Zoonose
Le Présentateur. — Bonjour. Si vous nous rejoignez, il est 8 h. Grippe aviaire ? Virus ? Prion ? C'est un coup de tonnerre. De nombreux pays européens ont décrété ce matin un embargo sur la viande française en raison d'une mystérieuse maladie qui toucherait notre cheptel. Les spécialistes estimant qu'il est encore trop tôt pour se prononcer, le Ministère de l'Agriculture, après réunion extraordinaire, a signé un arrêté stipulant que les bovins, ovins et caprins resteraient confinés jusqu'à nouvel ordre. Pour en parler, je reçois aujourd'hui Monsieur Astruc, chef adjoint du département santé animale de l'institut national de recherche agronomique, et Monsieur Pouillac-Ramier, représentant du syndicat de la filière bovine. Messieurs...
Astruc. — Bonjour.
Pouillac-Ramier. — Bonjour.
Le Présentateur. — Je me tourne d'abord vers vous, Monsieur Astruc, les questions que tous les téléspectateurs se posent : avez-vous de nouvelles informations ? quelle est l'ampleur des dégâts ? devons-nous craindre une nouvelle crise de la vache folle ? En bref, qu'êtes-vous en mesure de nous apprendre sur ce qu'on peut d'ores et déjà qualifier de drame national ?
Astruc. — Écoutez, comme vous l'avez rappelé en préambule, se prononcer sur la nature du mal relèverait du diagnostic de fantaisie.
Le Présentateur. — On ne sait pas de quoi il s'agit.
Astruc. — Pour l'instant, on ne parvient pas à mettre un nom dessus. Ce qu'on peut dire, c'est qu'on observe, chez les trois espèces animales concernées, une déficience cérébrale. Cette déficience cérébrale se traduit par une absence de l’unité et de l’identité qui affecte durablement la personnalité du sujet malade.
Le Présentateur. — Alors, pour que les Français qui nous regardent comprennent bien...
Astruc. — Oui...
Le Présentateur. — Allez-y, n'ayons pas peur des mots...
Astruc. — Eh bien, autrement dit, l’animal se prend pour un autre.
Le Présentateur. — Monsieur Pouillac-Ramier, vous confirmez ?
Pouillac-Ramier. — Non.
Le Présentateur. — Vous êtes en désaccord avec les premières conclusions de l'Inra ?
Pouillac-Ramier. — D'une, en tant que représentant du syndicat de la filière bovine, je suis contre cet arrêté interdisant aux bêtes de mettre le nez dehors. C'est inhumain ! De deux, s'agissant de Monsieur Astruc, son attitude consiste à alarmer la population. Dans ma famille, moi, de père en fils et sur plusieurs générations, on a toujours mangé du rumsteak ou de la bavette d'aloyau sans que cela porte à consé...
Le Présentateur. — Je voudrais laisser Monsieur Astruc terminer et je vous...
Pouillac-Ramier. — Attendez, vous m'avez invité pour que je parle, non ? Donc, en tant que représentant du syndicat de...
Le Présentateur. — Je vous promets, vous aurez le temps de développer votre point de vue, mais avant je voudrais entendre Monsieur Astruc sur les vétérinaires.
Astruc. — Là aussi, comme vous l'avez évoqué en début d'émission, les vétérinaires n’ont pas su voir encore si c’était une simple fièvre ou un virus. Quand on les interroge, tous décrivent les mêmes symptômes. Des signes nerveux : l’animal se tient à l’écart du troupeau, titube, grommelle, grince des dents. On a beau le caresser, ses petits yeux ne communiquent plus que du vide.
Pouillac-Ramier. — Qu'est-ce que vous comprenez au regard des bêtes, on se le demande !
Astruc. — La nervosité de Monsieur Pouillac-Ramier, ça, je la comprends. Chez les éleveurs depuis quelques jours, c'est la panique. On tente de les rassurer mais le constat est là : le mal progresse.
Le Présentateur. — Monsieur Pouillac-Ramier, le mal progresse ? Vous avez des témoignages, je crois...
Pouillac-Ramier. — En effet, j'ai là des témoignages.
Le Présentateur. — Nous vous écoutons.
Pouillac-Ramier. — Ille-et-Vilaine, toutes les nuits, sur les coups de 23 h – 23 h 30, une vache montbéliarde imite à s’y méprendre le cri du bouc sans cornes. Dans la Drôme, selon les voyageurs du Paris-Marseille, des moutons montrent un intérêt nouveau pour les trains de la Ferroviaire Nationale des Transports. En Dordogne, au domaine d'un honnête paysan et ami : mardi dernier, alors qu'il promenait son fox-terrier comme tous les matins à 5 h dans les hauts pâturages, il affirme qu’une chèvre aurait rapporté à ses pieds un bout de bois qu'il avait lancé loin – je précise que je me porte garant de mon ami Castagnelle, il ne touche plus une goutte de génépi depuis que sa femme est revenue.
Le Présentateur. — Merci... Monsieur Astruc, les conséquences sur la chaîne alimentaire ?
Astruc. — Écoutez, Madame le maire et moi-même nous sommes rendus hier matin aux abattoirs de La Villette où les chevillards, par ordre préfectoral, devaient dépecer sous nos yeux un mouton en phase terminale. Dans la chambre froide, pas un mot. Seuls les coups de hachoir assènent leur rude langage. La besogne terminée, je m'avance vers la dépouille assisté d'un ami vétérinaire, nous ne remarquons rien de particulier, ni abcès ni tumeur. Mais en utilisant une loupe à éclairage intégré, nous voyons, réparties sur tout le corps de l'animal, des milliers de cavités rappelant les pores de l’éponge.
Le Présentateur. — Des petits trous, donc.
Astruc. — Mais ce n’est pas tout ! Le CNRS de Paris, nommé par le gouvernement pour étudier ces mêmes pièces, laisse entendre, après une batterie de tests et d'analyses dont la fiabilité ne peut être mise en doute, que le goût de la viande en serait changé !
Le Présentateur. — Changé ?
Astruc. — Modifié.
Le Présentateur. — Ne dites pas qu’elle aurait le goût de l’animal auquel s’identifie le sujet dans ses derniers instants ?
Astruc. — Hélas oui.
Le Présentateur. — Cela fait froid dans le dos...
Pouillac-Ramier. — Excusez-moi mais en tant que représentant du syndicat de la filière bovine, je trouve cette théorie fumeuse, vous m'entendez ! Fumeuse ! Vous vous rendez compte, Monsieur Astruc, les bêtises que vous proférez ? En avez-vous conscience seulement ? Selon vous, mes collègues et moi, on n'aurait plus qu'à mettre la clé sous la porte ! Ce serait la fin du monde paysan !
Astruc. — La fin du monde, oui.
Pouillac-Ramier. — Selon vous, à midi, je serais en train de commander à mon boucher un bon rôti tende de tranche ou rond de gîte pour 4-5 personnes, et une fois chez moi, le bœuf dans l’assiette, cuisiné à souhait, je lui trouverais comme un arrière-goût d’épaule d’agneau ou de bouquetin ?
Astruc. — Je pense, en effet, que la confusion règnera demain dans nos assiettes.
Pouillac-Ramier. — N'importe quoi ! Alors la tomme de Camargue aura un goût de Saint-Nectaire ? Le tournedos Rossini, un goût de Châteaubriant ? Le mouton, un goût de foie de veau ? Le pavé de charolais, un goût d’agnelet ? Le foie de cheval, un goût de cervelle de perdrix ?
Le Présentateur. — Attendez, n'allons pas si vite, pour l'heure seules trois espèces, je le rappelle, sont concernées.
Pouillac-Ramier. — Vous voulez jouer les alarmistes pour que l'histoire se rappelle de vous, hein ! Je parie que vous projetez d'écrire un livre après ça ! C'est votre propre statue qui vous intéresse.
Astruc. — La situation, je vous assure, ne me donne pas le cœur de jouer avec l'inquiétude des Français. J'avance là les conclusions du CNRS. Que de votre côté vous défendiez vos intérêts, je le conçois, mais je vous prie de m'épargner ce procès d'intention.
Pouillac-Ramier. — A ce compte, pourquoi est-ce que l’animal se verrait nécessairement avec une autre tête, un autre corps, un autre poil que le sien, qui n’en reste pas moins celui d’un animal ?
Le Présentateur. — Euh... je vois mal ce que...
Pouillac-Ramier. — Ben, il pourrait aussi bien s’imaginer être un insecte, une fleur, un pylône électrique ou un homme. Quels seraient alors les effets sur le goût ?
Astruc. — Je croyais que c'était le point de vue des consommateurs qui vous intéressait avant celui des animaux.
Le Présentateur. — Messieurs messieurs, nous marquons une pause. Merci à vous deux pour cet échange. Si vous nous rejoignez, il est 8 h 15. Nous revenons après une page de pub.
Merci, belle Aïsha.
Vraiment très heureux et flatté de ton passage. Ouep, je me fais toujours un sac de nœuds avec ces fichus horaires. Je vais suivre ton conseil et mettre un espace. Merci, dorénavant je ne ferai plus l'erreur. Promis ! A bientôt, Aïsha, j'espère.
:D
Merci, ami Kokox, pour ce morceau de bravoure plein d'humanité.
C'est vrai que ce Zoonose finit quand même en pipi-de-chat !
Entre parenthèses, je suis resté sur le derche devant ton texte, Drapeau Noir. Plus je le lis et plus je l'éprouve. Et j'invite vivement Aïsha et les lecteurs de passage : allez lire Drapeau Noir !!! L'ami Kokox, dans ce texte, parvient à faire un truc qu'on rêve tous de faire. Chaque phrase, chaque syllabe est un coup de couteau dans le lecteur qui en redemande. Tenez, un petit avant-goût :
- Elle sirote un thé brûlant à la menthe et lui sourit de loin, vaguement langoureuse. Yacine se souvient alors qu'il lui avait rendu sa copie avilie de deux perforations, parce qu'il ne comprenait pas ce que signifiait les deux trous rouges au côté droit dans « Le dormeur du Val ».
- Les houris aux yeux de jade qui n’ont pas été salies par les hommes ni par les djinns, Yacine Zayani n’y a jamais vraiment cru.
Encore merci de ta chaleureuse visite, Kokox.
Ton Drapeau Noir appelle un commentaire en conséquence.
J'y travaille et tu l'auras très bientôt.
Parole de Pim !
Voici le lien de Drapeau Noir : http://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=19705.new#new
Oula !!!
Ne me dis surtout pas que je te rappelle un grand écrivain sinon je vais me mettre à écrire comme Jean d'Ormesson imitant Chateaubriand, ça va sentir le vieux et l'ampoulé ! :D
Pour répondre à ta question, depuis ado, je suis un fidèle lecteur du journal Le Monde. Je me rappelle même mon premier exemplaire, austère, il n'avait pas encore d'images à l'époque. Je devais avoir 13 ou 14 ans. Évidemment je faisais semblant de le lire, je n'y comprenais rien. C'était par snobisme que je l'achetais. J'allais à l'école avec. Je le glissais dans la poche de mon blazer ; je le mettais à gauche, bien entendu. J'étais fier comme une pintade. Mes copains et les profs devaient se foutre de moi en cachette, j'imagine. Ils avaient raison, je devais tenir une sacrée couche de ridicule en m'adonnant à cette coquetterie. Puis, avec les années, j'ai appris à le lire et à l'apprécier. Et quand Beuve-Méry, son fondateur, est mort, le style austère qui faisait de ce quotidien du soir un journal d'excellence a disparu avec lui dans la tombe. Les années Colombani ont fini de le tuer. Aujourd'hui il s'est vendu à des Pierre Berger, à des grands groupes financiers. C'est devenu un journal cosmétique comme les autres. Alors je ne le lis plus. Même dans sa version web, je le trouve fade. Bref... tout ça pour te dire que l'actualité et le journalisme m'ont toujours passionné.
Et toi, Aïsha ? T'as un journal web ou autre que tu consultes régulièrement pour t'informer ?
Ami Kokox, j'aime ton commentaire ! Je suis bien incapable de le dissocier de tes autres textes. Il me fait dire, comme un sourire sincère ou une inflexion, "c'est tout lui !". Et tu vois, même si dans les vieilles branches je préfère m'asseoir sur les Henry Bauchau (hélas parti en 2012), Jean-Claude Carrière ou Yves Bonnefoy, tu m'as donné envie de me procurer le dernier d'Ormesson. Après tout, Sade aussi était un marquis des Lettres. Le sang bleu, tu as raison, n'est pas incompatible avec l'encre noire même si d'Ormesson puise davantage, il me semble, dans l'encre turquoise. De toute façon, j'ai voulu faire le malin devant la belle Aïsha en prenant le premier nom d'auteur au hasard. Et le hasard, contrairement à ce qu'on croit, ne fait pas toujours bien les choses.
Cambrien, copain papillon, toujours ravi de ta visite. Certes, tes ailes en forme de pétales embaument et colorent chaque fil où tu te poses, mais tu sais aussi être lucide dans tes commentaires, objectif, sans complaisance. Sur la fin bâclée et mon "talent" de dessinateur, je ne peux que te rejoindre. Au point que je me demande si je ne devrais pas poursuivre ce Zoonose pour essayer de trouver une issue plus stable.
Aïsha, l'image (fausse) que tu as de moi, celle de l'auteur maître de son talent, m'incite à me remonter les manches dans l'espoir de coller au portrait. Tu le verras dans mes autres petits textes, j'en suis très loin. Il y a encore pas mal de couacs, des facilités, un humour qui confine souvent au mauvais goût. Pour flatteuse que soit cette fausse image, j'aime échanger avec toi indépendamment d'elle. J'ai lu ton fil présentation. Tu sais rendre intéressant ce que tu écris de toi. Et bien que le choix de ne poster aucun texte personnel t'appartienne, je ne peux m'empêcher d'avoir un petit regret car j'aurais aimé lire cette Aïsha qui arrive à autant sublimer le réel par la fiction ; pas seulement me concernant. Merci de ta lecture et pour ta réponse sur ton rapport à l'info.
Merci beaucoup, Aïsha et Alan.
En tout cas une chose est sûre, avec le miroir que vous me renvoyez de mon image, il va falloir que je m'applique pour qu'elle n'ait pas l'apparence, au fur et à mesure, du tableau de Dorian Gray.
Vais-je réussir à vous vendre mon escroquerie jusqu'au bout ? C'est toute la question...
:ninja: