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Ça n'est qu'une distraction, légère.
Elle garde le stylo entre ses doigts, prend des notes sur son calepin quadrillé. Si elle résiste à l'envie d'y gribouiller des grimaces, si elle garde ses yeux sur le professeur – bienveillant, mais ralentissant chacune de ses phrases pour qu'elle soit dûment notée, comme si c'était une dictée plutôt qu'un cours – et sur la diapo, elle peut ignorer cette gêne-là.
Cinq fourmis nerveuses ont fait surface, sollicitent son attention. Un petit picotement, au bout des doigts, sur sa main dominante. Gratte-moi, juste un peu.
Gratte-moi, et je disparaîtrai.
Tu pourrais même le faire avec l'ongle du pouce. Oui, comme ça. Regarde, tu n'as même pas à lâcher le stylo, il faut seulement arrêter d'écrire. Tu peux nous caresser, râper cette peau capricieuse de ton ongle un peu trop long, que tu manques toujours de ronger, avant de te retenir.
Oui, gratte, gratte encore un peu, et nous disparaîtrons.
Ils ont menti. Ils sont toujours là et elle a, distraite, manqué une des phrases du cours. Elle jette un coup d’œil rapide sur l'ordinateur de sa voisine, en vain : l'ennui et l'impatience sont gravés comme deux tombeaux dans les cernes de la nuit passée, dans l'attente de la soirée à venir, dans ses yeux absents à l'amphi – elle flânote sur Facebook.
Seul son voisin de gauche la sauve, ou presque : elle recopie la phrase qu'il a notée sans y croire, l'accompagne d'un point d'interrogation pour ne pas risquer de marquer comme vrai ce qu'elle sait faux. Elle a, après tout, déjà lu tout ce cours dans un manuel, formulé et organisé différemment, mais avec le même contenu.
Elle pourrait presque, dans l'absolu, ne pas retranscrire aveuglément un cours dont elle connaît déjà la substance. Mais, et si jamais la différence entre échouer et réussir l'examen tenait à un détail caché entre deux virgules orales ? Le professeur énonce chacune de ses phrases si lentement qu'il les déconstruit dans leur longueur, le premier mot n'étant plus qu'un phare lointain quand survient enfin le premier verbe ; les sentences de la Pythie alanguie ne peuvent être comprises comme telles, il faut les transcrire pour leur donner jour. Elle ne peut pas manquer une syllabe, sous peine d'y perdre la phrase.
Et puis, écrire l'aide à apprendre, grave plus profondément ce qui était déjà inscrit dans sa mémoire. C'est une bonne chose, au fond. Appliquer chaque phrase, patiemment, sur le calepin, de son écriture ronde, qu'elle a travaillé à rendre propre et lisible.
(Gratte, gratte, tu y étais presque, et nous disparaîtrons.)
Au collège, on lui avait reproché ses r trop semblables à ses n, ses s raccourcis, presque invisibles à l'extrémité de ses pluriels.
Il ne faut que nous gratter un peu plus, promis ; notre appel est devenu plus insistant, mais c'est que tu as commencé le travail sans le finir. Gratte jusqu'au bout, un peu plus violemment, et nous disparaîtrons.
L’irritation, le picotement, les petits riens au bout de ses doigts l'ont distraite et elle a perdu au moins deux mots de plus, deux briques de l'édifice du cours. Elle consulte en vain le carnet de son voisin : il a abandonné, comme il le fait toujours, une fois les dix premières minutes du cours passées, et trompe l'ennui par correspondance, le téléphone caché sous la table. Il tape en habitué du soupir express, composant cinq phrases pour chaque mot du professeur.
Le professeur.
Les diapos – elle peut se concentrer sur les diapos, ils sont toujours le condensé de ce qu'il dilue. Il les envoie par mail à tout l'amphi après le cours, mais peu importe. Il faut juste qu'elle se remette dans le rythme, prenne pied, garde pied.
Mais gratte-nous, gratte-nous, tu le veux et nous le voulons ; titille-nous, un peu, et tu sais la satisfaction sublime qui t'attend : nous nous tairons. Pour la seconde où tu gratteras, nous nous ferons silencieux, petits anges jouissants, sacrilèges sur la cathédrale enfin muette de ta peau.
Oh oui, comme ça.
Oh, frotte-nous contre ton jean, continue. Passe-y ta rage, ta frustration : c'est si pénible, quand ça gratte, il faut le punir et ooh.
Chut.
Écoute, tu as repris notre stylo et nous nous sommes tus.
Nous avons gardé le silence, pendant une seconde pleine, au moins.
Recommence !
Les diapos, les voisins, le calepin, quelque chose. Il lui faut faire taire ce corps qui hurle, ces cinq extrémités qui l'appellent. Elle regarde – elle ne devrait pas regarder.
(Allez, encore, gratte. Juste un peu. Et puis un peu plus.)
Mais elle n'y voit rien. Sa main tient le stylo comme si de rien n'était, sans signe de sécheresse, de gerçure, de cloque, d’eczéma, de mycose sur les phalanges, sans l'ombre d'une horreur qui pourrait expliquer la puissance, la solitude de l'appel, cri si intense qu'il demande le présent tout entier.
Penser à autre chose. Ce cours est perdu, abandonné.
(Inutile, de toute façon. Gratte-nous.)
Son voisin, qui dissimule son téléphone sous la table, mais quel besoin ? Le professeur erre dans la brume de son cours, tortue focalisée sur son marathon. Personne ne l'écoute. Elle parcourt l'amphi des yeux, à la recherche d'un compagnon, d'une compagne d'attention, mais n'y trouve que des visages désintéressés, distraits.
Maintenant qu'elle a abandonné, plus personne ne suit le cours. Ce n'est plus qu'une farce maintenue, misérable. Elle se tenait, modeste héroïne au stylo, comme le dernier barrage, l'ultime bastion avant que cet agglomérat, ces vingt alignements d'étudiants et ce professeur seul, vain, mauvais, ne deviennent plus qu'une réunion sans but. La dictée n'est plus qu'un bruit blanc, que le sable s'écoulant pour prouver que l'heure prendra fin.
Ses doigts ne picotent plus. Ils se sont tus et ont rejoint le silence caché derrière les conversations chuchotés, les mots tapotés, les distractions visitées, et le cours, l'ennui du cours.
Elle gratte ses dernières extrémités, dans l'espoir qu'ils se réveillent, que leur perversion désinhibée ressurgisse.
Pas un mot. Elle n'est plus poussée vers, poussée à.
Le présent demeure vide, inoccupable.