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La sirène hurlait l’évacuation de la ville. C’était un hurlement strident et édenté, semblable à ceux que Sergueï avait connus au cours des batailles. Le vieil homme se souvint un instant de sa jeunesse et de l’Ukraine pendant la guerre, il voyait encore les plaines labourées par les armées, les fosses communes qui charriaient l’odeur purulente des carcasses brûlés.
Les souvenirs de l’ancêtre n’étaient plus fait que de guerre et d’horreur en l’instant. L’alarme en madeleine, il revivait ses années en une seconde, tétanisé au milieu de la pagaille et de l’agitation. Il restait là, statut de verre pétrifiée au milieu des cris et des pleurs. Il avait tant vécu, il était venu dans cette nouvelle ville pour suivre son fils, promis à un avenir plus chantant que le sien. Ses entrailles se retournaient encore et encore. Oh, comme il tremblait de ce qui allait venir.
C’est le contrôle de sa tête qui lui revint en premier. Et Sergueï vit le monde qui s’écroulait. Il voyait les valises entrouvertes qui déversaient leur contenu dans la course de leur propriétaire. Il entendait les cris des enfants, perdus et apeurés, qui cherchaient dans les bras de leur mère un refuge contre l’apocalypse. La ville allait mourir et, comme un requiem burlesque, chaque habitant participait à une valse enragée pour fuir. Figé dans le temps, Sergueï assistait à la fureur des vivants. Des dizaines de milliers d’âmes s’arc-boutaient contre le destin, érigeant leur volonté contre l’épuisement et la panique.
Peu à peu, Sergueï reprit conscience de son corps. Et un doux constat s’imposa alors à lui face à la foule furieuse. Il avait tant vécu, il s’était tant débattu. Il avait pris les armes, pris la pioche, il avait abattu des hommes et des montagnes. Il s’était forgé un monde avec ses amis. Le futur ne le regardait pas. Que ce soit la guerre ou juste une catastrophe, il était désormais las.
Il laissa ses pas remonter la foule jusqu’au petit parc qu’il aimait tant. Déposant ses vieux os sur un banc, l’ukrainien se maria à sa ville. Voilà des années qu’il était fantôme de la réalité, errant sans incidence sur le monde. Il était venu à Pripiat pour mourir auprès des siens et tant d’années à arpenter cette cité naissante l’avait uni à elle. Il se sentait proche de ces pierres, proches de son usine. En soi, il ne voyait pas plus glorieuse sépulture.
La sirène cessa. Dans l’interstice qui séparait les secondes, Sergueï plongea. Il s’enivra de la musique du silence, inhala avril à plein poumons. Il revit les femmes, rêva les combats, revécu son passé. Au loin, il entendit gronder le tonnerre. La mort approchait.
Le réacteur n° 4 de Tchernobyl explosa. Le sol trembla sous la violence du choc. Serguei ne se sentit pas mourir. Il n’y eut ni douleur, ni larme. Son esprit était lié au cadavre d’une ville qu’il avait contribué à bâtir. Pripiat se figea dans le temps, abandonnée des hommes et des Dieux. Laissée en tribut aux erreurs des humains.