Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Luv le 24 Juin 2016 à 10:39:03
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Apparition
Un calme planait sur la ville, un calme qui endort, un calme sans lumière. Il faisait lourd à cette heure. Les gens avaient le regard vide du dimanche soir et marchaient le long des rues en espérant la pluie qui n'arrivait pas.
C'est au moment précis ou l'on ferma le jardin public que les montres s'arrêtèrent. Non pas une par une mais toutes, simultanément, et d'une manière si nette que le hasard ne pouvait en être la cause. Puis, très tranquillement, chaque chose stoppa : le frémissement des arbres, le vrombissement des voitures, la pluie à peine perceptible qui affleurait. Ce fut ensuite au tour des humains. Certains se retrouvèrent le pied en l'air, la mâchoire étirée, prêts à parler ; d’autres le regard fébrile, la main figée sur leur sac ; plus loin des gamins s’apprêtaient à bondir, immobilisés dans leur effort.
Il s’écoula dans cette immobilité un temps interminable, un temps incalculable . A perte de vue, la ville n'était plus qu' un immense décor de statues sensuelles aux teints frais et aux regards suspendus.
Parmi elles, une seule regardait le ciel : Albert. A cet instant, il contemplait les nuages et son regard triste rappelait celui des rois trop seuls.
Puis, sans aucun signe avant-coureur, il se réveilla, tous se réveillèrent et reprirent leur mouvement comme si de rien n'était. Rien n’avait changé, ni la fatigue qu’on lisait sur les visages, ni l’allure régulière des promeneurs. La pluie se mit à tomber à grosses gouttes, des voitures filèrent, des parapluies s’ouvrirent et les gens se hâtèrent de rentrer chez eux. La soirée se déroula comme à l'accoutumée.
Une chose pourtant se trouva différente cette nuit là : le sommeil de chacun fut profond.
C'est au réveil que la chose se produisit, cette chose qui ne s'est plus jamais produite après à ma connaissance, cette chose que personne n'a compris jusqu'à maintenant.
Une vitalité inouïe s' empara de la ville.
Le pas de chacun était devenu léger, son esprit, vif, aventureux… un appétit sans limite soulevait chaque être.
Albert se mit à faire ce qu’il n’osait plus depuis ses trente ans : jouer de l’ocarina en tapant du pied. Sa voisine, pour la première fois en huit ans, sourit à son mari qui le lui rendit. Le vieux gardien de l’immeuble se déplaça de sa chaise vers son lit sans l’aide de personne ; il ouvrit alors des yeux immenses et écouta son coeur : il battait fort. Les jumeaux frisés du pavillon voisin tinrent en équilibre sur leur bécane par miracle, ils avaient pourtant enlevé les petites roues. Et je ne parle pas du patron de la " La Tanière " qui rasa sa trop longue barbe ! Il se trouva beau et enleva son pardessus pendant que son chien, heureux, le léchait en tous sens. Les deux soeurs Menaces ressortirent leur papier à dessin, la plus jeune se surprit à penser au boucher et se sentit toute chose : elle commença à le dessiner en pleine lumière. Le boucher, lui, dans son petit salon réconcilia ses deux ennemis jurés, ses canaris grimaçants. Enfin la grand -mère Matine s'offrit deux verres de de gin, les yeux rivés sur le portrait de son défunt mari. Un vent de liberté soufflait de part en part dans la ville, aveuglée de lumière.
Au milieu de cette fête insensée, inexplicable, personne ne remarqua la couleur du ciel.
Albert fut le premier à la voir. Au milieu d'une envolée d'ocarina, son visage s'immobilisa et sa mâchoire entrouverte le resta un bon moment. Ce qu'il vit le dépassa. Ce qu'il vit aurait dépassé n'importe quel homme. Il n'entendait plus le tourbillon de souffles, de rires, de voix enflammées au loin, il ne pensait plus à son ocarina, à son repas, à l 'âge qu'il aurait demain. La couleur qu'il voyait dans le ciel. . . n'existait pas. Elle n'existait pas ! Rien, aucune teinte connue, ne s'en approchait. Et aucun mot - aujourd'hui encore - ne pouvait la décrire.
Tard dans la nuit, assis sur le banc, Albert observa la couleur sans relâche. Il veilla, attendant un signe, quelque chose, il ne savait pas vraiment quoi.
Une couleur... oui, une couleur était née. Sans un bruit.
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Coucou !
Voilà une bien jolie histoire délicatement absurde et poétique, j'ai vraiment bien aimé !
Une petite répétition ici : " la " La Tanière " "
Je suppose qu'en tatillonnant un peu y a moyen d'alléger certaines formules, mais globalement je me suis laissée charmée. Je me suis juste demandée pourquoi pour Albert le temps ne s'était pas suspendu, mais finalement c'est le seul aussi à avoir constaté la chute.
Ta plume est douce et rafraîchissante c'est plaisant ! Cela m'a aussi fait penser à ce sympathique ouvrage de Ponti " Le monde, et inversement ".
Belle soirée à toi !
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un appétit sans limite
Sans limites
deux verres de de gin
deux verres de gin
Mis à part ces deux éléments, le texte est bien écrit. On s’attend à l’annonce d’une catastrophe et finalement les choses se terminent bien.
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un appétit sans limite
Sans limites
deux verres de de gin
deux verres de gin
Mis à part ces deux éléments, le texte est bien écrit. On s’attend à l’annonce d’une catastrophe et finalement les choses se terminent bien.
Bonjour Cambrien,
Merci pour tes remarques ! Je n'avais pas perçu qu'on pouvait s'attendre à une fin... délicate, l'histoire surprend un peu donc, c'est bien.
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Coucou !
Voilà une bien jolie histoire délicatement absurde et poétique, j'ai vraiment bien aimé !
Une petite répétition ici : " la " La Tanière " "
Je suppose qu'en tatillonnant un peu y a moyen d'alléger certaines formules, mais globalement je me suis laissée charmée. Je me suis juste demandée pourquoi pour Albert le temps ne s'était pas suspendu, mais finalement c'est le seul aussi à avoir constaté la chute.
Ta plume est douce et rafraîchissante c'est plaisant ! Cela m'a aussi fait penser à ce sympathique ouvrage de Ponti " Le monde, et inversement ".
Belle soirée à toi !
Bonsoir Marquise !
Ton commentaire me fait plaisir bien sûr