Bonsoir !
J'écris ce texte pour un AT sur le thème de "L'autre", registre S3F, lequel se termine ce lundi 25. :mrgreen:
Le texte est en deux morceaux, la seconde partie se trouvant dans mon deuxième message. Je procède actuellement aux relectures, mais votre avis me serait d'une grande aide.
Le texte a été envoyé à la date prévue, mais j'ai toujours la volonté de l'améliorer.
La dernière version en date se trouve > ICI < (http://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=2103.0.msg355533#msg35553).
1. Rave-party
Dans la tête du jeune homme s'opérait l'étrange alchimie du réveil. La lumière de l'aube, qui traversait timidement la toile de tente, picota ses yeux entrouverts. Sans réfléchir, Eudes déploya son bras droit. Sa main entra en contact avec une peau tiède, soyeuse. La fille étendue à côté de lui se réveillait doucement. Plus ivre de sommeil que d'alcool, elle lui sourit, radieuse. La rave de la plage ouest s'était officiellement terminée à deux heures du matin, cependant tous les participants n'avaient pas quitté les lieux. Eudes et Lalie s'étaient rencontrés en début de soirée et, dès lors, ne s'étaient pas quittés.
Le jeune homme repoussa la couverture pour s'emparer de ses vêtements épars.
« On a encore du temps... Reste un peu. », minauda la fille.
Elle protesta mollement tout en se rapprochant de lui. Sa chevelure brune qu'enflammait la lumière dévorait son visage. Mais Eudes esquissa une moue ennuyée.
« Je pars.
- Quoi, tu pars ? Où ? »
Surprise, elle ne semblait pas comprendre. Il n'allait tout de même pas la laisser, après cette nuit, sans plus de cérémonie ?
Lui ne s'intéressait déjà plus à elle. Vivement, il attrapa son sac, sans prendre la peine de répondre.
« J'te laisse la tente. »
Sur quoi, il sortit. Il irait prendre un café noisette, en centre ville, car il avait un peu soif. Quel plaisir d'avoir quelques jours de pure liberté, lorsqu'on était étudiant à l'ENS d'architecture ! Non pas un simple étudiant : le meilleur, songea-t-il avec délectation. On ne pouvait imaginer toutes les contraintes qu'engendrait le maintient de ce rôle modèle. Eudes s'adorait.
Parvenu près de la place Maréchal, il s'arrêta pour se recoiffer devant une vitrine, avant de prendre la direction du pont. L'air frais de cette matinée de printemps portait les fragrances sucrées des boutiques de fleurs. En cet instant, le jeune homme était à ce point absorbé par ses pensées que, si une voiture avait déboulé dans l'avenue, il ne l'aurait pas remarquée. Il s'aperçut tout de même que quelqu'un se rapprochait à l'excès, juste derrière lui. Attaché aux convenances, il détestait qu'on ne respecte pas une certaine distance avec sa personne. Alors qu'il se retournait pour en faire la remarque au gêneur avant qu'il ne le bouscule, Eudes reçut un coup bref à la nuque.
« Merde, mon arthrose ! »
Ce grognement spontané ne fut pas suivi d'autres réflexions cohérentes. Le jeune homme perdit brutalement l'équilibre. Cependant, son agresseur – l'un des DJ de la rave ? – veillait ; il le rattrapa, passa avec professionnalisme le bras mou sur ses épaules comme pour aider sa victime à marcher, avant de reprendre son chemin. Il avançait à grandes enjambées rapides, ce qui obligea Eudes à trottiner, trébucher sans cesse. De toute évidence, l'homme était bien trop fort pour l'étudiant pâlot à demi sonné.
Le duo parvint sur le pont. Quelques passants tournèrent la tête vers eux mais se désintéressèrent vite du cas du jeune homme. Tous les mêmes, pensa vaguement ce dernier malgré le douloureux voile de panique qui brouillait sa vision.
Il sentit qu'on le soulevait et voulut crier ; une main compressait sa poitrine, lui coupant le souffle. Sans plus de cérémonie, le présumé DJ jeta sa victime d'en haut du pont. Une ignoble sensation de vertige gagna aussitôt le malheureux alors qu'il se précipitait vers les eaux sombres. Son hurlement, strident, creva l'immobilité tiède du silence.
Il s'acheva lorsqu'Eudes heurta la cabine avant d'une péniche. A sa suite, un autre corps tombait.
2. La chambre
« Il est allé trop loin. »
Son corps avait été lacéré par un millier – non, un million – d'épines aiguisées. Lointain, le bruit de l'eau qui s'écoulait d'un torchon s'interrompit pour laisser place à une vive sensation de brûlure sur le front. Eudes entrouvrit les lèvres, pour les refermer presque aussitôt, en sentant un fumet marécageux lui monter aux narines. Il ouvrit les yeux.
Le torchon était une serviette, le marécage, une soupe boueuse – un mélange de carottes et de viande, peut-être. Il se trouvait étendu sur un lit de camp, face à une horloge murale, dans une grande pièce qui ressemblait de manière dérangeante à une chambre d'hôtel. Le lit qui trônait en son centre n'avait pas été défait. Aussitôt, Eudes voulut se lever. Il n'en fut pas capable. Aucun de ses membres ne bougeait. Pire encore : alors qu'il s'attendait à un inconfort cuisant, il ne sentait pas ses vêtements contre sa peau. Pourtant, ces habits, il pouvait les voir.
Après d'interminables secondes, un claquement de langue agacé lui fit comprendre qu'il n'était pas seul.
« Il est allé trop loin. Désolée, Eudes, vraiment. »
La voix féminine adoptait ce ton typique qui sous-entendait "si tu tiens à ta santé, tu as fortement intérêt à accepter mes excuses".
« Quoi, quoi ? », coassa Eudes.
Il se sentait extraordinairement bête, incapable de comprendre pourquoi est-ce qu'on l'avait choisi, lui, comme victime de ce qui ne pouvait qu'être une exécrable mise en scène. La soirée, sa transe, puis la nuit et le réveil, "l'accident" enfin, tout ces évènements s'étaient déroulé trop vite et, l'alcool et la drogue aidant, tout se confondait dans son esprit. D'ailleurs, n'était-ce pas Lalie qui se tenait à côté de lui, assise sur ce tabouret ? Pas de doute, c'était elle, son jouet d'une soirée. Avait-il réellement quitté la plage ? Il n'en était plus certain. Existait-il un hôtel, près de la mer ? Oui, le Campanule, construit à même le sable. Le jeune homme le connaissait bien pour y avoir emmené Hellä, sa précédente conquête.
« Oui, Nath, le DJ, je lui avais dit ce qui s'était passé, tu sais, que t'es parti comme ça, et puis il l'a mal pris, il est devenu furieux. J'ai pas pu le retenir mais je l'ai suivi, puis quand il t'a jeté, je sais pas, j'ai... »
Elle détournait le regard, gênée. Eudes s'aperçut qu'elle portait un bandage autour du bras droit et de l'épaule.
« J'ai sauté. »
Il aurait pu être stupéfait, se défouler lâchement sur elle, exprimer des craintes pour son état, toutes réactions humaines qu'un autre aurait eu ; il n'en fut rien. Elle l'assommait, avec son babillage. Ce qu'elle avait bien pu faire ? Il s'en contrefichait, tout comme d'elle, d'ailleurs. Maintenant, il voulait seulement que cette drogue qui l'engourdissait cesse d'agir afin qu'il puisse sortir.
« Tiens, prends ça. »
Sans considération aucune, elle déposa le bol de soupe malodorante sur la poitrine endolorie du jeune homme. L'objet penchait dangereusement.
« T'as pas faim ? Tu devrais manger, pourtant, vu ton état.
- Peux pas, articula-t-il, la bouche plâtreuse.
- Tu peux pas bouger ? »
L'évidente rapidité avec laquelle elle avait répliqué indiquait clairement qu'elle avait déjà envisagé cette possibilité. Sûrement, au détour d'une phrase, Eudes lui avait-il dit qu'il souffrait d'arthrose précoce. Elle, en revanche, avait négligé de lui apprendre qu'elle possédait bon nombre de connaissances relatives au corps, y compris des connaissances médicales.
Elle n'attendit pas davantage pour lui fourrer contre les dents une cuillère chargée de soupe. Le métal heurta l'email.
« Je ne mangerai rien, pas tant que je ne serais pas sorti d'ici. »
Elle sourit, comme s'il venait de plaisanter. A cet instant-là, sans savoir encore pourquoi, il se mit à la haïr.
« Tu ne peux pas bouger, tu viens de le dire. Il va falloir que tu te reposes bien, pour guérir. »
Une pointe lui transperça le cœur. Combien de temps lui avait-il fallu pour découvrir ce qui clochait ? Après cette chute, car il devait admettre qu'il avait bel et bien été précipité d'un pont faute d'inventer quelque chose de plausible, il aurait dû se trouver à l'hôpital. Évidemment. Il n'avait rien à faire dans cet hôtel.
« Lalie, qu'est-ce que je...
- Tsst, le coupa-t-elle. Je vais t'apporter de la lecture. »
Sur quoi, Lalie se leva et sortit de son champ de vision. Elle avait oublié le bol de soupe là où elle l'avait posé. Midi sonna, strident. Eudes s'autorisa alors à se déconnecter de la réalité, se coulant dans le sommeil.
Il rêva d'une immense piscine, derrière une barrière de planches blanches. Il avait atrocement envie d'aller se baigner dans l'eau fraîche mais une vipère, enroulée autour de son bras, lui sifflait que l'accès en était interdit.
Lorsque l'horloge annonça une heure, le jeune homme se réveilla en sursaut. C'était la même sonnerie, il en était désormais certain, que celle qui l'avait tiré du sommeil aux côtés d'Hellä, un an auparavant. Il n'avait pas l'intention de rester coincé ici. Dans combien de temps la technicienne de service passerait-elle ? Elle aurait dû venir à midi, avant qu'il ne s'endorme, pourtant il n'avait pas souvenance d'une visite...
Le Campanule n'était-il pas fermé jusqu'à mai ? Si cela expliquait l'absence de personnel, ça signifiait aussi que Lalie l'avait introduit par effraction.
Pour la énième fois, son regard se posa sur le bol, juste sous son menton. Il avait de plus en plus faim. Quand reviendrait-elle, cette fille ? Penchant la tête tant que possible, il tendit la langue, effleura la surface du magma brunâtre, sans autre résultat que de se salir. La seconde tentative fut couronnée de plus de succès. Alors qu'il absorbait sa cinquième lampée, la porte s'ouvrit à la volée.
« L'autre arrive... » murmura-t-il pour lui-même.
Lalie rayonnait. Elle brandissait un livre. Lorsqu'elle le lui mit sous le nez, il put lire, à contrecœur, "Le Sophiste, Platon". Sans prendre garde, elle s'assit à côté de lui. Le matelas pencha et le bol de soupe bascula.
Non seulement elle ne l'aidait pas à manger, malgré sa faim évidente, mais elle lui ôtait tout espoir de se rassasier ? Le comble fut atteint lorsqu'elle entama la lecture du bouquin d'une voix chantante. Eudes n'avait absolument pas envie de l'écouter. Quelque chose, en elle, l'effrayait.
« Lalie ?
- Je suis en train de... »
Elle vit son expression dégoûtée et se tut. Eudes reprit :
« Je n'ai pas l'intention de rester ici, dans cet hôtel désert.
- Et pourquoi non ?
- Parce que tu ne peux pas me retenir contre ma volonté. Si je suis blessé, il me faut de vrais soins.
- Eudes... souffla-t-elle avec l'air contrit du médecin qui annonce la mauvaise nouvelle. Tu as subi un traumatisme, une lésion cervicale de la moelle épinière. Tu ne peux plus bouger, tu le sais ? Tu es tétraplégique. »
Non, il ne le savait pas. Elle, par contre, comment pouvait-elle être au courant ? Il ne lui avait jamais parlé de cette fragilité, de son arthrose. Comment pouvait-elle en être sûre ? Et pourquoi vouloir à ce point le retenir ici, malgré tout ?
Et si... et si elle cherchait encore à se venger ? Après tout, si elle avait été capable de lâcher cette brute sur lui, pourquoi n'aurait-elle pas pu désirer prolonger le supplice ?
« Lalie, je t'aime bien, je suis vraiment désolé d'avoir voulu te quitter comme ça, mais laisse-moi partir s'il-te-plaît.
- Tu m'aimes bien ? »
Il crut qu'elle était ironique, acide. Son regard chargé d'espoir le détrompa, et lui inspira du même coup une étrange répugnance. L'autre était sûrement une paumée, voilà tout. Il fallait qu'il sorte d'ici.
« Bien sûr, je t'aime beaucoup, je tiens à toi.
- Vraiment ?
- Puisque je te le dis. »
Elle eut un petit rire.
« Sinon, je t'aurais tué !
- Alors, je peux sortir ? »
Aussitôt, elle s'assombrit. Un rouge violent entacha ses joues. Elle tenait toujours le livre, dans ses mains crispées.
« Et Hellä, tu l'as aimée ? » susurra-t-elle, retenue.
Pour le coup, Eudes hésita. Se connaissaient-elles ?
« Hellä, c'est de l'histoire passée.
- Tu l'as aimée ?
- Non.
- Moi, tu m'aimes ?
- Oui. »
Il avait décidé de lui mentir sur ce sujet qui semblait tant lui tenir à cœur. Ça ne lui coûtait rien, ne lui avait jamais rien coûté – jusqu'à aujourd'hui. D'ailleurs, elle avait regagné son calme. Elle enfouit distraitement une main dans sa chevelure ébouriffée. Eudes voulut changer de sujet.
« Il y a une piscine, par ici ? »
C'était tout ce qui lui était venu à l'esprit. Étrangement, Lalie sursauta.
« Oui, la piscine de l'hôtel. Mais on ne peut pas y aller, elle est fermée. Même en saison, elle est fermée. Tu devrais le savoir.
- Tu m'as drogué à la morphine ? coupa-t-il sèchement.
- Quoi ? »
Elle avait parlé d'une toute petite voix. Il avait à tel point l'impression d'être obligé de sourire à une gamine complètement demeurée qu'il n'avait pu s'empêcher d'éclater, en l'interrompant. D'un coup, son immobilité, son incapacité, ces évidences devinrent réelles. Un sentiment de claustrophobie s'empara de lui.
« Je veux sortir, partir, tout de suite ! » hurla-t-il.
Tel un pantin aux fils coupés, il demeurait immobile et moite. Seule sa tête s'agitait faiblement.
« Tu veux me quitter, c'est ça ?
- Tout de suite !
- Et Adeline ? Maëlle, Zoé, Lise ? s'enquit-elle crescendo.
- Tu as fait des recherches sur moi, c'est ça ? Ce matin, après m'avoir traîné ici ? Tu es allée zoner sur les blogs des ces filles grâce à mon nom ?
- Tu les as toutes quittées de la même façon dégueulasse.
- Et puis quoi ? Si je ne les aimais pas.
- Et moi ? »
Il avait perdu toute envie de hurler. Cette fille lui inspirait de la pitié.
« Toi, je t'aime, mais pas ici.
- Ailleurs, tu ne m'aimeras pas non plus. Je vais m'occuper de toi.
- Tu crois que c'est ça qui va faire que je m'intéresse à toi ? »
A nouveau, la rage la gagnait, le feu embrasait son front. Elle tripotait nerveusement sa proie de papier.
« Quel genre de filles est-ce que tu aimes ? Réponds.
- Un peu comme toi. Mais moins vive, et puis les cheveux courts et blancs, les yeux clairs. »
Prompte comme l'éclair, elle lui jeta le livre au visage. La porte claqua sur son passage. Eudes ne put que rester allongé, à peine relevé par quelques coussins, comme abruti.
Suite au second message ~