Julien et l'homme-voiture
Il sortit du véhicule côté passager et s'éloigna de deux pas. Son ombre empiéta sur la place de parking voisine, déborda vers la pelouse de l'aire d'autoroute. Deux arroseurs automatiques y larmoyaient abondamment, mitraillant la tranquillité alentours. Leur fausse rosée rafraîchissait juste assez le fond de l'air ; des petites flaques noires, éphémères, colmataient les creux et fissures du bitume gris.
(En ce début de juillet, le jour se montre déjà cruel, insidieux de bon matin, frappe le regard par ses reflets sur les rares voitures : l'éclipse chromée aveugle, s'imprime, s'efface. L'éclat, où le blanc rejoint le noir directement, plie la vue en un instant, s'efface. L’œil lave le traumatisme en deux clignements pressés, sans cicatrice ; l'ombre du souvenir dans la paupière plissée, dans l'hésitation de la pupille, s'efface.)
La conductrice s'extirpa patiemment de son siège, s'étira les jambes en se forçant sur la pointe des pieds, massa son épaule droite avec un soupir. Son expression se dérida insensiblement ; elle s'accordait une pause, ou un oubli. Elle se dirigea, le pas libre, vers les toilettes, sans un regard pour son passager.
Il partit dans la direction opposée, sur la pelouse. Les arroseurs poursuivaient leur mimique de criquets chuintants, perlant ses cuisses encore blanches, son short cargo brun, le bas de son t-shirt Superman délavé ; quelques gouttes fuyantes s'aplatirent sur sa gorge ou frôlèrent son menton, agaçant la peau tirée par de courts poils grisonnants.
Il s'allongea au milieu du gazon fraîchement tondu. Les pointes chatouillèrent son dos un instant puis s'adoucirent sous son poids, trempèrent ses vêtements d'une couche fine ; il s'assoupit en quelques minutes.
La berline repartit, le laissant là.
***
La chaleur le réveilla vers midi, sans le faire bouger. L'heure du repas peuplait la pelouse par petits groupes, assis en un cercle imprécis autour de lui, à l'ombre des arbres. Quelques regards passaient sur cet homme allongé au soleil, refusaient de s'y attarder, retombaient mornes ailleurs.
(L'odeur grasse des sandwichs imprègne le paysage. L'espace étouffe, sous le soleil, sous l'art étroit des micro-multitudes qui le subdivisent pour l'occuper toujours pleinement, malgré les distances prudemment calculées entre chacun, grâce à elles. Ils partiront, sont toujours là.)
Les nouveaux arrivés mâchaient lentement, sans appétit malgré la faim. L'air était tout occupé du bruissement irrégulier des paquets ouverts, des sachets froissés, de la conversation lasse des mastications et déglutitions ; les vraies discussions peinaient à y naître, s'interrompaient vite.
Même les enfants, hostiles à cette morosité, s'astreignaient bien vite au silence. Leurs excitations, vaillamment lancées, retombaient dégonflées ; aucun stimulus ne pouvait les rehausser sur ce terrain plat. Ils se ralliaient aux rangs de la fatigue, geignaient pour accélérer la venue du départ, retrouver au moins la vitesse de la route.
Tous, ou presque, tournaient le dos à leurs voitures. Ils n'y revenaient qu'à reculons, s'attardant avant d'ouvrir les portières, traînant pour y rentrer ; mais quand toutes les fesses avaient rejoint leurs sièges, alors l'urgence venait : quitter la place de parking, rejoindre l'autoroute ne pouvait plus attendre une seconde de plus.
L'intrus restait étendu dans l'herbe. La sueur mêlait le tissu à sa peau ; son suc salé attira quelques insectes égarés qui se hasardèrent à grimper sur lui. Une fourmi remonta sa joue jusqu'à sa paupière inférieure avant de faire demi-tour, sans avoir été dérangée.
L'homme fixait un point bleu sous le soleil. Il ne dormit pas, mais ce fut tout comme.
***
La journée s'acheva lentement, dans le soir étendu d'une nuit d'été. Parmi d'autres ombres, deux jeunes hommes, peut-être adolescents, s'installèrent près d'un talus, dans l'attente des sorties de bureau et de la nuit pleine ; un client précoce les accosta et l'un d'eux disparut.
(Les lampadaires déjà allumés brouillent la paresseuse pénombre du soleil couchant ; leurs halos vifs figent les silhouettes mouvantes des passants en corps entiers, toujours enlaidis par la lumière sale, soudaine.)
La plupart des passants rejoignaient directement les toilettes, pour y satisfaire un besoin ou un autre. Quelques-uns restaient dans leur voiture en silence, observaient un temps avant de repartir. La pelouse n'attirait plus aucune attention.
L'homme allongé s'assit, s'accroupit, fut debout. Traînant son corps derrière lui, mannequin aux jointures faussées, il tituba jusqu'au parking, le regard perdu sur le gazon, foulant de son pas à peine levé l'herbe mâchée par l'agitation de la journée, piétinant des miettes de chips qui craquaient, se morcelaient encore plus sous son pied. Plastiques et sachets abandonnés s'accrochaient parfois sous sa chaussure, le temps d'une étreinte éphémère, puis retombaient déplacés de quelques centimètres.
Il atteignit une place de parking mal éclairée, s'y laissa tomber, recroquevillé sur le goudron dans une position semi-fœtale.
Une heure, peut-être, passa.
« Monsieur, vous allez bien ? »
Un jeune trentenaire, pas très grand, un peu gros, hésitait au bord de la place de parking.
« On m'a pris mon corps, marmonna l'homme.
– Pardon ?
– Je suis une voiture et on m'a pris mon corps », articula-t-il lentement, prostré, comme annonçant sa mort prochaine.
Le trentenaire détourna le regard vers sa propre voiture et se mordit la lèvre, retenant un soupir. Il s'enquit, forcé :
« Vous avez quelque part où aller ?
– Non.
– Vous avez un nom ?
– Non.
– Vous ne pouvez pas rester ici, ça n'est pas possible. »
Un silence balança l'air les séparant tandis qu'il ruminait les conséquences de la situation. L'homme allongé gardait sur lui un œil entre-ouvert, prêt à le refermer.
***
« Moi c'est Julien, au fait. »
Ils roulaient en silence. Julien l'avait forcé à se lever – « Il se fait tard, avait-il dit. Allez. » – en l'attrapant sous les épaules ; après quoi l'homme l'avait suivi, comme un enfant dont les parents distants s'éloignent, par habitude mais sans envie.
La première sortie d'autoroute les avait conduits dans une périphérie urbaine muette, désert utilitaire. Les flashs intermittents des phares et lampadaires éclairaient l'auto, tombaient sans effet sur les paupières closes du passager.
Julien quitta la route des yeux pour secouer doucement l'inconnu par l'épaule.
« Moi c'est Julien, ok ? »
L'homme le fixa sans rien dire.
« Je vous ramène chez moi, pour la nuit. D'accord ? »
Il n'obtint pas de réponse. Son passager attendit une suite, puis laissa retomber sa tête contre la vitre et son regard vide au-delà.
***
L'homme somnola trois heures dans la chambre d'ami, ayant aussitôt rejeté les draps qui irritaient ses coups de soleil, avant de rejoindre le couloir. Ses pieds nus – Julien lui avait timidement ôté chaussures et chaussettes –, couverts de cloques et d'autres lésions, se crispaient sur la pierre des escaliers et le carrelage froid.
Il n'alluma aucune lumière, tâtonnant simplement pour refaire le chemin qu'il avait suivi à l'aller. L'élégance des lieux, moderne, épurée sans étouffer l’œil sous le poids d'un vide ou d'un blanc trop consistant, n'avait pas attiré son regard lors de son premier passage et l'arrêtait encore moins dans l'obscurité imprécise de la villa sous la lune.
D'autres marches le conduisirent à sa destination, où il s'allongea à son aise.
***
Lorsqu'à neuf heures et quart son réveil sonna, Julien l'éteignit d'un geste mécanique et attendit dans son lit, partiellement redressé sur un bras, comme un homme habitué à se lever sans être obligé de le faire, et prenant son temps.
Le soleil colorait depuis plusieurs heures la chambre du rouge orangé des rideaux. Des cartons de livres et de films prenaient la poussière près d'un bureau, où s'étalaient des outils de dessin, sculpture et peinture qui ne semblaient avoir produit aucun résultat – une partie d'entre eux patientait encore dans leurs emballages. Deux guitares et un violon dans son étui occupaient un angle, abandonnés. Sans être réellement en désordre, la pièce aurait pu passer pour l'adolescente de la famille, tant elle paraissait à la fois plus encombrée et plus incomplète que le reste de la maison.
Julien restait ainsi, dans l'attente manifeste de l'envie, du besoin de se lever. Il jouait cette scène connue lorsque, en une trombe soudaine, les souvenirs de la veille, l'obligation imprécise mais réelle, se précipitèrent sur son visage. Il se redressa aussitôt, s'habilla prestement en piochant dans les pantalons et chemises casual qui composaient sa garde-robe, puis descendit à la cuisine.
Il lança un expresso et se pressa une orange, but l'un puis l'autre au-dessus du comptoir en les entrecoupant, sans enthousiasme, d'une biscotte. Il contemplait parfois l'entrée de la cuisine, qui menait à la salle à manger, d'où l'on pouvait rejoindre le vestibule et les escaliers livrant eux-mêmes sur le couloir de la chambre d'ami, en face de la sienne. Il n'avait pas frappé à la porte de l'inconnu avant d'aller déjeuner.
Il le fit finalement une fois l'estomac à demi-plein ; un silence lui répondit. Après un moment d'hésitation, il ouvrit et trouva le lit vide. Ses épaules s'affaissèrent, comme libérées d'un poids.
Il partit pour la salle de bain.
***
Julien ne descendit au garage qu'en début d'après-midi.
« … Je vous croyais parti. »
Il retrouva l'inconnu dans sa position quasi-fœtale, sur le sol de béton, près de la petite auto électrique. Le garage, qui occupait tout un sous-sol, comptait trois autres voitures ; des courbes sportives, onéreuses se laissaient deviner sous les bâches épaisses qui les protégeaient.
« Je m'étais juste dit que, vu que... Merde. Désolé. Vous devez avoir faim.
– Je suis une voiture. »
Il avait répondu d'une voix irritée, sans même lever les yeux.
« On m'a pris mon corps. J'étais déjà bien abîmé, mais on m'a pris mon corps. »
Julien tenait toujours en main la clef de sa propre voiture, le doigt sur le bouton, indécis sur la marche à suivre.
« On m'avait crevé les pneus, au couteau, poursuivait son interlocuteur, sa brève animosité remplacée par la récitation fatiguée de souvenirs lointains. On m'a brisé le pare-brise. Laissé les pigeons et les mouettes me chier dessus. Mais j'avais une histoire, j'étais une voiture. On m'a pris mon corps. »
Il ne s'adressait que vaguement à Julien.
« Mais vous devez avoir faim, quand même ? »
L'inconnu ne daigna pas répondre.
***
Julien redescendit avec une assiette. L'homme s'était tourné sur le dos, les genoux relevés. Il n'accorda pas un regard aux deux croque-monsieur posés près de lui.
« Vous devriez manger », s'expliqua Julien, sans conviction.
Il s'assit contre le mur, à deux mètres de l'inconnu.
« J'aurais peut-être dû apporter des couverts, mais je me suis dit... Je ne sais pas. Que ça ne servirait à rien. Que vous n'en voudriez pas.
– Non, lui fut-il confirmé.
– Vous êtes une voiture. »
Un silence s'installa, seulement dérangé par le tumulte arythmique du lave-vaisselle à l'étage.
« C'était le truc de mon père, les voitures, lâcha finalement Julien. Moi je n'y connais rien. Je l'ai pas trop connu. Tout ça – il pointa du doigt les bâches, puis inconsciemment une direction vague, englobante –, c'est à lui. »
L'homme avait levé les yeux tandis que Julien parlait dans le vide ; leurs regards se rencontrèrent.
« Vous n'avez pas de nom alors, hein.
– Non.
– Et vous n'en voulez pas un ?
– Vous allez me conduire ?
– Je ne pense pas, non.
– Alors non. »
Julien soupira.
« Et vous ne voulez pas manger non plus. »
***
L'après-midi s'écoulait. La chaleur extérieure empiétait à peine sur la fraîcheur du sous-sol. Julien avait fait mine de se lever plusieurs fois, sans achever son geste. Il grignotait maintenant les croque-monsieur.
« Qu'est-ce que ça veut dire au juste, être une voiture ?
– Je suis une voiture. On m'a pris mon corps.
– Quel genre de voiture ?
– Une première voiture. »
Il allait poursuivre quand Julien l'interrompit, pressant :
« D'occasion, alors ? »
L'étranger se retrouva figé dans son élan. Il répondit simplement, incertain :
« Ça n'aurait pas de sens. »
***
Gêné, Julien finit par remonter pour ranger l'assiette dans le lave-vaisselle, qui avait fini son cycle depuis longtemps, et s'attarda sur une bière pensive. Il s'offrit un large soupir, s'assura à haute voix que tout allait bien, que ça n'était rien, un étrange faux-pas ; après un passage au frigo, il redescendit au garage avec un sourire crispé.
« Je vous ai pris de l'eau, annonça-t-il en agitant la bouteille, ignoré.
– Pas d'occasion, un cadeau des parents, le corrigea aussitôt l'inconnu. J'étais une source d'enthousiasme presque terrifiante, brûlante. Mon volant a reçu des mains tremblantes, moites et vives comme leur sang bouillant. »
L'inconnu s'était redressé pour s'expliquer. Il s'arrêtait parfois au hasard d'un mot pour rattraper les souvenirs flottants de cette vie antérieure ; mais sa voix, à l'exception de ses silences, nageait au loin dans une mer monotone, inconfortable – inappropriée.
« J'offrais la possibilité d'aller n'importe où, d'en revenir dans n'importe quel état. Qu'importe si l'odeur du vomi s'est incrustée dans mes sièges arrières dès la première soirée. Qu'importe. Je portais des vies menées entières.
Et s'il a fallu vieillir, il a fallu vieillir. Mon lecteur cassette pouvait survivre à la routine. Les grands voyages n'en prenaient que plus de poids. Le parfum de l'excès se cachait toujours en secret, dans les recoins de mes tissus, quand on a posé le premier siège enfant. Je conduisais des vies nouvelles.
Qu'importe. J'étais trop vieille et trop petite mais quelle importance ? Ils se sont débarrassés de moi. Je ne leur en veux pas. J'avais vécu.
Mais on m'a pris mon corps.
– Ok, lâcha Julien.
– Je ne suis pas né d'occasion.
– D'accord. »
Il n'avait répondu que machinalement. Il avait d'abord contemplé, fasciné, l'inconnu dans son récit ; mais son regard s'était vite perdu au-delà, écoutant la forme de ce qui était dit, en ignorant le fond. Il tremblait. Ses dents s'arrêtaient parfois sur sa lèvre, tentées de la mordre.
Il balbutia quelques syllabes ; l'inconnu tourna les yeux vers lui.
Julien évita son regard.
« Je dois y aller », articula-t-il enfin. En se retournant, il sentit le poids de la bouteille toujours dans sa main ; il la lança maladroitement vers l'inconnu et se précipita hors du garage.
***
L'homme se massait le genou, encore endolori par le choc de la bouteille pleine. Des pas vagabonds et les échos d'une conversation partielle résonnaient depuis l'étage.
(La lumière inchangée du garage, restée allumée depuis le début de l'après-midi, pèse insensiblement sur la pièce ; les contrastes se dissipent sous le voile jaune-gris des lampes. La lumière du soleil, qui en complétait jusqu'alors le relief, a disparu.)
Julien redescendit.
« Je suis désolé. Je n'aurais pas dû vous amener chez moi, c'était une erreur.
– Je ne suis pas né d'occasion, réaffirma l'homme.
– Oui, oui. Vous avez raison.
– Je suis une voiture.
– Je ne peux pas m'occuper de vous, ça n'est pas sérieux. Tout ça était une mauvaise idée.
– On m'a pris mon corps.
– Je ne peux pas gérer ça, vous gérer », chuchota presque Julien.
Sa gêne avait pris des accents défaits ; sa fatigue transparente, soudaine, réduisait ses excuses à leur expression la plus simple.
« J'ai appelé un foyer. »
L'homme gardait un sourcil levé, éveillé, perplexe mais ultimement indifférent.
« Ils passent demain. Bonne nuit. »