Le soliloque de la bile intracellulaire d’hier
(que les amateurs de sens intituleront plutôt « La 18e vadouille »)
La fatigue alourdissait tant les pas du quadragénaire que ses pieds trébuchèrent sur la jointure du carrelage et le projetèrent, tête en avant, sur le bureau d’accueil de l’agence brancaire – où il se rattrapa in-extremis.
« B’oui ? » fit la secrétaire, une belle brune en toutes formes compétente – quoiqu’inapte à conserver la totalité de son repas dans sa bouche et s’exprimer en même temps.
– Rendez-vous avec (il bâille) m’sieur Matin…
– B’vais lui dire qu’bous êtes blà. Bouvez attend’ », dit-elle en lui indiquant une petite pièce aménagée de chaises et de plantes d’une verdure relative.
Et, laissant-là son flan au caramel à demi-entamé, la jeune femme s’en fut, dans un couloir situé sur la droite de son bureau, toquer à une porte et y hurler des mots auxquels le client ne prêta nulle attention, trop heureux encore qu’on l’ait invité à aller s’asseoir. Son corps lui faisait l’effet d’une bétonnière enrayée, mais un simple regard sur ces sièges solides, fiers et vigoureux suffit à ce qu’il se sente plus léger, bien qu’il faillît provoquer un mini-séisme en s’affalant au hasard sur l’un d’entre eux – plus mou, plus humide et plus fertile qu’il n’aurait d’ailleurs dû l’être, manqua-t-il de remarquer. Peut-être était-ce dû aux innombrables messages de gratitude qui affluaient des quatre coins de son corps, saturant la boîte aux lettres de son système cérébral qui, pour en accuser réception, ordonna qu’on effectue un petit exercice de stretching buccal – lequel eût fait bien des émules si l’homme ne s’était trouvé seul dans cette pièce. Quant à ses paupières, assaillies depuis l’éveil par des forces d’attraction impitoyables, elles venaient tout juste de troquer leurs armes au profit d’un drapeau blanc ; mais tandis qu’elles descendaient à la rencontre du camp adverse, résignées, un individu débarqua dans la salle d’attente – et relança par-là même les hostilités.
« Monsieur Grauthier ? »
Grand, blond et jeune ; sans nul doute Monsieur Matin avait-il de solides arguments à faire valoir pour prétendre au titre d’employé charismatique. Hélas, il avait choisi d’arborer un costume beige, qu’une succession de lavages ratés couplés à un accident de fer à repasser avaient respectivement roussi et rosi. Pour ne rien arranger, il se trouvait bien en dessous de la taille adéquate, à trois crans du "Ça me va bien !", deux du "Ça serre un peu, quand même." et un du "Finalement, je vais prendre un corset…".
Enfin, quand il adressa, à l’attention de son client, le grand sourire de son assurance hésitante, le branquier laissa transparaitre une rangée de dents tristement jaunies – ce n’était pourtant pas faute d’aller chez le dentriste.
Sans guère d’autre politesse, il enjoignit le quadragénaire à le suivre, et tous deux s’engagèrent dans un étroit corridor, où figuraient cinq portes réparties de manière parfaitement équitable sur les cloisons de gauche et de droite.
« Entrez, je vous prie ! » fit Monsieur Matin lorsqu’ils se furent arrêtés devant l’une d’elles.
Le client ouvrit la porte en ayant le vague sentiment que quelque chose n’allait pas. Et pour cause, la pièce dans laquelle il voulut entrer était déjà occupée – par Messieurs Balais et Mesdames Serpillères. D’une tape sur le front, Monsieur Matin prit soudain conscience de son erreur.
« Oh ! fit-il. Je devais pas vous emmener là… »
Gêné, il devança son client, empoigna un balai, referma la porte du local, puis, avec une nonchalance malpolie, se mit à se gratter les fesses tout en cherchant du regard la potentielle porte de son bureau. « Au moins, pensa-t-il, je suis dans le bon couloir… ».
Une poignée de secondes plus tard, dans le couloir adjacent, les deux hommes s’arrêtèrent enfin devant la porte si convoitée – et, au vu des morceaux de flan incrustés sur le battant, si facile à discerner. À n’en pas douter, Monsieur Grauthier , depuis deux ans qu’on l’y conduisait tant bien que mal, aurait pu en rappeler le chemin au malheureux branquier ; si, bien entendu, quelques-uns de ses neurones assoupis ne s’étaient pas, eux-mêmes, égarés dans les couloirs de son esprit.
La pièce où il entra était toujours aussi étriquée ; quiconque l’eût constaté de ses yeux eût également pu comprendre pourquoi on la confondait avec un placard à balais. Hormis ce détail, elle ne comportait rien d’extraordinaire qu’une armoire standard, une chaise standard, un bureau standard, et, derrière ce dernier, une fenêtre standard que des rideaux, standards, recouvraient intégralement. Il y régnait une pénombre telle que des araignées avaient trouvé l’atmosphère propice à l’organisation d’une petite cousinade.
« Vous préférez que j’ouvre la lumière ou les rideaux ? s’enquit le branquier auprès de son client.
– La lumière », répondit-il.
Le conseiller s’exécuta mais, visiblement, les relations s’étaient compliquées entre l’interrupteur et l’ampoule, au point que le courant ne passât plus entre eux.
« Faut que je pense à faire changer l’interrupteur », dit-il.
Il se rabattit donc sur les rideaux quand, dans le même temps, son client prit la liberté d’aller s’installer sur l’unique chaise de la petite pièce, bien conscient qu’on oublierait sans doute de l’enjoindre à le faire. Après qu’un plouf sonore eût accompagné le brusque repli des morceaux d’étoffe vers l’est et l’ouest, libérant ainsi l’accès aux éclats timides d’une lune teintée d’argent sale, Monsieur Matin, satisfait, contourna son bureau pour aller s’asseoir en tailleur aux pieds du quadragénaire – qui n’en fut guère plus étonné. Les deux hommes restèrent là un moment à se dévisager, sans mot dire, jusqu’à ce que le branquier se risque enfin à entamer la conversation.
« Alors, euh… Pourquoi vous êtes là ?
– Ben j’en sais rien moi, répondit le client, c’est vous qui m’avez fixé ce rendez-vous.
– Ah bon ?
– Une histoire de carte VISRA.
– Vous souhaitez acheter un tournevis ?
– Oh là, non ! Vous êtes bien le seul branque à me proposer un truc pareil.
– La seule branque, corrigea-t-il.
– D’ailleurs, je ne vois pas l’intérêt de cette carte si c’est tout ce qu’on peut acheter avec.
– Tant pis, alors… »
Manifestement pris de court par ce refus, Monsieur Matin fit mine de vouloir se gratter un sourcil, mais manqua de s’éborgner avec le balai qu’il tenait toujours à la main – pour des raisons dont il n’était plus tout à fait certain.
« Comment va votre compte-joint ? reprit-il en posant le manche par terre.
– Ma conjointe ?
– Ah, oui, c’est ça.
– Elle est morte…
– Oh. Désolé.
– …depuis cinq ans.
– Dites-moi si je me trompe, vous êtes confriseur, c’est ça ?
– Non, coiffeur.
– Ah bon, c’est pas pareil ?
– Pas exactement.
– Trois fils ?
– Une fille.
– Et vous venez d’avoir vingt-sept, vingt-huit… ?
– Quarante-sept ans.
– Non ? lâcha le branquier, stupéfait.
– Quoi, je ne les fais pas ?
– Oh si, bien sûr, lui assura-t-il, mais j’allais vous proposer un contrat-jeunes, une offre qu’on réserve habituellement aux personnes âgées de seize à vingt-quatre ans.
– Dites toujours.
– Oh, vous savez, c’est trois fois rien… On peut vous confier 30 000€ si jamais vous souhaitez acheter votre dernière voiture, avec un taux d’intérêts fixe à 0,50% pour une durée maximale de quarante-huit…
– Mensualités ?
– Ou annualités, si ça vous intéresse.
– Ça m’intéresse.
– C’est que… Vous ne pouvez pas prétendre à cette offre, sauf si vous m’apportez la preuve irréfutable que vous entrez dans la tranche d’âge requise. »
Silence. Monsieur Matin n’avait pas prévu ça, et tenta de relancer la conversation – avec toute l’assurance, le dynamisme et le tact qui le caractérisaient.
« Alors, euh… Comme ça, votre femme est morte ?
– Oui, c’est bien la dixième fois que je vous le répète depuis qu’on se connait.
– Et votre fille, elle a quel âge ?
– Douze ans.
– Vous n’avez jamais songé à ouvrir un compte, au cas où vous auriez à, euh… organiser ses funérailles ?
– Bon dieu, non !
– Ah, bon… Laissez tomber alors… »
Monsieur Matin s’en triturait les mains de nervosité. Quelque chose lui disait que l’entretien ne se passait pas très bien, et qu’aucun argument ne viendrait entamer la ténacité acharnée dont son client faisait toujours preuve. Désespéré, désemparé et dégoulinant de pression, il fourrageait dans le chaos de ses dossiers cérébraux à la recherche d’une offre susceptible de l’intéresser quand, tout à coup, la sonnerie d’un mobile retentit. La réaction de Monsieur Matin fut immédiate ; il se leva d’un bond, comme s’il venait d’être foudroyé, se précipita vers la porte, mais, se rappelant in extremis qu’il avait un client, revint sur ses pas pour lui fournir l’explication suivante :
« C’est ma pause de trois heures. Bougez pas ! Je reviens dans dix minutes. »
Et sur ces mots, il disparut en claquant la porte derrière lui – avant de revenir une nouvelle fois sur sa précipitation, pour demander cette fois au quadragénaire :
« Vous n’auriez pas 30€ pour la machine à café, par hasard ?...
– Il est vachement cher votre café !
– S’il vous plait ? Je compterai les intérêts. »
En quarante-sept années de vie, Monsieur Gauthier était toujours allé trouver l’agent pour lui emprunter l’argent ; mais c’était bien la première fois que l’argent venait le trouver pour lui emprunter l’agent. Dans un soupir exaspéré, mais bienveillant, il extirpa un billet de son portefeuille et le tendit au branquier, en se demandant bien s’il reverrait cette somme un jour – ce qui, sans qu’il le visse venir, le nourrit d’une brève empathie pour son vis-à-vis.
« Merci, lui témoigna-t-il. Disons, 10% par jour, d’accord ? Allez, à tout de suite ! »
Deux jours plus tard, Monsieur Grauthier découvrirait, à sa grande surprise, qu’effectivement, son compte aurait bel et bien été crédité le lendemain-même du rendez-vous – d’une somme de 27€.
Le coiffeur, qu’on venait donc d’abandonner dans la pénombre, se laissa glisser sur son siège avant de jeter une œillade blasée sur le bureau de son conseiller. Crayons, dossiers, lampe, ordinateur, pantoufles, presse-papier, imprimante ; tout ceci manquât à l’appel. Un simple téléphone potable – modèle bien-avant-dernier cri –, une calculatrice bleue à touches blanc crassé, et un réveil à cloches, dont la plus grande aiguille pointait sur le trois, seuls, peuplaient ce désert de bois verni. Sur sa droite, derrière le bureau, la cloison, tout aussi épurée, n’arborait pour tout pin’s qu’un unique feuillet représentant des données statistiques – les bénéfices du mois dernier ? Si c’était le cas, la courbe ascendante, de gauche à droite, induisait que les affaires marchaient plutôt bien pour Monsieur Matin, comme à chaque fois qu’il venait lui rendre visite. Mais il n’arrivait toujours pas à décrypter l’étrange inscription qui figurait sous le diagramme, et dont les termes exacts demeuraient invariablement : "reined siom ud euqirhparg". Du latin, peut-être ? Quoique le dernier mot lui évoquât davantage le son d’un perroquet qui aurait avalé de travers.
Au terme de quelques minutes de réflexion infructueuse, qui eurent au moins le mérite de le maintenir éveillé, il se résolut à lâcher l’affaire et entreprit, plutôt, de ne rien faire. Mais le manque de stimulation déverrouilla bien vite la porte d’où l’on venait à peine de séquestrer Morphée, lequel, fulminant, faisait route vers le bureau des réclamations – quand le résonnement de cloches le raisonna.
L’homme grommela, avant de rouvrir les yeux. Le réveil du branquier, virtuose aux pieds cuivrés, vibrait au rythme d’un solo de clochettes endiablé. Mais pour le quadragénaire, le concert prenait des allures de cacophonie matinale digne des plus grands chœurs de gallinacés. Incapable de le supporter plus longtemps, il se saisit de l’objet et l’examina sous tous les angles dans l’espoir d’y déceler un petit bitoniau salvateur qui eût arrêté le tumulte ; mais il n’y trouva que du cuivre verdi et convulsif. Tout autant agacées, des araignées émergèrent de sous l’armoire et se mirent à caqueter d’indignation, avant de s’en retourner converser autour d’un banquet de mouches mortes lorsque, subitement, le silence fut revenu.
L’instant d’après, le branquier fut de retour, haletant.
« J’ai entendu le téléphone sonner, dit-il. C’était qui ?
– Je… crois que ça a raccroché. »
Monsieur Matin haussa les épaules, puis s’empressa d’aller se rasseoir à sa place. Un regain de confiance se lisait sur son visage.
« Bon alors, commença-t-il, si notre offre pour les jeunes vous intéresse, j’ai une alternative à vous proposer.
– Vraiment ?
– Les modalités sont identiques, mais le taux d’intérêt n’est qu’à 12,90% ! C’est tout bénef, non ?
– C’est beaucoup moins avantageux, nota le client.
– Ah bon ?
– 12,90%, c’est beaucoup plus que 0,50%, poursuivit-il avec bon sens.
– Vous êtes sûr ?
– Certain.
– Vous me faites douter, avoua-t-il en se relevant. Faut que j’aille demander à un collègue…
– Et ça, alors ? répondit le client, désignant d’une main la calculatrice.
– Ma calculettre ? Oh. C’est vrai. »
Si l’embarras était l’unique matière présente au baccalauréat, le branquier, à ce point du rendez-vous, aurait déjà assuré la mention. Il s’empara de la petite tablette, marqua un temps d’hésitation, puis la tendit à son client en lui proposant de vérifier par lui-même. Avec autant de nonchalance qu’il eut pour s’en saisir, le quadragénaire se mit à tapoter sur les touches, non sans qu’une partie de son esprit s’échine à ignorer les démarcheurs venus frapper à sa porte pour lui vendre l’idée qu’il perdait son temps. Néanmoins, quand il eût terminé son calcul, l’homme resta figé un moment, le sourcil froncé en contemplant un résultat pour le moins étonnant – plus encore que la forme, lettrée, de celui-ci.
« Vous êtes sûr qu’il marche bien, votre machin ?
– Le résultat ne vous convainc pas ?
– Hum, dubitativa-t-il.
– Vous savez, pour un branquier comme moi, il n’y a pas de chiffres plus probants que ceux de sa calculettre. »
Il ne répondit rien ; mais une idée brillante vint subitement défoncer la porte de son esprit pour y faire retentir un rugissement bestial – avant de s’en retourner avec courtoisie activer la sonnette d’entrée, de sorte qu’on l’eut bien entendue.
Le quadragénaire réinitialisa la calculette, puis, laissant son droigt s’exprimer, tapota sur les touches avec tout l’entrain que pût exprimer un coiffeur veuf maussade quasi-quinquagénaire tracassé par l’état de sa bouse.
Le résultat que lui afficha le cadran parut le satisfaire. Sans dire mot, il rendit la petite tablette à son légitime propriétaire, qui l’accepta avec circonspection.
« Dix-huit ? s’interrogea-t-il en découvrant le résultat.
– Dix-huit, répéta-t-il.
– Dix-huit euros ?
– Non, dix-huit ans. Alors, on le signe ce contrat-jeunes ?… »
Version 1.0
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