Le galet vole, flotte un instant au-dessus de la surface de l’eau, l’effleure légèrement comme pour la caresser, puis la magie opère, mystérieusement.
Son énergie soudain renouvelée, le roc reprend sa course, bondit un peu plus loin. Il tourne sur lui-même, comme incertain de la direction à prendre, et ce tournis seul lui évite de sombrer complètement.
Il recommence ainsi plusieurs fois, jusqu’à ce que la fatigue ayant raison de sa vitesse, il s’engouffre presque sans bruit dans l’eau. Une goutte en jaillit, fusée de détresse couronnant sa tombe, puis vient elle aussi s’écraser, formant une série de vaguelettes qui se pressent d’aller raconter à chaque parcelle du cours d’eau l’histoire et la fin de la pierre.
— Sept rebonds, compte machinalement Laurence.
Elle ne cherche pas à comparer ce résultat à un score quelconque : la vertu supérieure du ricochet, c’est d’être une activité parfaitement stérile. Pas d’efficacité à chercher, pas de compétition à mener, pas de comptes à rendre. Voire. Il paraît que certains en font des championnats. Dommage. Laurence sait très bien à quel point son inutilité, sa gratuité rend le ricochet irremplaçable.
Elle a décidé de remonter un peu la rivière, jusqu’au lac dont la profondeur lui fait espérer de jolis sauts.
La marche est rude pour se trouver au-dessus de la chute, plus d’une centaine de mètres de dénivelé sur un sentier au sol instable. Ses jambes lui sont vite lourdes et ses genoux douloureux. Une citadine comme elle n’a pas tellement l’habitude de la randonnée.
La pause est inévitable. Laurence s’assied près de la chute, souffle profondément. Elle n’a pas l’endurance des cailloux. Le continuel murmure de la rivière se frottant contre son lit la berce comme les comptines du soir qu’on chantonne doucement aux petits enfants pour les accompagner dans leur sommeil.
Qu’il est loin le temps des histoires du soir, le rituel du chapitre lu au coucher, le marchandage pour avancer encore un peu, lire plus loin, savoir ce qu’il va se passer ! Mathieu revient de temps en temps à la maison, sans doute par habitude ou par devoir. Il pose peu de questions, c’est désormais lui qui tient la plume pour continuer son aventure. S’il est hésitant, il n’en laisse rien voir : il a la fierté un peu folle des jeunes gens, qui s’empêchent tout aveu de faiblesse dans leur autonomie nouvellement conquise.
Elle se redresse, une pierre dans la main, et tente de nouveau un ricochet en contrebas. Peine perdue. Après deux pauvres rebonds, le galet va buter dans une roche affleurant puis coule presque immédiatement. Certains coups sont des échecs, comme ça, parce que le projectile ne suit pas l’impulsion donnée, ou du moins l’impulsion voulue.
On ne sait jamais pourquoi il décide soudain de couler au lieu de continuer sa route. Les remous s’effacent vite près de la chute et rien ne témoigne plus de la migration du voyageur minéral.
Laurence poursuit sa marche et l’ardu chemin la fait presque suffoquer sous l’effort. L’eau est là, toute proche, rafraîchissante. Elle bruisse et cahote, se heurte à elle-même dans sa descente et le son tambourinant de la cascade fait frémir. S’y engloutir, laisser le froid l’envahir, l’eau chasser la sueur de son visage… L’envie se fait plus forte, oppressante. Ses pas accélèrent, levant derrière elle une volute de poussière qui efface les traces pâles qu’elle vient de laisser.
La voici enfin au sommet, le nez contre le lac. Le soleil lui laisse voir toute l’étendue liquide, ridée par le vent, et au-delà, sur l’autre versant, la rocaille nue que borde un épais massif de cyprès.
En y repensant, il n’est pas si grand, et en faire le tour prendrait bien peu de temps, une dizaine de minutes peut-être. Laurence n’ose pas, l’autre bord lui a toujours semblé investi d’une dimension particulière, comme l’énigme d’un roman qu’on ne veut pas terminer de peur d’être déçue.
Cette impression quasi mystique s’est gravée en elle depuis leur première rencontre.
La lumière était tout autre alors, comme prisonnière d’un brouillard qui ne paraissait jamais devoir se lever. A quelques mètres, la vue rencontrait un mur opaque, si bien que rien ne permettait d’envisager la taille réelle de la pièce d’eau. Il faisait humide et froid, et Laurence avait déjà décidé en arrivant qu’elle ne resterait pas là longtemps.
Saisie d’une impulsion soudaine, en partie par dépit d’avoir fait le chemin, elle avait pris une pierre pour s’adonner à son occupation habituelle. Elle l’avait jetée d’un geste rageur sur la surface immobile, et le son l’avait saisie.
Après les quelques rebonds aqueux que son oreille exercée n’avait su compter, le choc d’un sol inconnu lui était parvenu, promesse d’une terre nouvelle au-delà de la brume. La magie de l’instant l’avait accaparée et elle était restée là, hébétée, comme avait du l’être un Christophe Colomb découvrant un pays dont nul n’aurait pu soupçonner l’existence. Elle était alors redescendue, se promettant de revenir voir son nouveau monde lorsque le temps le lui permettrait.
Le souvenir encore vif lui donne des frissons. La chaleur lui pèse, pourtant, et elle a hâte d’être au fond de l’eau. Elle
retire ses vêtements doucement, leur poids glisse de ses épaules comme une libération. Elle se sent légère à présent, son fardeau loin de son dos.
La raideur de sa nuque, qui l’élance depuis l’accident de son mari, s’estompe un peu.
Laurence grimpe sur un rocher qui surplombe le lac et jette un coup d’œil au pays enchanteur qui s’étend en face d’elle. Le vide sous ses pieds exerce une fascination qu’elle connaît bien, mais elle n’y cède pas. Pas encore.
Ses pensées, captives du moment, dirigent son regard vers l’autre rive, en quête d’un point où les amarrer. Son fils surgit soudain et lui fait plisser le front. Doucement, comme à regret, elle l’écarte de sa rêverie et revient porter son attention sur le monde béni qui semble l’attendre, au soleil. Un sourire coupable s’esquisse sur ses lèvres. Sa décision est prise. Elle plonge.
La natation n’est pas au nombre des spécialités de Laurence et son entrée dans l’eau fait éclater la surface du lac en une gerbe de gouttelettes noires. Les ondulations se répercutent et s’enchevêtrent, maintiennent vivant quelques secondes le souvenir de la chute. Puis le silence se fait, le calme revient, chargé d’absence.
Le froid la saisit de toutes parts, l’immobilise, la libère. Ses pensées s’affadissent devant l’ombre glacée des profondeurs de l’eau. Ici, impossible d’éviter le présent, des myriades d’aiguilles comptent chaque seconde, lui transpercent la peau. Retenant sa respiration, Laurence saisit ses genoux, et le fœtus qu’elle est devenue s’enfonce plus bas dans le ventre du lac. Ses yeux fermés, on pourrait croire qu’elle dort.
La gestation est longue : seules les bulles, éclatant de temps en temps en mille rides successives, communiquent encore avec la surface. Elles se font plus espacées, cependant. Laurence sombre dans le sommeil, dans un océan vide, peu à peu. Le dernier souffle d’air s’échappe de ses narines.
Et la magie opère. Prise soudain d’une irrésistible envie de respirer, elle sent ses jambes s’agiter vigoureusement sous elle, pousser son corps engourdi de fatigue et de froid vers la vie. Ses épaules percent l’eau, elle ressort. Laurence titube, ses poumons en feu se gorgent d’air, la plongeant dans des vertiges tourbillonnants.
Elle vit, cependant. Elle ne sait pas trop quelle main lui a impulsé l’énergie tout au fond de l’abîme, mais elle a rebondi, et ses esprits une fois retrouvés, toutes les directions s’offrent à elle.
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