phii, les médecins de l’âme bouddhiste, tout cela relevait de son passé, il devait assumer les mauvais karmas de ses vies précédentes, elles avaient sans doute causé beaucoup de souffrance. Selon lui, il devait payer pour ses années de débauches et de vices qu’il avait accumulés dans sa jeunesse, lorsqu’il avait manqué de respect aux règles, a ses parents, à sa religion, à son entourage, lorsqu’il avait profité de ses privilèges pour faire du tord aux autres et se mettre en valeur. Il portait son fardeau avec résignation. Il ne lui restait plus que son âme à sauver dorénavant. Il essayait d’accumuler les bonnes actions afin d’éviter à ces proches de devoir subir les souffrances de son mauvais karma.
Arrivé à l’entrée de la pagode, sous le stupa principal, devant cette grande entrée aux dorures jaunes, il prit le soin d’enlever ses chaussures comme le voulait la tradition, avant d’entrer dans le bâtiment. Il s’avança sur le marbre rouge, se plaça au milieu des buddhas imposants situés tout autour de la pièce. Il contempla les fresques du temple, il prit le temps d’être empathique aux scènes de la vie de bouddha, de se remémorer les principes et les leçons des enseignements. Lorsqu’il eut terminé le tour de la pagode, il alla s’asseoir sur ses genoux, ses pieds positionnés en direction de l’extérieur du temple, devant le bouddha principal de couleur blanche. La statue était imposante et surplombait la pièce, posée sur un autel. Il y plaça un bâtonnet d’encens, une bougie et un bouton de lotus. Il y ajouta un objet de la chambre de sa fille, une petite fleur en papier qu’elle adorait confectionner comme passe-temps. Il se souvient de l’habilité avec laquelle elle confectionnait ses origamis, sa chambre d’amis lorsqu’elle revenait de Bangkok en était encore remplie : des dragons, des fleurs, des personnages … Toute la maison en était décorée. Son fils, sa femme et lui avaient écrit une prière à l’intérieur de l’origami qu’il venait de déposer à côté des offrandes. Il s’assit en face du bouddha et prit le temps de réciter une prière. Il se remémorait tous les bons moments qu’il avait passés en compagnie de sa fille. Il laissa couler les quelques larmes qui venaient de se former dans ses yeux lorsqu’il récita sa prière, celles-ci coulèrent sur ses joues pour finir leur parcours sur le sol. Il prit le temps de se recueillir, autorisant son esprit à voyager dans ses souvenirs. Une dizaine de minutes plus tard, il se releva et se dirigea vers le portique d’où il était entré.
Après avoir remis ses chaussures, sous le portique de la pagode, son téléphone se mit à vibrer dans sa poche. C’était le bureau principal de la police de Phuket. Il ne décrocha pas directement, il attendit d’être sorti du site de Wat Chalong pour rappeler ses collègues.