Heureux événements
Deux cent quarante kilomètres par heure, et déjà la quatrième collision depuis que nous sommes partis. Celui-là était un sacré morceau : la trainée de sang nous masque une bonne partie de la vue. Ma dulcinée éclate de rire.
— Vraiment énorme le bestiau !
Le système de nettoyage automatique fait son œuvre avec célérité et notre champ de vision se dégage. Jusqu’au prochain impact. J’accélère.
— Tu tiendras jusque là-bas ?
— Il le faudra bien, mais ils veulent sortir, je le sens.
Son ventre est énorme, du coin de l’œil je crois le voir tressaillir. Les lampadaires au sodium défilent de chaque côté de notre véhicule et dans cette lumière orange notre peau prend des teintes verdâtres. Au loin, j’aperçois les lumières du complexe de soin qui doit nous accueillir ; en théorie, ils nous attendent. Un flux brun s’écoule sous le corps de ma compagne qui s’en amuse :
— Je crois bien que nos sièges n’auront plus la même couleur après ça.
— Tu changes la décoration ?
— Oui, mais je n’ai pas choisi la teinte.
De nouveau son rire résonne dans l’habitacle, et de nouveau nous percutons une masse qui ensanglante le vitrage juste devant nos yeux.
— Et de cinq !
— Nous battons un record, c’est de bon augure.
§ § §
Un soignant en combinaison pervenche m’a prise en charge dès que nous sommes entrés dans le bâtiment. Sur les murs des couloirs suinte un liquide visqueux dont le parfum aigre caresse mes narines. Ils ont laissé mon conjoint m’accompagner sans poser de questions – ce n’est pas toujours le cas –, je suis ravie. Mon ventre menace d’exploser et je suis littéralement trempée, mais rien ne pourrait m’enlever mon sourire : comme on dit, c’est le plus beau jour de ma vie. Maintenant, on m’installe au-dessus du bassin. Sans hésiter, je me laisse aller. Ma peau se déchire et mes fluides corporels s’échappent en jets continus. Je me dis qu’il faudra recoudre tout ça proprement si je veux être à nouveau étanche. Je voudrais faire une vanne – c’est le cas de le dire – mais mon amoureux est en pleine discussion avec le soignant à propos de la tuyauterie et du système de vidange de l’installation. Lorsque commence la délivrance, je soupire de soulagement en faisant signe pour attirer l’attention des deux apprentis plombiers. Ils s’approchent. Mon premier rejeton tombe dans le liquide, éclaboussant l’homme en bleu qui s’agace.
— Faites attention, vous en mettez partout !
— Je fais de mon mieux !
— Baissez-vous un peu, que ça tombe de moins haut.
Je sens que mon compagnon se retient de corriger le goujat. Sa voix se fait douce et il veut me rassurer.
— C’est bien, continue comme ça.
— Oui, encore un peu plus bas et vous éviterez les projections, se permet le malappris.
— Ça suffit maintenant, laissez-la, vous voyez bien qu’elle est en plein travail.
— Moi je dis ça…
— Ça suffit maintenant ! Ne m’obligez pas à me répéter !
La voix caverneuse l’a calmé, le malotru, et mon petit deuxième montre sa tête avant de plonger lui aussi dans la grande bassine. Je regarde le soignant, sur le côté. Quel empoté, il n’a toujours pas réagi.
— Faudrait peut-être les repêcher maintenant ! que je lui crie dans l’oreille.
Du coup, il s’active, ouvre le placard et en sort une épuisette ; en un instant mes deux petites merveilles sont au sec, posée chacune dans un petit nid douillet. Le garçon à gauche et la fille à droite. Je suis déjà bien soulagée, mais je sens que ça remue encore dans mes entrailles. Ma peau se déchire un peu plus et ma progéniture augmente de deux unités qui tombent au même moment dans l’eau, sous mon ventre. Pas besoin de réclamer cette fois, en deux coups d’épuisette les deux nids reçoivent chacun un nouveau-né. Je jubile. Et puis une dernière venue, plus petite, glisse et atterrit dans les mailles du filet resté en place.
— Les filles ont de la chance, elles sont trois.
§ § §
Je pourrais passer des heures à les regarder, mes enfants. Qu’est-ce qu’ils sont mignons, avec le sang caillé sur leur peau fripée et leur odeur musquée qui emplit la pièce. Leur mère pousse de jolis cris stridents et je me laisse bercer par sa voix délicieuse, gardant ma tête au-dessus des berceaux. Je rêve à leur avenir : l’un sera équarisseur, l’autre artificière. Il découpera des cadavres d’animaux, elle arrosera nos ennemis d’obus. Ma dulcinée se repose, sur le dos. Une ligne de sutures lui dessine, en pointillés, comme un trajet secret sur un parchemin de carte au trésor. Je caresse sa peau et les fils qui dépassent.
— Jaloux ! Ne touche pas à mes jolis stigmates.
— Tu es si belle.
— Flatteur.
Je l’embrasse, la cajole, lorsque du bruit se fait entendre dans le couloir ; la porte de la chambre s’ouvre en grand. Je crains un instant que ce soit le soignant et je suis plus dépité encore en voyant apparaître ma belle-sœur.
— Coucou les amoureux !
Qu’elle est laide ! Particulièrement aujourd’hui, avec ces couleurs qu’elle s’est peinte sur la bouche et autour des yeux.
— Regardez ce que j’apporte.
Des fleurs ! Elle a osé. Un parfum immonde se répand dans la pièce, mélange de rose et de chèvrefeuille. Je n’ai pas envie de prendre des pincettes, j’ouvre la fenêtre en grand avant même de la saluer. Ma merveille est plus conciliante.
— Bonjour chère sœur, comment vas-tu ?
— C’est à toi qu’il faut demander ça. Tout s’est bien passé ?
— Quarante-trois points de suture.
Je suis certain qu’elle est impressionnée, mais madame se veut toujours meilleure que tout le monde, elle ne relève pas.
— Bien. Tu seras remise pour le cocktail que j’organise dimanche, j’imagine.
— Bien sûr.
— Parfait. Venez pour dix-neuf heures, si cela vous convient.
— Nous serons là.
Elle s’apprête à repartir, comme elle est venue, mais avant de nous quitter, elle sort de son sac deux peluches affreusement rondes et douces, l’une bleue et l’autre rose.
— J’allais oublier, voici pour les petits.
La garce !
— Quand est-ce qu’ils vont s’unifier ?
— Ça devrait commencer ce soir ou cette nuit, lui répond ma chérie, comme si de rien n’était.
— Tant mieux. Tu me tiendras au courant ?
— Oui.
Je ne tiens pas à desserrer les dents, alors je regarde ailleurs tandis qu’elle tourne les talons et disparaît.
— Tu crois vraiment que ce sera si tôt ?
— Certainement, regarde-les, ils ont l’air précoce.
— Oui, tu as raison.
La larme à l’œil, j’admire mes bébés, encore si chétifs et si désunis.
§ § §
Nous avons veillé une bonne partie de la soirée et puis nous nous sommes endormis. J’ai été tirée du sommeil la première par leurs cris. Je me suis levée, toute contente et me voilà devant les deux berceaux. Chez les garçons comme chez les filles on s’agite.
— L’unification va commencer, réveille-toi !
Seules les mères ont cet instinct, qui permet de réagir en un instant, en pleine nuit, quand les enfants font le moindre bruit. Leur papa va tout rater, s’il continue de ronfler.
— Allez, debout !
En grommelant un peu il se lève, se frotte les yeux, s’étire et enfin s’approche, curieux et souriant.
— J’ai raté beaucoup ?
— Non, ça débute tout juste.
En effet, dans les berceaux, nos chérubins s’activent. D’abord les danses démarrent : les garçons en duo et les filles tantôt formant une ronde, tantôt s’emmêlant toutes les trois. Chacun crée son propre rythme et les sons inarticulés s’organisent en polyphonie. Nous reniflons les âcres fragrances qui émanent du spectacle magique de leurs jeunes corps en plein rituel. Je suis consciente que leurs chorégraphies ne sont guère originales, et pourtant je m’en émerveille sans retenue : mes enfants vivent leur cérémonie d’unification. Une pointe de tristesse s’est glissée dans le regard de leur géniteur.
— Ça va ?
— Oui, bien sûr que ça va. C’est magnifique !
Une larme perle dans le coin de son œil.
— Ils sont si beaux.
Les danses ont cessé. Dans les berceaux, nos petits s’observent : les garçons face à face et les filles en triangle. Soudain, notre plus petite plante ses dents dans le flanc de l’une de ses sœurs.
— Les filles ont choisi, murmure leur père.
— Oui.
En effet, dans le berceau des filles, deux d’entre elles sont maintenant immobiles tandis que la troisième leur arrache des lambeaux de chair. Les chants féminins s’intensifient.
— Je suis vraiment étonnée que ce soit elle.
— Moi aussi.
— Quel caractère !
— Oui, regarde comme elle grossit rapidement.
Ses deux sœurs se font bien vite déchiqueter, des giclées de sang m’éclaboussent le visage.
— Te voilà remaquillée !
Je comprends bien que c’est pour évacuer l’émotion qu’il plaisante ainsi, je préfère ne pas réagir. Il s’en rend compte et, en guise d’excuse, il me félicite.
— Tu as fait un travail superbe, elle est resplendissante.
— Elle sera adorable, j’en suis sûre.
— Oh, regarde, les garçons s’y mettent.
Tandis que, bouchée après bouchée, l’unification se termine chez les filles, un des garçons à son tour commence à dévorer son frère dont le chant ondule et s’épanouit avant de s’éteindre. Nous restons tous les deux absorbés jusqu’à la fin du spectacle, emplis de bonheur mais un peu triste lorsqu’il s’achève et que nos enfants s’endorment, repus.
— Voilà, c’est terminé.
— Le garçon est splendide aussi.
— Ce sont les plus beaux enfants du monde.
§ § §
L’aube pointe à peine, j’ai l’impression d’avoir fermé les yeux quelques secondes et déjà nos petits me réclament.
— Papa ! Papa !
Qu’il est difficile d’être jeune père. Je me dirige au radar jusqu’aux berceaux, leur mère s’y est appuyée et me regarde approcher.
— Papa, où est-ce qu’on est ?
— Au centre de soin.
— Et pourquoi pas à la maison ?
— Parce que vous êtes nés hier.
Ils digèrent l’information et je me tourne vers ma dulcinée.
— Ils parlent depuis longtemps ?
— Depuis la fin de la nuit, il y a une heure environ.
— Ils progressent vite.
— Oui.
— L’intégration aura lieu avant le coucher du soleil.
— Si tôt ?
Sa voix tremble, elle me regarde, l’œil humide.
— Ne pourrait-on pas attendre un peu ? Jusque demain ?
— Non, tu sais bien que l’intégration doit être réalisée dans le même cycle solaire que l’unification.
De la poubelle entrouverte s’échappe l’odeur nauséabonde des roses et du chèvrefeuille. Je m’en approche et la referme correctement.
— Il faut rentrer à la maison maintenant.
— Papa, c’est loin la maison ?
— On y sera vite.
— C’est grand ?
— Il y a un jardin ?
— Vous verrez bien en arrivant sur place.
Les enfants sont curieux, dès qu’ils savent parler ils interrogent le monde. Ils n’ont pas fini de poser des questions.
§ § §
Je suis contente d’être rentrée. Oui, la maison est grande, et oui il y a un jardin. Les enfants y batifolent à peine arrivés et égayent tout le voisinage de leurs cris rauques. Lorsqu’ils se sont dépensés tout leur saoul, ils s’allongent au sol, continuant leurs taquineries. Puis, redressant la tête, notre fille interroge son père.
— Papa ?
— Oui ?
— Pourquoi ai-je toujours envie de me bagarrer avec mon frère ?
— Parce qu’il est ton frère.
— Est-ce grave ?
— Non. C’est dans notre nature de vouloir affronter nos semblables. Tu apprendras à canaliser ton énergie.
Elle reste silencieuse et son frère demande à son tour :
— Mais quand nous rencontrerons des jeunes de notre âge, on aura envie de se battre aussi ?
— Oui, et sûrement aurez-vous des blessures. Mais elles seront superficielles et vos cicatrices feront votre identité.
— Comme celle qui traverse ton visage ?
— Exactement.
— Et celle sous la bouche de maman ?
— Oui, ce sont les traces des premières confrontations sociales.
Tous les trois restent silencieux, les enfants réfléchissant sous le regard bienveillant de leur père. Je m’approche.
— Il est une chose importante que vous devez savoir néanmoins.
— Oui ?
— Qu’est-ce que c’est, maman ?
— Jamais vous ne devrez choisir les cicatrices sur votre corps, et jamais vous ne devrez vous les infliger vous-même.
— Pourquoi ?
— Ce serait trahir votre identité et donc mentir à vos semblables, en permanence.
Le frère et la sœur se regardent, les estafilades qu’ils se sont faites ce matin ne laisseront peut-être pas de trace à long terme.
— Est-ce que l’on peut dire que notre apparence est le reflet de ce que nous vivons avec les autres ?
— Sommes-nous vus à travers le prisme de notre relation avec nos semblables ?
Décidément, ils apprennent très vite. Je laisse leur père répondre à ces questions similaires et me positionne en retrait, sur une grosse pierre. De mon poste d’observation, j’admire le trio durant ces précieuses heures de construction. Dans le ciel, le soleil poursuit sa course, à chaque instant inexorablement plus proche de l’horizon.
§ § §
Nous avons passé tout l’après-midi ensemble et mes enfants se sont considérablement enrichis. Leur mère est restée à l’écart à nous couver du regard. Je contemple le ciel et lui dit :
— Je leur ai expliqué.
— L’intégration ?
— Oui.
— Et ils ont compris ?
— Oui.
Face à face, nous savons bien qu’une période de notre vie s’achève. Des sentiments contradictoires me traversent.
— Après ça, ils seront encore plus épanouis.
— Je le sais, mais j’ai du mal à m’y résoudre.
L’horizon commence à se colorer, il ne nous reste plus que quelques minutes.
— Je voulais te dire…
— Oui ?
C’est bien plus difficile que je ne l’avais imaginé jusqu’ici. Je bafouille.
— Tu sais, nous serons toujours ensemble.
Ma merveille me répond sans quitter des yeux le ciel rougissant.
— Mais ce ne sera plus comme avant.
J’aimerais trouver les mots justes, je sais que c’est impossible et pourtant au fond de moi je sens qu’elle en a besoin.
— L’intégration renforcera nos identités.
Cette fois elle pose son regard humide sur moi et je vois bien qu’elle produit un effort incommensurable pour paraître enjouée.
— Les petits vont s’amuser, je n’en doute pas un instant.
Dans le jardin, nos enfants ont repris leurs jeux, nous surveillant du coin de l’œil. Je souris à ma dulcinée.
— Demain, ils seront incomparables. Mais l’heure est venue.
L’astre solaire entame sa disparition à l’horizon, jetant ses derniers feux sur les nuages qui flamboient. Je m’approche d’elle et l’embrasse tendrement. Puis, je m’écarte et appelle mes rejetons.
— Les enfants, venez !
Ils accourent sans tarder, me dévorant des yeux.
— C’est l’heure de l’intégration.
Alors, mon fils et ma fille se jettent sur moi et plantent leurs crocs dans mon corps, de façon symétrique, comme je leur ai expliqué cet après-midi. En quelques coups de dents, ils ont avalé chacun un de mes membres. Ils grossissent à vue d’œil.
— Doucement, vous devez partager équitablement.
Mon sang s’écoule en flots bruns qu’ils aspirent avidement, et déjà ils attaquent mes parties les plus charnues.
— Merci Papa.
— Oui, merci Papa.
Ma dulcinée me caresse une dernière fois la tête, sa douceur me fait frémir.
— Je commence déjà à voir par leurs yeux.
— Tu seras toujours avec moi.
Pendant quelques instants, ma perception est triple. Mon ancien corps survit encore un peu, félicite ses enfants, fait ses adieux à sa femme tandis qu’à travers les yeux de mes petits un nouveau monde s’offre à moi. Avant de m’éteindre, j’aperçois une dernière fois une fraction du soleil, l’intégration est parfaitement réussie.