Le noyau
L'image est mauvaise.
Un homme très âgé parle face à la caméra, dans une pièce qui est manifestement un salon. Surexposé, son visage disparaît parfois dans des éblouissements blancs qui mêlent son crâne chauve et brillant, des reflets sur ses lunettes et la chemisette claire qu'il porte, col ouvert.
La caméra a sans doute été posée sur une table basse, si bien que les traits sont un peu déformés par la contre-plongée.
Cependant, la voix est assez nette, et il n'y a aucun doute quant à l'accent allemand du personnage qui s'exprime dans un français plus que correct.
À l'écran le vieil homme tient dans ses mains tavelées des feuillets qui tremblent et auxquels il se réfère de temps à autre :
« Si quelqu'un regarde cette cassette, c'est que je suis mort, de ma belle mort, et depuis un certain temps. Mes directives sont assez précises pour que j'en sois sûr. Si les chasseurs de nazis, comme on les appelle, avaient mis la main sur moi, cet enregistrement aurait été détruit par mes proches, et ses révélations perdues à jamais. Ce serait bien dommage. Je suis extrêmement fier d'exposer ici les fruits de mes travaux des années quarante. Un seul échec, un malencontreux grain de sable a provoqué la défiance du Führer, et la fin de ces essais de haut niveau ; pourtant je sais, je suis certain que j'aurais pu réussir si l'on m'en avait laissé le temps.
Je ne suis pas amer pour autant, il me reste toute ma dignité et l'assurance d'un travail parfait et digne d'un orfèvre ! Du reste, je n'ai démérité dans aucune des missions qui m'ont été données durant toute cette période.»
Jeanne, Jeanne, ils me droguent... Mais je m'en réjouis sais-tu, parce que je les oublie et que j'oublie la guerre, et qu'il n'y a plus que toi, Jeanne, et je me souviens...
Le champ moissonné, ta robe fleurie, ton chapeau de paille et ton visage si gracieux. Jeanne, laisse ta main dans la mienne, chante-moi encore de ta voix claire, veux-tu ?
« Je commencerai par vous lire cinq procès verbaux très succincts qui, réunis, forment en fin de compte la seule preuve concrète de mon travail de l'année 1941. Rien n'a jamais pu permettre de relier ces événements divers dont la ressemblance des dates et des heures est pourtant loin d'être fortuite. Ces comptes-rendus, bien que modestes, révèlent l'apogée de mes recherches et de ma réussite.»
Le vieux passe sa langue sur sa lèvre inférieure et se penche sur les pages qui vibrent dans ses mains :
Jeanne, ils m'ont fait mal, mais ce n'était rien, tu sais, rien du tout. Jeanne, ma douce Jeanne j'avais déjà tant souffert. Mais tout est oublié quand tu m'apparais descendant les trois marches de pierre du jardin, courbant ta taille si souple pour cueillir une pivoine et la porter à tes lèvres en baissant un peu la tête. Ton visage est toujours plus frais que la plus belle des fleurs.
Ils me parlent sans fin durant ces lourds sommeils qu'ils me confectionnent, mais ma mie, il n'y a que toi, je ne les entends presque pas.
« Le 2 janvier 1941 à 20h35, au camp de Auschwitz-Birkenau, l'individu immatriculé 135208 s'en est pris soudainement à un voisin de baraquement, fracassant son crâne à maintes reprises contre les montant d'un lit. Sa détermination était telle qu'il a fallu trois personnes pour le maîtriser. Bien que faible et malade, ses camarades eurent tout le mal du monde à le contraindre. L'on ne put que constater le décès de sa victime dont le visage n'était plus qu'esquilles et débris sanglants et dont la boîte crânienne présentait nombre de fractures. Il est à noter que les deux individus, assassin et victime, étaient deux cousins très proches. Le matricule 135208 n'a pu expliquer son geste. Il semblait même l'avoir complètement oublié sitôt accompli.»
Jeanne, quand je sors de mes léthargies hallucinées pour me retrouver face à ce docteur allemand qui éructe sa rage et me gifle à tour de bras, je comprends de moins en moins ce qu'il attend de moi. À quoi servent ses drogues, que cherche-t-il en moi, je n'en sais rien. Au réveil il ne me reste que l'écho de vagues exhortations, de longues litanies invasives. Mais dans mon esprit torturé, je ne laisse de place que pour toi et nos souvenirs, je t'assure. Il m'est si facile ainsi de leur tenir tête.
Chante-moi notre chanson, je t'en prie : « Quand nous... »
« Le 2 février 1941, à 20h35, au camp de Ravensbrück, la jeune femme immatriculée 14753 a brutalement empoigné la codétenue avec laquelle elle était de corvée de soupe et immergé sa tête dans le liquide brûlant, la maintenant ainsi jusqu'à ce que l'on intervienne. Ce geste de folie est d'autant plus surprenant chez cette femme paisible quand on sait les liens d'amitié qu'elle avait noués avec sa victime. À aucun moment la meurtrière n'a semblé souffrir des graves brûlures qu'elle s'était infligées aux mains au cours de son acte dément. Elle a, du reste, été incapable de justifier son acte, conservant un état de totale stupeur jusqu'à son exécution. »
Jeanne, ma chère, si chère Jeanne. Je crois que je finirai par ne plus me réveiller, saturé par ce bavardage sans fin que l'on m'inflige et dont je ne me souviens jamais. Ils ont installé des sortes d'électrodes qui me rentrent dans le crâne et qui me brûlent. Les doses de drogue ont augmenté, je n'émerge qu'épisodiquement de ce lent coma qui nous réunit. Ton sourire charmant accompagne chacun de mes instants. Je te vois à nouveau comme l'été dernier, assise sur ce talus ensoleillé où des coquelicots froissés s'empressaient à tes côtés.
« Et les amoureux... »
« Le 2 mars 1941, aux alentours de 20h30, Frau Elga Sattler, femme de ménage à la Kommandantur de Münich a assassiné par strangulation sa propre fille de 6 ans. Frau Sattler, mariée à un employé de la Deutsche Post, n'avait jusque-là jamais montré les moindres signes d'une fragilité mentale. La malheureuse s'est défenestrée deux jours plus tard sans qu'aucun motif n'ait été trouvé à son crime. »
Jeanne, je ne sais plus depuis combien de temps on me maintient dans ce lit d'hôpital. Le point de perfusion me paraît infecté, mais personne ne semble s'en soucier. La sueur me coule dans les yeux, mon bras est enflé et plein de croûtes, et je crois que l'on ne me nourrit plus, ou bien j'ai oublié. Le docteur allemand vocifère dans sa langue et me postillonne dessus en me traitant de dégénéré : Entartet ! J'ignore la raison de cette trêve dans leurs expériences mais ils ont l'air décontenancés et furieux à la fois. J'ai hâte qu'elles reprennent pour te serrer à nouveau dans mes bras.
« Le 2 avril 1941, à 20h35 précises, l'Obersturmführer Wilhelm Opfer, commandant de la Waffen-SS de Regensburg s'est donné la mort en se tirant une balle dans la tête alors qu'il participait à un dîner mondain chez le bourgmestre de la ville. Sa voisine de droite affirme l'avoir entendu prononcer très distinctement ces mots avant son geste fatal : « Ich bin ein Gänseblümchen » (Je suis une pâquerette). »
Jeanne, te voilà ma douce, descends de cette échelle, je vais monter moi-même. Que tu es jolie avec ces cerises sur les oreilles... laisse-moi les croquer sur toi ! Le petit panier est déjà bien plein et tes mains, si fines et si blanches quand tu y puises. Prends garde que je te morde quand tu approches tes doigts de ma bouche avec leur offrande. Jeanne, ce sont tes lèvres que je veux croquer, Jeanne mon amour, tu es si jolie !
« Le 2 mai 1941, entre 20h10 et 20h45, le père Betstuhl, prêtre de la paroisse St Peter de Köln, s'est pendu dans sa sacristie avec son étole. Il venait de donner la messe ce vendredi soir. Il a été découvert par sa bonne, étonnée de ne pas le voir arriver pour le dîner. Aucun message n'a été retrouvé pour éclaircir ce geste, incompréhensible chez un homme du caractère et de la piété du père Betstuhl. »
Jeanne, tu me permets de défaire tes cheveux ? Mais laisse-moi d'abord baiser ton cou et serrer entre mes mains ta taille. J'adore tes sourcils froncés qui disent non et ta bouche qui dit oui.
« Quand nous en... »
« Quelle précision, quelle beauté ! Je suis le seul, je vous l'affirme, le seul au monde à avoir atteint un tel degré de suggestion et de conditionnement chez ses patients !
Je les ai programmés comme des automates de foire ! Préparés comme des bombes à retardement, rien ne pouvant laisser prévoir leur geste. Quelles chorégraphies subtiles ! À l'heure près, au mot près ! Je peux, en toute modestie, me vanter d'être parvenu à faire sauter leurs verrous les plus serrés ! »
À l'image, le vieillard surexcité brandit sa liasse de feuilles vers la caméra, scandant ses paroles en leur assénant une claque du dos de la main à chaque exclamation.
Puis l'excitation se dissipe et l'homme âgé s'assombrit en baissant le ton.
Jeanne, c'est amusant, l'image du grand Charles me hante en ce moment. Je me souviens son nez conséquent penché sur ta main quand nous l'avions reçu à Meaux. Je le revois à l'ombre du cerisier en fleur, alors que ce jour-là je n'avais d'yeux que pour toi dans ta robe bleue. Je me rappelle tes yeux malicieux sous le bord de ta capeline, tandis que tu sirotais ta citronnade. Jeanne, que tu étais belle, que tu es belle ma Jeanne !
« ...seront tous en fête ! »
« Il a fallu que je tombe sur un militaire hyper-entraîné, voilà. Mes cinq tests s'étaient passés à la perfection. Il m'avait suffi d'une journée de conditionnement pour les deux juifs, 48 heures pour la Sattler, quatre jours pour le pauvre Wilhelm, et pas plus pour le curé. Et avec quasiment la même dose de drogue ! Ils auraient tués père et mère quinze fois pour moi ! Pour moi !
Mais ces Français sont fourbes et préparaient forcément leurs soldats en les gavant d'hypnotiques, en leur lavant le cerveau. Ça a interféré avec ma méthode, c'est manifeste ! »
Quand nous en serons au temps…
« On m'avait fait parvenir le vice-amiral De Vitrey à la fin de 1940. Ma charge était très simple, il me fallait programmer ce proche de De Gaulle pour qu'il aille l'assassiner à Londres sans le savoir lui-même. Il était évident que ce veuf sans attaches voudrait tenter de passer la Manche.
C'était un militaire exemplaire qui avait subi la torture sans rien lâcher du peu qu'il savait sans doute. Admiré de ses hommes, fier et déterminé, j'étais pourtant certain de faire tomber ses barrières quelles qu'elles soient. Pousser Wilhelm au suicide avait été laborieux, mais j'avais réussi. Alors j'étais sûr de moi avec ce noble à particule.
Mais chez ce Français sans doute dégénéré, il y avait un nœud. Une anomalie peut-être génétique, la consanguinité de l'aristocratie n'étant plus à prouver.
Je me suis heurté, des semaines durant, à un noyau profondément incrusté dans son subconscient. »
Seront tous en fêtes...
« Plus je le droguais, plus il affichait dans sa torpeur un sourire béat en répétant des phrases incompréhensibles au sujet du « Camp Nouze » que je n'ai jamais identifié, puis de « Mézilles » qui est un village de Bourgogne sans caractère stratégique. Son sourire me donnait envie de l'étrangler, tellement j'avais le sentiment qu'il se moquait de moi ce Schwein ! »
Jeanne, réjouis-toi, ils disent qu'il faut en finir ! Je vais bientôt te retrouver. Nous pourrons nous promener au crépuscule, ma main à ton épaule, nous inclinant sous les branches basses, nos pieds foulant la pâquerette et le pissenlit. J'arrive ! Jeanne, chante pour moi, tu sais que j'en suis incapable, tu t'en es assez moquée !
« Mais il est bien court... »
Mon Dieu, comme il fut court, le temps des cerises ma noble Jeanne, mon amie ! Comme je t'ai perdue tôt et comme la douleur est longue.
Je me réjouis tellement de te retrouver sous l'arbre, ton panier à la main et le sourire aux lèvres ! Gai rossignol... merle moqueur...
« J'étais sur le point d'essayer de nouvelles drogues qui avaient fait leurs preuves lors d'expériences parallèles, envisageant même de modifier l'implantation des électrodes, quand j'ai reçu l'ordre d'abandonner. Abandonner ! J'étais si près du but, je le jure !
J'aurais fait sauter son verrou à ce Français minable ! Je l'aurais extrait, son noyau sur lequel je me cassais les dents depuis des semaines !
On ne discute pas un ordre du Führer, et l'ordre était de me débarrasser de De Vitrey.
Il m'a suffi de provoquer une surdose de l'hypnotique qu'il avait en perfusion ce jour-là. Eh bien, signe d'une déficience manifeste, jusqu'à la fin je l'ai entendu tenter de fredonner quelque chose, le sourire aux lèvres, ce sale Hund ! »
Quand nous chanterons le temps des cerises,
Et gai rossignol, et merle moqueur
Seront tous en fête !
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux, du soleil au cœur !
Quand nous chanterons le temps des cerises,
Sifflera bien mieux le merle moqueur !
Mais il est bien court, le temps des cerises
Où l’on s’en va deux, cueillir en rêvant
Des pendants d’oreilles…