Nous sommes en décembre, il ne fait pas trop froid. Le bouleversement climatique n’a pas que des mauvais côté. Julien est bien décidé à partir. Il quitte son appartement de bonne heure, laissant ses prospections professionnelles de côté pour se diriger vers le métro. Arriver place de Brouckère, il se ballade non loin de la place de la Bourse pour ensuite se diriger vers une agence de voyage.
Il entre dans l’établissement. La jeune femme qui le voit entrer dans l’agence lui sourit timidement. Elle le reconnait, il était déjà venu il y a de cela quelques mois demander des informations concernant les destinations de Cuba et de l’île de la Jamaïque.
- Bonjour, puis je vous aider ?
Julien esquisse un petit sourire retenu et s’installe sur le tabouret feutré de couleur rouge. Il l’a également reconnue.
- Oui … Bonjour … J’aimerais partir en Asie du sud est. Je n’ai pas vraiment de destination favorite, ni d’idée précise ou me rendre. Je pense que la Thaïlande n’est pas trop chère ? Que pouvez-vous me conseiller ?
- Effectivement, la Thaïlande est une des premières destinations touristiques. Les billets d’avion peuvent descendre à 500 euros en fonction de la saison. Quand voudriez-vous partir ? Combien de temps aimeriez-vous séjourner en Thaïlande ?
- Je pensais prendre un mois de congé. Le plus rapidement possible, dans une semaine.
- Ok, nous avons un départ le 18 décembre pour 600 euros. Retour le 20 janvier.
« Je fini mes cours de néerlandais la semaine prochaine … De toute façon, niveau emploi c’est mort, je n’ai plus eu aucune interview. Allez, je prends ce billet … »
- Ok, très bien.
La jeune femme se charge d’expliquer à Julien les détails de son vol. Départ de Bruxelles nationale à 10h le vendredi 18 décembre, arrivée à Bangkok à 21h, retour sur Bruxelles le 20 janvier… Le voila avec son billet en main, prêt à partir. C’est avec un sentiment d’excitation à l’idée de son futur voyage qu’il quitte l’agence.
Lorsque Julien sortit de l’agence de voyage, sur le nouveau piétonnier de Bruxelles, il rencontra son ancien collègue, Willem. Ils avaient travaillé tous les deux dans la même entreprise. Ils étaient collègue sur le même plateau bien qu’ils ne travaillaient pas dans le même service. Julien s’entendait bien avec Willem car ils avaient tous les deux effectué des études universitaires en communication. Ils étaient tous deux intéressé par le cinéma et ils avaient tous les deux terminés dans un job qui n’avaient pas grand chose à voir avec leurs aspirations de jeunesse … Ils se voyaient journalistes ou cinéastes, ils avaient terminés comme support seconde ligne-formation dans une entreprise de logistique.
Willem a une dizaine d’année de plus que Julien. Il a la quarantaine, le crâne rasé, sportif. Il fait les allées et retours Ninove-Bruxelles en vélo tout les jours de l’année pour se rendre sur son lieu de travail. Willem est néerlandophone et a un sens de l’humour particulier. Il se voit en victime de la vie, il doit la supporter tous les jours de l’année. La vie est pour lui une punition qu’il doit supporter, tout cela à cause « D’une étincelle dans les yeux de son père et de sa mère il y a de cela une quarantaine d’années ! »… C’est quelqu’un qui a une culture générale très large. Il est intelligent, en tout cas plus que pour la fonction qu’il occupe ; tous ses amis occupent de hautes fonctions dans des entreprises renommées. Son souci est qu’il n’a jamais vraiment su se mettre en avant au sein de son milieu professionnel. Ses capacités n’ont jamais su être reconnues à sa juste valeur. Il se rêve grand comédien comme Ricky Gervais, en vain … Il ne boit jamais et aime taquiner les personnes superficielles ou simples d’esprit afin de sauver ce qui lui reste de son égo. Julien l’avait déjà vu s’énerver lors de prises de becs avec des clients au téléphone … A ces moments là, il valait mieux faire profile bas.
- Salut Julien, comment vas-tu ?
- Ca va bien, et toi ? Ca fait longtemps !
- Oui, tu nous manque chez Vilar ! Je n’arrivais pas à le croire lorsqu’ils m’ont dit que tu avais été licencié !
- Pff … Oui … J’en avais marre ! De toute façon c’est mieux comme ca ! Je ne supportais plus les gens de mon équipe ! L’autre Rémy … Je ne pouvais plus travailler avec lui ! Tu sais bien … Les gros projets, c’est lui qui s’en occupait et nous on avait les tests à effectuer ! Ce type avait été faire le lèche botte auprès de la direction … casser du sucre sur mon dos … Ce gros lâche ! Pas les « coroness » de me parler en face … Il s’est arrangé pour me filer tous les projets foireux … J’aurais du partir plutôt ! Je ne pensais pas avoir de difficulté pour retrouver un emploi mais la je galère tout de même en fait …
- Tu n’as toujours pas retrouvé de travail !
- Non, ils me saoulent avec le néerlandais ! J’ai pris des cours depuis 9 mois mais ce n’est jamais assez bon pour les employeurs et si ce n’est pas ça, c’est mes connaissances techniques qui me font défaut, ou le fait que je suis sans emploi … J’aurais du faire des études en informatiques !
- Aiaiaie, bedankt Vlaanderen, betalen voor de allocatie! Et dans la communication, tu n’as rien su trouver?!
- Non ! A moins d’être parfait bilingue et encore, après ils te demandent minimum deux ans d’expériences … L’expérience, je l’ai dans la gestion de projets, formation, support, etc. … Mais bon, tu sais bien ! Chez Vilar, c’était tout et n’importe quoi … Bore out ! Lorsque les employeurs me demandent sur quel logiciels j’ai travaillé, quel type d’organisation était mise en place … C’était tellement le bordel …
- Ahahah, oui. Ca n’a pas changé ! Ne t’inquiète pas ! Tout est toujours comme avant!
- Je vais commencer des cours d’informatiques. J’espère que je vais avoir des opportunités avec cette formation … La, j’en ai ras-le-bol de passer des interviews ! J’ai une interview par semaine et c’est tout le temps la même histoire …
- Mai a mai a mai a mai ! Wallonië is altijd denken aan formatie! Waar is het probleem in dit land? Toujours des formations ! Ce n’est pas comme cela que l’on va relever l’économie du pays … Tu es parvenus à refaire de beaux voyages finalement ?
- Pff … Pas vraiment … Avec la location de l’appartement ! Ensuite, j’ai commencé mes cours de néerlandais. Je ne penserais jamais que je resterais aussi longtemps au chômage … Mais bon, c’est comme ça … C’est la vie ! J’aurais du prendre mon argent et me casser faire un tour du monde. J’ai tout gaspillé dans ces cours ! La, je croupis en Belgique. Ca craint… Je viens de m’acheter un billet pour la Thaïlande, je vais y passer un mois … Zaaalig !
- La Thaïlande ! Es ce que tu as déjà vu « Midnight express » ? Tu es fou ? Tu vas finir dans une prison thaïlandaise ! Ton seul espoir sera de devenir la prostituée d’un grand thaï costaud et de lui vendre des faveurs sexuelles afin de survivre ! Si tu as un peu de chance, ce sera un ladyboys et il aura des boobies ! Et en plus, quel intérêt à te rendre dans un pays dans lequel tu as besoin de vaccins pour survivre ?! C’est déjà un signe pour te dire qu’il ne faut pas aller là-bas !
- Ahh, Willemskes, tu exagères toujours ! Tu vas finir ta vie derrière ton bureau à attendre ta promotion hypothétique ! Rappel toi ce qu’il t’on dit la dernière fois, « On ne t’a pas mis de couteau sous la gorge pour rentrer ici, on ne va pas t’en mettre un si tu veux t’en aller ! Si tu restes la, c’est parce que tu as envie d’être la. » Tu vas finir comme le patron de cette entreprise, on te retrouvera mort sur ton bureau ! Sort de ta zone de confort, va-t-en de cet « hotel california » avant qu’il ne soit trop tard, « You knew when you entered but you’ll never know when you will leave. »
- Je sais mais, bon … De toute façon, qu’es ce que je ferais chez moi ? La même chose qu’au travail ! Je serais devant mon écran d’ordinateur à regarder des filmkes … Comme tu l’a dis, si je suis la, c’est parce que j’ai envie d’être la (soupire) ! Et puis, à quoi cela sert de voyager maintenant ? C’est partout pareil sur la planète … Tout le monde à sa télévision, etc., « what’s the point ?! » … c’est le village globale. Il n’y a plus de vraies aventures comme à l’époque d’Indiana Jones …
- C’est trop bien de voyager ! Tout est nouveau, les couleurs, les saveurs, tu rencontres d’autres personnes, tu vois des paysages magnifiques, tu découvre une autre culture, tes sens sont en éveils 24h/24, … Il faut que tu sortes de ton trou mon ami !
- Ai a mai a mai a mai, Sorrykes, Je dois y aller… Il faut que l’on fasse un bowling un de ses jours avec Véronique. Don’t forget, "Don't let yourself get attached to anything you are not willing to walk out on in 30 seconds flat if you feel the heat around the corner."
Willem adorait cette réplique tirée du film “Heat” de Ridley Scott. Pour moi, cette réplique symbolisait le fait que j’aurais du me barrer vite fait lorsque ça commençait à chauffer … Je n’avais pas eu les « corones » et là, je me consumais à petit feu, c’est comme si je m’étais fais attraper et que je croupissais en prison. Paroles de geek cinéphiles …
- Ok, ca marche, chuss ! Et souviens-toi, « On ne t’a pas mis le couteau sous la gorge … » à plus. Julien sourit en récitant cette réplique et en faisant un signe de la main à son ami qui s’éloignait petit à petit en souriant également.
Après avoir quitté son ami Willem, Julien se dirige vers la station de métro De Brouckère. Il se dirige vers le quai de la ligne 5, destination Herman-Debroux. A son habitude, il se place non loin de l’escalier. Là où se trouve cette jeune fille qui fait la manche tous les jours. Julien attends son métro, devant une pancarte électronique de publicité. Il regarde les personnes de l’autre côté de la rame de métro, les navetteurs qui attendent leur métro. Ils ont tous l’air déprimé. Es ce la grisaille de cette rame de métro qui les poussent à inspiré cette tristesse sur leurs visages ? Ou le mauvais temps de l’hiver ? C’est peut être du à ce jaune immonde des années 70 qui colore les métros de Bruxelles ? Peut être les menaces d’attentats ? Non, je ne pense pas, ils tiraient déjà la gueule avant… » Tout le monde semble stressé, renfermé sur lui-même. Tout le monde à peur et prends ses distances, lui y comprit. C’est l’ambiance de Bruxelles ! Lorsque tu vis dans cette ville, une seule chose est obligatoire dans le métro, tiré la gueule ! Son métro vient d’arriver. Il vérifie la destination, Herman-Debroux, c’est la bonne direction. Il monte dans le métro aux couleurs jaune canaris vieux de 40 ans, en direction de chez lui …
-
Le jour du départ arriva. Il avait préparé son sac. Il n’avait pas pris grand choses, le plus léger il voyagerait le plus facile ce serait. Il avait tiré des conclusions de ses précédentes expéditions. Il avait préparé son voyage de manière sommaire. Il savait plus ou moins par où il voulait passer, ce qu’il voulait voir en Thaïlande.
Le voila à l’aéroport, très tôt le matin. C’est son ami Giles qui vient de le déposer au « kiss & ride » :
- Mec, salut, bon voyage ! Fais gaffe à toi !
- Merci, ne t’inquiète pas ! Je suis toujours prudent, tu sais bien !
Julien sourit en prononçant cette phrase.
- Merci de m’avoir déposé. A plus, je vous tiens au courant !
- Ok, chuss mec.
Son ami quitte l’aéroport et laisse Julien disparaitre dans l’aéroport.
Julien fais son check in, se dirige vers la section « dutty free » et se commande un café. Son avion décolle dans deux heures, il attend l’ouverture de la porte d’embarquement. Il s’installe confortablement dans un fauteuil, sort son lecteur mp3 et regarde les albums enregistrés … Bob Marley, bien sur, il faut toujours un de ses albums en cas d’urgence, cela reste une valeur sur. « Remember shakti » de John Mclaugin accompagné de Zakir hussein, un incontournable, ensuite, « Kind of blue » de Miles Davis, il s’arrête sur cet album et lance la bande son. Les trois premières notes de basses le relaxe immédiatement, son esprit commence à chalouper et à se laisser bercer, la trompette suave et mesurée de Miles l’emporte dans une danse rythmée intérieure, il ne peut s’empêcher de battre la mesure du bout de ses doigts…
Julien observe les futurs passagers qui arrivent au compte goutte dans la salle d’embarquement. Cela l’a toujours intéressé de voir tous ces gens qui s’apprêtent à prendre l’avion. On peut deviner les couples, les familles émerveillées à l’idée de partir vers des destinations ensoleillées, habillés comme s’ils étaient déjà en vacances… On remarque les hommes d’affaires, stressé par leur travail, habitués de voyager en avion ; activité qui ne leur plait plus, ayant trop voyagé. Et puis, ils y a les personnes qui voyagent seul, comme lui, vont-ils visiter de la famille, rentrent ils chez eux ? Ont-ils été rendre visite à de la famille ? Ont-ils été chez des amis ? Ce sont peut être des jeunes qui ont été étudiés à l’étranger … Toutes ces personnes qui vont être amenées à partager un temps déterminé dans les airs, sans se connaitre, sans se parler la plupart du temps.
Il repense aux romans d’aventures qu’il avait aimé, aux grands reporters tel que Richard Kapuscinski … Quelle aventure su été de voyager en Afrique avant l’époque des indépendances africaines, rencontrer le négus en Ethiopie, ou être confronté à l’Iran juste après la révolution. Il repense à « triste tropique » de Claude Lévy Strauss, s’il avait été ethnologue, s’embarquant à travers le Mato grosso brésilien, à la rencontre des peuples amérindiens vivant toujours à l’écart de la civilisation européenne … Lorsqu’il visionnait le « buena vista social club », il rêvait de devenir grand producteur de musique du monde, comme Ry Cooder, faire connaitre des groupes ressortis de l’ombre au monde entier. Il avait eu trop de rêve et trop peu de persévérance ou trop peu d’ambition, peut être pas assez de chances … Son parcours avait été celui de beaucoup de jeunes de sa génération. Ses études terminées, il était temps pour lui d’être autonome, pas d’autonomie sans travail, il avait donc du trouver un travail alimentaire. Il tint trois mois dans une entreprise de distribution d’énergie en support administratif avant de jeter l’éponge et de partir pour l’Angleterre où il y vécu de petits boulots et d’aventures … Il fit des allées retour avec la Belgique avant de revenir définitivement, d’y travailler pour du long terme ; il y trouva plus d’opportunités professionnelles. Il finit dans le bureau d’une entreprise de logistique après avoir effectué une formation en commerce international… Il pensait là pouvoir trouver une opportunité à l’expatriation et au voyage, en vain…
Julien s’était acheté un carnet de voyage avant de partir. Il s’était dit que ce serait un moyen de se reconnecter avec ses aspirations de jeunesse. Il s’était fixé comme objectif l’écriture de trois pages par jour … Il n’avait rien à perdre. Il y noterait ses impressions, ses ressentis, ses réflexions … Peut-être que ce carnet l’aiderait à y voir plus clair sur ses projets futurs …
La porte d’embarquement est ouverte. Les passagers embarquent pour le vol. L’hôtesse vérifie le ticket de Julien qui embarque dans l’avion …