The Walk
Direction ce matin la bibliothèque de l'Alcazar. Restituer les bouquins qui ont jalonné mon séjour à l'hôpital. J'ai des partitions aussi à emprunter, entre autres Harmonium de John Adams, pour chœur et orchestre, ils ont la version full score j'ai vu sur leur site et j'ai hâte de voir comment fonctionne cette magie sur papier. Sur mon lecteur MP3, j'ai mis en mode repeat une chanson qui se prête à une balade en ville, The Walk, extraite du disque Concert The Cure live 1984. Avant de partir, ultime détour par la salle de bain : pas de yeux chassieux, pas de poil rebelle, pas de crotte de nez apparente – bon. C'est drôle, je suis sans doute sous l'influence de ce qui joue dans mes oreilles, mais avoir bataillé une demi-heure avec mes cheveux (trop longs), armé de mousse coiffante et de spray, m'a donné des faux-airs de Robert Smith. On dirait clairement que j'ai une mygale morte sur le crâne, mandibules et pattes tournées au ciel. Je risque de faire peur. Tant pis, les passants devront m'accepter comme tel, j'ai la flemme de recommencer ma « mise en plis ». Penser à aller chez le coiffeur cette semaine.
" And everyone turned over / Troubled in their dreams again..."
Sur le Cours Julien, il aura suffi de quelques mètres pour me rendre compte que je peine à marcher avec mon sac en bandoulière. Interdit de forcer durant ma convalescence, le poids des bouquins, je le sens passer sur mes lombaires comme des mains exerçant pression avec les deux pouces. Comment faire ? Je ne vais tout de même pas y aller en tirant mon caddy de mamie à roulettes, celui qui me sert de bagage lors de mes voyages au Super U, j'aurais trop l'air con. Heureusement la station est à deux pas. Je descendrai à Noailles, le plus proche arrêt de la biblio par la ligne 2. Si la douleur grimpe, je ferai des pauses en chemin. Dans le métro, la touche à dominante orange, des sièges modulaires aux divers éléments de déco, affiche un futurisme daté qui rappelle 2001 l'Odyssée de l'Espace. D'ailleurs une plaque nous situe l'inauguration en 1977. Le réseau, sans commune mesure par exemple à celui de Paris, n'a pas de correspondances compliquées, nous jonglons avec 2 lignes en tout et pour tout. Je repense à la scène où HAL empêche Bowman, en mission extérieure dans l'espace, de regagner le vaisseau, je crois que je n'ai jamais autant ressenti la petitesse de l'Homme que dans cette scène. Au fond, ce fourbe de HAL, là-dedans, représente Dieu. Comme lui, il a été construit par les hommes. Et comme lui il se retourne contre eux, contre ce grain de poussière, cette moisissure suprême qu'est l'être humain, arrogant au point de s'inventer des divinités et de croire au final qu'il a été créé par elles. Kubrick avait vraiment du génie. Soudain – BAM ! – une douleur m'électrifie sur place ! Pas à cause du sac que je m'empresse de poser dès que possible, et je n'ai pas non plus glissé du quai en m'étalant sur les rails à haute tension : c'est une petite fille. Elle s'est agrippée à ma jambe malade, par derrière, en traître, je ne l'ai pas vue venir. Sa mère, me voyant chiffonné de douleur, ne sait plus comment faire. C'est bon, je dis les dents serrées, c'est bon... (Fichue gamine !!!). Je l'ai immortalisée en photo sur mon portable ; son souvenir me broiera la jambe toute la journée.
" I saw you look like a Japanese baby. In an instant I remembered everything... "
À seulement un arrêt du Cours Julien, la station Noailles, fétide de monde, débouche sur la place du marché des Capucins. Quitter l'air confiné du sous-terrain pour l'odeur des fruits et légumes, c'est très bien comme transition. Situé plein centre, parallèle à la Canebière, ce marché s'apparente à un oasis pour les fauchés, les commerçants y pratiquent les prix les plus attractifs de la ville. Souvent, en revenant de la biblio, je me sers là. Les produits ne tiennent pas longtemps au frigo ou sur le comptoir (cuisine américaine), ce qui me fait très naïvement penser qu'ils sont moins saturés en PCB, chlordécone, acrylamide et autres joyeusetés.
La bibliothèque Alcazar, édifiée sur les ruines d'une salle de spectacle ayant eu son siècle de gloire entre 1857 et 1965, a durant cette période vu défiler les Aristide Bruant, Fréhel, Ouvrard, Berthe Sylva, Brassens, toute la gouaille du caf'conc' selon l'expression surannée. Une scène qui devait être le pendant de l'Olympia. L'architecte en a conservé la marquise d'entrée, jouant un mariage Art déco et contemporain comme un passé redoré par électrolyse. Du marché des Capucins jusqu'ici, j'ai croisé une kyrielle de personnages tout droit sortis, non de 2001, mais de Freaks : cul-de-jatte, mendiantes à l'enfant, aveugles, pied-bot, vendeurs de clopes à la sauvette, vieillards à trois dents... Il faut vraiment mettre ses mains devant ses yeux pour ne pas voir que cette ville crève de sa pauvreté. Même en plein jour, c'est un chaos nocturne. À plus forte raison aujourd'hui, avec ma jambe folle, j'ai le sentiment de m'intégrer à sa population, de devenir part de sa substance comme si j'avais adopté pour la première fois la couleur locale. Il aura fallu d'une hernie discale. Leurs yeux aux vaisseaux brisés, jaunis par le tord-boyau, me reconnaissent comme l'un des leurs. J'ai du mal à savoir si je suis touché ou désœuvré de l'honneur qui m'est fait.
" We both play dead, then cry out loud / Why we always cry this way ? "
J'ai aussi pensé à Artaud en chemin, lui n'a connu que les murs asilaires comme décor, la douleur physique pour compagne, et à mon modeste niveau de souffrance je mesure ce qu'a dû être son enfer. Je l'imagine traînant la patte sur les quais du Vieux-Port, les cheveux en pétard comme moi, tançant les mouettes et les regards ennemis avec sa boule à cris. Je vous rassure, non, je ne me prends pas pour Artaud. Pourquoi son image m'a traversé l'esprit ? Sans doute à cause de ces visages qui vous transmettent une misère intemporelle. Sans doute parce qu'Antonin était du coin.
Me voilà dans la biblio. Devant l'immense robot mangeur de documents, remplaçant à lui seul 6 personnes préposées à l'enregistrement des retours, c'est la cohue. Et tout ça parce que l'engin plante un coup sur deux en affichant temporairement hors service, le genre de truc à vous faire passer de progressiste à conservateur en 5 minutes. Mon tour venu (une demi-heure après), j'aurai droit à 3 arrêts machine. Le temps que le robot analyse d'où provient la panne, je regarde le petit black juste après moi. Dans ses yeux toute une tribu de guerriers Maasaï veut me faire la peau sans forme de procès ; lui aussi en a marre d'attendre. Chaque mois, selon une thématique, le rez-de-chaussée se transforme en galerie d'expo et ce mois-ci : le temps des yé-yé. Scellées dans des colonnes de plexiglas, tout autour, quelques vieilles pochettes 45tours de chanteurs assez improbables : Danielle Darrieux, Jeanne Moreau, Anthony Perkins, et même Pascal Sevran, à vingt ans, avec une bouille de garçon-coiffeur. Je prends vite les documents que j'étais venu chercher, puis je quitte la bibliothèque en croisant le robot désormais entouré de quatre employés qui se demandent pourquoi ça coince autant – le comique de répétition risque de s'éterniser.
Dehors, le soleil soigne son vocabulaire. C'est l'or, le fauve, le safran qu'il jette sur la peau. Une salade gourmande de verdure me ferait le plus grand bien ! Ah oui, malgré la douleur, je me sens de pousser jusqu'au Parc Borély. Le temps s'y prête. Je regarde le ciel à travers mes Ray Ban, et j'ai dû prendre sans le vouloir un air théâtral, deux filles m'ont dévisagé en éclatant de rire. Faut que je me surveille, je m'identifie trop à ce que mon MP3 me raconte. J'aurais aimé dire à ces filles que ma jambe me faisait souffrir le martyre, que je n'avais pas du tout eu l'intention de « poser » dans le but d'attirer leur regard, mais on ne dit pas ces choses. En réalité, à cet instant, le soleil m'avait fait oublier que l'organisme, même le plus robuste, passe chaque jour de la tension à la dépression, de la dépression à la tension, dans ce monde schizophrène où nous vivons. Tant que l'on est occupé, on n'y pense pas, mais dès qu'on a le temps d'y penser, on y pense avec application en faisant grandir le risque. Je voudrais ne penser qu'au soleil, à l'odeur du gazon arrosé de frais, aux canards qui barbotent modestement sur le lac du Parc Borély. Là-bas je ne verrai plus la crasse ni les sournoiseries de la ville. Le pan d’une jupe se changera en pétale soyeux. Le mistral, auquel je voulais hier tordre le cou, m'apparaîtra soudain comme un ami, un frère, j'accepterai ses sautes d'humeur, je ne retiendrai que l'importance de son rôle dans le courrier du cœur des végétaux. Au Parc Borély, oui.
" Visiting time is over / And so we walk away..."
L'immense variété des arbres, tout l'intérêt d'un espace-vert en zone urbaine. Chaque espèce a le pouvoir de nous téléporter à un endroit différent : ici, le Japon et ses temples, ici un pique-nique dans l'Oregon, c'est la plus low cost façon de voyager. Quant aux palmiers, innombrables dans le quartier sud, ils évoquent le faste rococo des stations balnéaires de la Riviera, le carton-pâte de Nice, Juan-les-Pins, Monaco. Sur les hauteurs, on retrouve les mêmes barres d'immeubles années cinquante qui ont poussé au milieu de vieilles demeures lait d'amande, sculptées on dirait dans la crème chantilly. J'irai au bord de mer ensuite, ce n'est même pas à 30 mètres du parc. Devant les grilles, au fond de l'allée centrale, le château Borély, datant du XVIIIème, est la cerise sur un jardin à la française avec tout le rococo : parterres de fleurs, gazon tondu au millimètre, statues, jets d'eau.
" We walked around a lake / And woke up in the rain..."
Au bord du lac, une gamine, qui s'est improvisé une canne à pêche à l'aide d'une méga branche (au moins 5 fois sa taille), joue à la pêche aux canards. Les palmipèdes passent devant elle, l'air de rien, la snobent, comme s'ils étaient portés à croire que la fillette se fiche d'eux avec sa canne sans fil. Sur la gauche, en surplomb, la terrasse d'un bar-restaurant. Il doit être aux alentours de 14 heures. J'ai envie d'un chocolat chaud. Je me contenterai d'un Perrier citron. En entrant à l'hôpital je faisais 73 kilos pour 1 m 80, ma dernière pesée indiquait 82 kilos 500, la faute aux injections de morphine, d'Acupan et aux infiltrations de cortisone. Vu que je ne peux pas courir, ça va être riz complet, légumes vapeur et poisson bouilli pour je ne sais combien de temps. Fini pommes de terre au four, rôti de bœuf. Fini biscuits Z'animo. Depuis la terrasse offerte à une étendue verdâtre où voguent des barques impressionnistes, on voit surgir de l'eau, tout au bout, une sculpture blanche. D'ici on dirait Deburau ou le mime Marceau. Il faut emprunter une passerelle de bois pour s'y rendre. Je vais aller jeter un œil. Faire attention à la boue. Mousses et moisissures grouillent autour du lac. Merde... j'ai oublié mon MP3 à la buvette sur la table ! Pourvu qu'il y soit encore, pourvu qu'on ne me l'ait pas volé ! Je me presse, boiteux, offrant aux gens dans ce décor XVIIIème une assez convaincante imitation de Talleyrand, mais trop tard : il n'y est plus. Je demande au serveur. Il ne voit pas de quoi je parle. Je dévisage les clients, ils m'ont tous l'air d'avoir fait le coup. C'était un lecteur Proline mais quand même. Eh bien voilà. Plus de musique. Ici s'achève la balade. This is called The Walk.
Bonjour, amie Aïsha.
Je te remercie pour les améliorations que tu m'apportes. C'est toujours un plaisir de lire tes commentaires sur le forum, quel que soit le fil. Ici ça tombe sur le mien, évidemment ça me ravit, mais ce serait tombé ailleurs j'aurais pris plaisir tout autant. C'est vraiment dommage que tu ne sois pas décidée à poster ce que tu écris en fiction. Enfin... je ne vais pas me répéter, j'aurais l'air d'insister lourdement.
Bon, je vais rectifier ce que tu m'as indiqué.
Un grand merci pour ta lecture, Aïsha.
(45tours, je l'ai vu pas mal de fois écrit comme ça dans des revues de musique, mais bon, avec les journalistes, on ne sait jamais. Quant aux phrases anglaises, je vais mettre les autres guillemets.)
De quoi ?
Ah non, ami exta, je te jure tu me cernes mal sur le coup.
Tu as, à l'heure où j'écris, un nombre de 1892 messages.
Or remonter page par page, en débrouillant les textes des commentaires, les commentaires des textes, c'est un poil fastidieux, voilà tout.
Je préfèrerais passer mon temps à te lire et à commenter plutôt que de faire un boulot de bibliothécaire.
C'est pourquoi je voulais deux ou trois titres.
Et vu que le dernier que tu as posté j'ai pas trop accroché, je te demandais des choses sur lesquelles tu t'étais donné du mal, des textes plus travaillés.
Pas grave, j'attendrai les suivants.
Merci à toi, exta, d'être revenu.
;)
Merci beaucoup, Hazedel, d'avoir laissé ce gentil commentaire. Je suis heureux que tu aies apprécié les strophes de la chanson intercalées ici et là, c'était, en plus de donner du rythme au récit, l'occasion pour moi de faire du prosélytisme pour le groupe The Cure qui a bercé mon adolescence et m'a amené à apprécier la littérature, notamment Camus ; le premier titre du groupe, Killing an Arab, est en fait le point de vue du personnage de Meursault, quand il tue le type sur la plage dans le roman L’Étranger.
Comme le rappelle si gentiment ma groupie de théâtre (car c'est bien un jeu entre nous, aucune chance que notre belle Aïsha vénère un jour un être humain, surtout pas un homme, c'est rempli de poils et ça sent fort), on peut accorder les deux genres à oasis, tout comme pour après-midi.
Encore merci à vous, Hazedel et Aïsha, d'être passés.